Read in the news
|
Published on 7 December 2017

#Monde - Comment l’extrême droite française influence l’"alt-right" américaine ?

Un enquête montre qu’aux Etats-Unis la « théorie du grand remplacement », élaborée par l’écrivain Renaud Camus, fédère des néonazis, des membres de l’ "alt-right", du Ku Klux Klan ou des supporteurs de Trump.

Publié le 5 décembre 2017 dans Le Monde

Thomas Chatterton Williams est essayiste et journaliste. Il collabore notamment au New York Times, à la London Review of Books et à American Scholar. Dans l’édition du 4 décembre du New Yorker, il publie une longue enquête sur le succès que rencontrent aux Etats-Unis certains idéologues français d’extrême droite.

Dans une enquête pour l’hebdomadaire « The New Yorker », parue le 4 décembre, vous soulignez le succès de la « théorie du grand remplacement » (selon laquelle des peuples étrangers viendront bientôt supplanter les populations blanches d’Europe et des Etats-Unis) auprès de l’extrême droite américaine. Pouvez-vous nous en dire davantage ?

On a pu se rendre compte de l’ampleur de son influence aux Etats-Unis au moment de la manifestation d’extrême droite du 11 août à Charlottesville (Virginie). La foule a alors scandé des slogans comme « vous ne nous remplacerez pas » ou « les juifs ne nous remplaceront pas ». Le « remplacisme » permettait ce jour-là de réunir des groupes et des personnalités variés : des néonazis ; des représentants de « l’alt-right » venus avec leur figure de proue, Richard Spencer ; l’ancien leader du Ku Klux Klan David Duke ; des supporters de Trump… Mais il y avait aussi des gens qui, par le passé, ne se seraient jamais imaginés défiler avec des militants aussi radicaux. Notons enfin que l’appel à manifester avait été relayé par le site suprématiste blanc The Daily Stormer, qui diffuse un racisme fortement imprégné de culture Internet et touche ainsi les jeunes générations. Pour tous ces gens, la « théorie du grand remplacement  » est une bannière commune, qui permet en outre d’employer un vocabulaire moins violent que d’autres théories colportées par l’extrême droite, telle celle qui veut qu’un « génocide des blancs » serait en cours.

L’un des slogans que vous citez est clairement antisémite.

En effet, l’extrême droite américaine, tout comme l’extrême droite européenne, mêle la « théorie du grand remplacement » à ses propres fantasmes, notamment celui d’un « marxisme culturel ». Selon cette variante du complot juif, les juifs promeuvent subrepticement le cosmopolitisme contre l’enracinement, afin de faire émerger un monde homogène. Grâce à leur prétendue emprise sur la presse et la finance, ils défendraient donc l’immigration afin de remodeler la société, sans avoir à provoquer une révolution socialiste. L’objectif caché serait de faciliter la circulation du capital. Les contradictions propres à ces théories, qui voient les juifs être autant associés au communisme qu’au capitalisme, ne les empêchent pas d’avoir un grand succès, hélas.

Pourquoi la diffusion aux Etats-Unis de la « théorie du grand remplacement » est-elle révélatrice, selon vous, de la situation actuelle du pays ?

Sa soudaine irruption à Charlottesville a permis de mieux comprendre l’obsession que nourrit Donald Trump à la fois pour le mur à la frontière avec le Mexique et pour son « muslim ban », qui vise à exclure les ressortissants de certains pays musulmans. Ces projets forment un programme politique mais aussi idéologique. Ils servent à affirmer qu’une société multiculturelle est fondamentalement une société anti-blanche. Il faut bien se rendre compte que l’élection de Barack Obama a provoqué une prise de conscience dans certains milieux blancs sur le basculement démographique en cours : les Blancs seront bientôt un groupe minoritaire comme un autre. Cette transformation alimente la crainte du « remplacement », et pas uniquement dans les milieux les plus militants. Il s’agit d’une profonde évolution de l’opinion. Encore récemment, la droite américaine défendait l’immigration, à l’instar de George W. Bush ou de Mitt Romney.

Plus généralement, vous montrez l’influence d’intellectuels français aux Etats-Unis. De qui s’agit-il ?

En plus de l’écrivain Renaud Camus, auteur de la « théorie du grand remplacement », citons les essayistes Alain de Benoist et Guillaume Faye. Ces hommes, en désaccord sur de nombreux points, ont ceci de particulier qu’ils sont beaucoup plus brillants que leurs homologues américains. Alain de Benoist et Guillaume Faye sont traduits par la maison d’édition Arktos Media et comptent, d’ailleurs, plus de lecteurs que Renaud Camus. Si de Benoist est considéré comme le plus talentueux, Faye est le plus connu au sein de « l’alt-right ». Benoist et Faye ont d’ailleurs fait le déplacement à Washington DC à l’invitation du National policy institute, le think tank dirigé par Richard Spencer, le premier en 2013 et le second en 2015. Quand j’ai échangé avec Alain de Benoist, il prenait ses distances avec Richard Spencer. Il n’empêche qu’il s’est exprimé dans son think tank et que son discours a été salué par une standing ovation.

A vous entendre, une « French theory » réactionnaire se serait répandue aux Etats-Unis…

Oui, les Français nous ont d’abord donné le post-structuralisme et, aujourd’hui, nous avons le « remplacisme »… Il s’agit bien entendu de choses tout à fait différentes. C’était auparavant la gauche américaine qui avait le regard tourné vers Paris ; c’est maintenant l’extrême droite qui diffuse aux Etats-Unis des idées apparues en France.

C’est tout à fait inédit : pour la droite américaine, la France n’avait jamais été source d’inspiration. Il est vrai que les idées de la droite française ne correspondent pas à celles du conservatisme américain. La France est même généralement regardée avec suspicion, notamment depuis l’époque de la guerre en Irak. Mais maintenant que, aux Etats-Unis, la droite se radicalise, et qu’une partie d’entre elle considère avec mépris le courant conservateur, elle trouve dans la tradition française des concepts qui lui sont utiles, notamment une pensée raciste et antisémite très sophistiquée.

Lire l'article en intégralité

A lire aussi : #CRIF - LA COMMISSION DES RELATIONS INTERNATIONALES DU CRIF A REÇU EVAN BERNSTEIN, DIRECTEUR RÉGIONAL - NEW YORK, DE L'ANTI-DEFAMATION LEAGUE (ADL) sur le site du Crif

 

Our social networks live

Your application has been taken into account.
Thank you for your interest.