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Published on 6 December 2017

#Actu #Antisemitisme - Russie : l'inquiétant retour d'une fable mortifère

Le ministère de la Justice russe a réactivé un vieux mythe antisémite, celui des "meurtres rituels", à l'origine de la mort de milliers de juifs. Pierre-André Taguieff a consacré, en 2011, un numéro des Etudes du Crif à ce phénomène.

L'accusation de « meurtre rituel », proférée à l'encontre des communautés juives d'Europe centrale, a souvent été accompagnée, depuis le Moyen Âge, de sanglants pogroms. À l'origine de cette rumeur qui prétend que les juifs tuent enfants et jeunes adultes chrétiens, à la veille de Pâque, pour en collecter le sang à des fins sacrificielles, figurent des textes rédigés par des auteurs antisémites, qui ont forgé de toutes pièces de faux passages du Talmud.

Pierre-André Taguieff a consacré, en 2011, une étude (1) à ce phénomène, à l'origine de milliers de morts. Il y démontre que les passages évoqués ont, en réalité, été contrefaits à partir d'une légende forgée par un auteur grec (Apion), et contredite par l'historien juif romain du Ier siècle Flavius Josèphe, selon laquelle les règles de vie des « enfants d'Israël » ne se réduiraient pas au respect du shabbat, à la prière, à l'étude de la Torah et à l'observance de règles alimentaires strictes (prohibant notamment la consommation de porc), mais engloberait également le culte de l'âne et le... cannibalisme ! 

Légendes sanglantes

Un événement vient de rendre à ce mythe judéophobe une sombre actualité. Le 27 novembre dernier, un haut fonctionnaire du ministère de la Justice russe, traitant fréquemment avec le Kremlin, a annoncé vouloir former une commission spéciale chargée de faire la lumière sur un éventuel « meurtre rituel » commis sur la personne du tsar Nicolas II. Mais aussi sur son épouse et leurs cinq enfants, assassinés par les bolcheviks le 17 juillet 1918. « Nous (voulons) vérifier toutes les versions possibles des circonstances du décès, notamment la destruction des corps à l'aide de feu et d'acide, leur décapitation… » a expliqué Marina Molodtsova, membre de ce comité d'enquête, au cours d'une conférence à laquelle assistait le patriarche Kirill, le plus haut représentant de l'Église orthodoxe, selon Le Figaro.

L'évêque Tikhon, également présent à cette conférence et qui est souvent présenté comme le confesseur de Vladimir Poutine, a indiqué que cette hypothèse de « meurtre rituel » était une piste à laquelle il croyait sérieusement. « Les bolcheviks et leurs hommes de main n'étaient pas étrangers à toutes sortes de rituels symboliques », a-t-il ainsi confié à l'agence de presse RIA Novosti. Si Marina Molodtsova ainsi que l'évêque Tikhon se sont bien gardés d'attribuer aux juifs le crime qu'ils dénoncent, le sous-entendu a semblé évident aux Russes à qui l'on enseigne depuis l'époque stalinienne que le geôlier de Nicolas II et de sa famille se nommait Iakov Iourovski, et qu'il était « еврей » (« yevrey » comme on dit en russe en référence aux Hébreux de la Bible).

Émotion et inquiétudes de la communauté juive

Plusieurs représentants de la communauté juive de Russie ont condamné les propos de Marina Molodtsova et de l'évêque Tikhon. Le rabbin Baruch Gorin, porte-parole de la fédération des communautés juives, s'est inquiété publiquement de voir ainsi ressurgir « un exemple choquant d'ignorance médiévale ». L'historien Andreï Zoubov a quant à lui relevé le caractère farfelu de leurs déclarations dans les pages du journal Novaïa Gazeta, rappelant que le « meurtre rituel » n'a jamais été pratiqué par les juifs, pas plus que de quelconques rituels religieux ne l'ont été par les bolcheviks.

Cette fable rejaillit pourtant régulièrement depuis deux siècles. Elle a même connu un regain de popularité à la fin du XIXe siècle, avec la publication de pamphlets judéophobes, entre 1830 et 1892. Ces ouvrages « inventaient » des citations imputant aux juifs une tradition qui fait implicitement référence au déicide, dont les accusaient encore les théologiens de l'époque. Chaque publication a été accompagnée de violentes campagnes antisémites dans différentes régions du monde : de la Russie à la Pologne, en passant par la Syrie et jusqu'en Iran.

Innocentés

En 1840, à Damas, le mythe médiéval du « meurtre rituel » a ressurgi lorsqu'un consul français a accusé un barbier juif et ses proches de l'assassinat d'un moine franciscain. Les huit accusés ont été torturés jusqu'à ce qu'ils signent des aveux. L'épisode a donné lieu à de multiples livres à l'époque moderne, dont celui de Moustapha Tlass, ministre de la Défense d'Hafez el-Assad, en 1983, qui a été adapté en feuilleton par une chaîne de télévision égyptienne en 2001.

En 1882, à Tiszaeszlár, c'est un élu local qui professe une accusation similaire pour exiger l'expulsion de la communauté juive de Hongrie. Quinze personnes sont jetées en prison pendant plus d'un an avant que leur honneur soit lavé. L'écrivain Krúdy Gyula décortiquera cette affaire dans L'Affaire Eszter Solymosi (paru en français en 2013, chez Albin Michel).

En 1911, un allumeur de réverbères de Kiev, du nom de Mendel Beilis, se retrouve à son tour accusé de « meurtre rituel ». Là encore, il sera innocenté au terme d'un long procès, mais des lynchages de juifs auront lieu dans toute l'Ukraine. En 1966, Bernard Malamud tirera de ces événements un roman à la fois terrible et superbe : L'Homme de Kiev (réédité en 2015 chez Rivages).

C'est aussi sur la base de ces accusations que des survivants des camps revenant dans leur ville de Kielce (Pologne), en 1946, ont été exterminés.

(1) Vingtième numéro de la revue « Les études du Crif » sous la direction de Marc Knobel.

A lire : Le numéro 20 des Etudes du Crif "Aux origines du slogan « Sionistes, assassins », le mythe du meurtre rituel et le stéréotype du Juif sanguinaire"

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