Tribune
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Published on 7 June 2013

L’extrême droite « est » la mort

Par Yann Moix

                                     

Pierre Bergé a mille fois raison : les remugles de la manifestation anti-mariage pour tous éclaboussent toutes les vermines, qui se réveillent. Car la vermine d’extrême-droite se reconnaît à ceci qu’elle ne meurt jamais ; elle est en veille. 

Toujours prête à disséminer son choléra. L’extrême-droite n’est pas même là pour donner la mort, injecter la mort, prodiguer la mort, comme hier encore envers une petite victime appelée Clément Méric, non : l’extrême-droite est la mort. De la mort en vie, si l’on veut. De la mort baraquée, de la mort en groupe, de la mort aux aguets, non pas seulement ennemie de ce qui pense différemment, mais ennemie de ce qui pense tout court. Non pas seulement haineuse de ce qui est différent, mais haineuse de ce qui est. Non pas seulement ignoble envers ceux qui sont nés ailleurs et vivent ici, mais ignoble envers ceux qui sont nés et qui vivent.

 

L’extrême-droite ne tue pas : elle est elle-même le meurtre. Meurtre contre tout ce qui est innocent, contre tout ce qui est inoffensif, contre tout ce qui est seul, contre tout ce qui est faible, contre tout ce qui ne demande rien à personne.

 

L’extrême-droite est la mort parce que la mort, par définition, demande des comptes, sans prévenir, à ceux qui ne lui ont rien demandé. L’extrême-droite est la mort, parce que la mort est toujours inégale, injuste, et que la mort n’est jamais intelligente. L’extrême-droite est la mort parce que la mort déteste de toutes ses forces ceux qui déploient leur force, leur courage, leur vivacité, leur jeunesse pour tenter de vivre, et peut-être même de vivre heureux. L’extrême-droite est la mort parce que la mort, cela ne réfléchit jamais, parce que la mort, c’est incapable d’avoir une seule idée en dehors d’elle-même, en dehors de faire mourir, en dehors de supprimer ce qui est.

 

L’extrême-droite est la mort parce que la mort ne comprend jamais ce qu’on lui dit. Parce que la mort, cela n’aime pas la tolérance, cela n’aime pas ce qui est tempéré, ce qui est mesuré, ce qui est réfléchi, ce qui est nuancé. La mort aime bien les mots quand les mots font du bruit, la mort aime bien parler pour ne rien dire : mais la mort ignore ce qu’est la parole. L’extrême-droite est abrutie, comme la mort, par une parole mécanique, par une parole qui ne sait pas parler, par une parole qui ne parle pas. Par une parole qui ne dit rien. L’extrême-droite ne parle pas, elle crache des mots qui sont pire que le silence, qui lui est parole. La mort, contrairement à une idée reçue, n’est pas un gros silence qui pèse, une chape de plomb qui fait tout taire – mais c’est un verbiage, c’est un mensonge, un boucan, une stridence, des propos de comptoir. La mort, c’est la parole sans parole donnée à l’instinct, c’est-à-dire à l’instant.

 

L’extrême-droite, c’est ce qui s’insinue, car la mort s’insinue. Elle est toujours là, faufilée, infiltrée, à l’écoute, comme sur la Toile, au courant de tout, sans cesse imminente, sans cesse prête, ramifiée, rapide – insinuée. L’extrême-droite, ce ne sont pas seulement des groupes ou des groupuscules éparpillés : mais un poison qui coule, partout où il peut couler ; une viscosité, une bave qui slalome entre les espaces. Ce poison, cette saloperie, cette vermine n’attendait qu’une occasion de légitimer sa haine de la vie. Elle lui fut donnée, comme un blanc-seing, par tous ces semi-fascistes hostiles au bonheur des hommes, au bonheur des hommes avec les femmes, au bonheur des hommes avec les hommes, au bonheur des êtres avec les êtres. Je demande au président de la République, sans plus attendre, de punir tous ceux qui, sur notre territoire, feront honte à notre nation née sur la négation de toute forme de morbidité.

 

L’extrême-droite n’est pas un «mouvement», un «parti», c’est la mort incarnée dans quelques foireux vivants, en réalité de pauvres zombies. L’extrême-droite a raté sa vie – elle veut rater, elle veut raturer la vie des autres. On nous dit que l’extrême-droite n’aime pas les Juifs, les Noirs, les Arabes, les homosexuels, les «gauchistes». Mais si les Juifs, les Noirs, les Arabes, les homosexuels et les «gauchistes» n’existaient pas, elle les haïrait quand même. Elle les inventerait à la seule fin de les haïr, de les persécuter, de les massacrer, de les assassiner. Pour l’extrême-droite, nous sommes tous, absolument tous, nous serons tous, absolument tous, tour à tour, des Juifs, des Noirs, des Arabes, des homosexuels et des «gauchistes». L’extrême-droite ne peut pas mourir : la mort ne peut pas mourir. À nous tous, en attendant, de lui donner une bonne, une vraie leçon de vie.

 

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