Tribune
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Published on 27 November 2014

Quel avenir pour le Moyen-Orient?

Par Alexandre Adler, Historien et journaliste, publié dans le Huffington Post le 27 novembre 2014

Tout indique, à l'œil nu, que nous entrons au Moyen-Orient dans une zone des tempêtes sans précédent où toutes les cartes menacent d'être bientôt redistribuées. Superficiellement, on dira que le coup de force de Daesh aura constitué un choc structurel qui est en train d'ébranler les fondements mêmes de l'assise des principaux Etats.

Mais, si on y regarde de plus près, on dira néanmoins que les mouvements les plus fondamentaux se sont situés un peu en amont, autour de la date fatidique de juin 2013 qui aura vu, en phase, le basculement dans la même direction de l'Égypte et de l'Iran.

Depuis le tournant des années 1980, une hégémonie islamiste latente s'étendait depuis l'Atlantique marocain jusqu'à l'Indus pakistanais. En Iran, des forces islamistes désireuses initialement d'établir une alliance solide avec le monde arabe en général et avec les Frères Musulmans égyptiens en particulier, dominaient le débat idéologique. Cette orientation, contredite par de nombreux obstacles, et contre investie par la renaissance d'un véritable libéralisme politique iranien à partir de 1997, a survécu néanmoins grâce aux dix années de confusion instaurée par la présidence populiste et autoritaire d'Ahmadinejad.

La course de l'Iran à l'arme nucléaire a paradoxalement renforcé le maintien de l'hégémonie islamiste, dans la mesure où les opinions régionales demeuraient en sympathie avec les objectifs de stratégie de Téhéran, crédités d'une volonté de puissance exclusivement anti israélienne. Dans le monde arabe proprement dit, la force du courant islamiste ne s'était jamais vraiment démentie. Après le coup d'arrêt, pourtant spectaculaire de la guerre civile algérienne où les forces laïques étaient pourtant sorties victorieuses en 1998, il avait pourtant fallu composer partout avec l'Islam politique, et notamment dans l'Algérie de Bouteflika, toujours afféré à flatter les vaincus d'hier pour affaiblir le pouvoir militaire.

Sur le plan de la société civile, personne à la fin du régime Moubarak ne disputait aux Frères musulmans un ascendant déterminant sur celle-ci et, depuis 2006, des élections palestiniennes sincères avaient conféré une majorité électorale indiscutée au parti frère local, le Hamas. Dans ces conditions, le détournement du "Printemps arabe" au profit de ce courant islamiste au sens large ne manquait ni de logique ni de profondeur historique. Ce qui fut en réalité une surprise sans précédent; ce fut la démonstration en grandeur réelle de l'inaptitude du courant islamiste arabe à toute forme d'exercice du pouvoir.

Après l'étouffement souriant de l'islamisme marocain par un pouvoir royal jouant, au mieux de sa forme, la carte démocratique, les insurgés islamistes faisaient tout autant en Libye qu'en Syrie, la preuve de leur ineptie, de leur brutalité sectaire et de leur absence totale de sens politique. C'est ainsi qu'un Bachar el Assad, placé initialement le dos au mur par l'essor du Printemps arabe, se retrouva à la tête d'une coalition pluraliste tandis que les Frères musulmans perdaient par leur sectarisme, assez vite, tous leurs soutiens dans la gauche intellectuelle et laïque syrienne, sans parler du ralliement tacite des Kurdes et des Druzes syriens au pouvoir de Damas.

Mais personne n'imaginait que le peuple égyptien allait, en deux ans, se retourner comme un gant contre les Frères musulmans qui combinaient, tel un tiercé gagnant, l'anarchie dominante de la vie quotidienne, l'autoritarisme rampant de ce qui restait d'institutions et les pogromes anti Chrétiens à répétition. Jamais coup d'État militaire au Moyen-Orient n'aura été préparé par des manifestations de masse rassemblant jusqu'à dix millions de personnes au Caire, jamais il n'aura bénéficié dans sa politique répressive d'un appui populaire aussi important. La diffusion de cette victoire de l'armée égyptienne ne s'est d'ailleurs pas fait attendre dans tous les azimuts: en Syrie Cyrénaïque avec la petite insurrection du général Khalifa Haftar, très proche du Caire et, bien sûr, avec les libres élections tunisiennes qui ont reconduit les Frères Musulmans locaux à la porte du pouvoir sans la moindre violence de rue.

Mais le renversement le plus spectaculaire, et le moins annoncé à son de trompe aura été le basculement saoudien, à un moment décisif où la Monarchie cherche à stabiliser son assise alors que le mécanisme traditionnel de succession parvient à sa fin naturelle. En jetant tout son poids dans le soutien à l'armée égyptienne du maréchal Sissi, la monarchie saoudienne vient en réalité de franchir le Rubicon et de rompre pour la première fois un cousinage jusque-là solide avec la Confrérie des Frères musulmans… Lire la suite.

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