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Published on 7 March 2018

#DinerDuCrif - Le Président du Crif s'est entretenu avec le Figaro sur ses attentes du 33ème dîner du Crif

Le 33ème dîner du Crif aura lieu ce soir. Francis Kalifat, le Président du Crif, a répondu aux questions du Figaro sur les grandes problématiques de l'institution.

Publié le 6 mars 2018 dans Le Figaro sous le titre Antisémitisme sur Internet : le Crif déplore l'insuffisance de l'arsenal législatif français

INTERVIEW - "À travers l'antisémitisme, c'est aussi la République que l'on vise", dénonce Francis Kalifat, président du Conseil représentatif des insti­tutions juives de France (Crif).

LE FIGARO. - Pourquoi avez-vous décidé de distribuer à chaque participant du dîner du Crif une note explicative qui s'oppose au projet de réédition de certaines œuvres antisémites de Louis-Ferdinand Céline par Gallimard ?

Francis KALIFAT. - Il ne s'agit pas d'une simple note mais d'une étude approfondie dans la collection des «Études du Crif». C'est une mise en perspective historique, avec une analyse détaillée et sans concession, qui porte sur la spécificité de l'antisémitisme de Céline, qui n'était pas un antisémite de salon mais bien un antisémite pro-hitlérien. Cette étude a été rédigée par deux excellents spécialistes, Pierre-André Taguieff et Annick Duraffour. À ce stade, il ne s'agit pas de s'opposer mais d'éclairer.

Ce projet de réédition est-il à exclure totalement, selon vous, ou bien admissible à certaines conditions, avec un contenu critique pour précisément combattre l'antisémitisme sur le terrain culturel ?

Nous avons exprimé notre plus vive inquiétude face à ce projet de Gallimard. Pour le Crif, comme pour d'autres personnalités françaises, ces textes constituent, plus de 75 ans après leur publication originale, une insupportable incitation à la haine antisémite et raciste. Rien ne peut garantir qu'une réédition, malgré les précautions annoncées, ne fasse pas l'objet d'instrumentalisation et de récupération par ceux qui attisent l'antisémitisme dans la France d'aujourd'hui.

Plus globalement, la lutte contre l'antisémitisme peut-elle aller jusqu'à s'opposer à la liberté d'expression de l'édition ?

En France, l'antisémitisme n'est pas une opinion mais un délit. Le nécessaire respect de la liberté d'expression se heurte à la non moins nécessaire protection des personnes visées par les menaces et violences antisémites.

Le contexte géopolitique de cette édition 2018 du dîner du Crif est également très tendu, notamment avec le statut de Jérusalem. Demanderez-vous au président Macron, lors de cette soirée, de faire évoluer la position française sur Jérusalem pour reconnaître cette ville comme capitale d'Israël, dans la foulée du président Trump ?

Je l'ai demandé l'an dernier au président Hollande, tout comme mes prédécesseurs l'ont toujours fait lors des précédents dîners du Crif. Il s'agit simplement de la reconnaissance d'une réalité historique et politique. Mais il y a aussi le contexte de la guerre en Syrie, les relations avec l'Iran, la tension à Gaza…

La situation dans la région est connue depuis longtemps. Ce qui est vraiment nouveau, c'est la présence iranienne en Syrie! Israël se trouve désormais face au Hamas à Gaza, au Hezbollah au Liban et à l'Iran en Syrie, qui entend s'y installer durablement. Il y a là un véritable danger quand on connaît la volonté, maintes fois exprimée, de l'Iran de détruire Israël. C'est une menace qui devrait inquiéter toutes les démocraties.

Autre élément d'actualité de cette édition 2018, l'antisémitisme qui gagneles réseaux sociaux sur Internet: la France fait-elle suffisamment pour lutter contre ce phénomène ?

L'arsenal législatif français est insuffisant pour lutter efficacement contre l'antisémitisme, de plus en plus répandu sur Internet, et contre celui qui avance, masqué par l'antisionisme. En janvier 2018, l'Allemagne a voté une loi sanctionnant très fortement les géants de l'Internet lorsqu'ils laissent diffuser des messages de haine antisémites ou racistes. La France pourrait aussi trouver le moyen d'agir en responsabilisant les diffuseurs. Pourquoi ne pas, par exemple, les assimiler à des éditeurs de presse papier? Ils seraient plus vigilants.

Par ailleurs, la France pourrait répondre favorablement à la sollicitation du Parlement européen qui demande aux États membres d'adopter et d'appliquer la définition opérationnelle de l'antisémitisme, utilisée par l'alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste (IHRA) et qui donne le spectre complet de l'antisémitisme incluant l'antisionisme.

Vous voudriez qualifier juridiquement l'antisionisme en France ?

Plusieurs pays européens - dont le Royaume-Uni et l'Allemagne - ont déjà répondu favorablement à cette recommandation européenne. Pourquoi pas la France? Cela ne ferait que renforcer le rôle de leader de notre pays dans le cadre de la lutte contre l'antisémitisme en Europe.

Comment la communauté juive en France réagit-elle à cet antisémitisme rampant ?

Comme l'ensemble des Français, nous vivons dans l'inquiétude induite par la menace terroriste qui pèse sur notre pays, sentiment d'autant plus fort que nous savons que nous restons une cible privilégiée des terroristes. Et, plus particulièrement, les Français juifs sont partagés entre un sentiment d'insécurité pour les uns et une véritable insécurité pour les autres: ceux qui vivent dans ces quartiers populaires que l'on appelle «difficiles» et qui subissent un antisémitisme du quotidien qui les pousse à quitter les lieux où ils ont grandi.

Qu'est-ce que «l'antisémitisme du quotidien» ?

Ce sont des regards suspicieux dans les cages d'escalier, des tags antisémites sur les boîtes aux lettres, sur les murs des synagogues, sur les devantures de magasins, parfois sur les vitres de leurs voitures, des lettres anonymes, etc. Ce sont aussi des agressions lâches: celle d'un petit garçon et d'une jeune fille à Sarcelles ou bien, dernièrement, cet adolescent à Montmagny. Tout cela crée un climat délétère qui pousse ces familles juives à un véritable exil intérieur et à un départ, lorsqu'elles le peuvent, vers des quartiers plus paisibles.

Mais qui est antisémite au quotidien ?

Sans tomber dans l'essentialisation, force est de constater que plusieurs études, dont celle de Fondapol, témoignent d'un niveau élevé des préjugés antisémites chez les jeunes musulmans dans ces quartiers dits «difficiles». Il serait cependant tout aussi faux d'affirmer que l'ensemble de la communauté musulmane participe de cet antisémitisme que de nier qu'il y a, aujourd'hui, un antisémitisme spécifique issu du monde arabo-musulman.

Que reprochent ces jeunes musulmans aux Juifs ?

D'un côté, ils reprennent à leur compte tous les poncifs antisémites «les Juifs dirigent le monde, les banques, la presse, ils détiennent tous les rouages du pays…» et font porter, sur les juifs, la responsabilité de leurs échecs et, de l'autre, ils font l'amalgame entre les Juifs et Israël, reportant sur eux leur haine de ce pays.

Depuis quand cet antisémitisme du quotidien est-il passé de l'anecdotique au structurel ?

Ce nouvel antisémitisme émerge, en septembre 2000, lorsque démarre au Proche-Orient la seconde Intifada. Nous sommes ainsi passés, en France, de moins d'une centaine d'actes antisémites par an jusqu'en 1999 à des pics pouvant aller jusqu'à 1 000 actes depuis 2000, mais sans jamais descendre en dessous de 300 par an. Si les racines idéologiques de cette haine des Juifs sont, bien entendu, plus anciennes, septembre 2000 a marqué une libération de la parole et des passages à l'acte antisémites.

Pourtant les chiffres officiels de 2017 sont en baisse…

Ils indiquent une baisse globale des actes racistes de 16 % en 2017. Mais la baisse des actes antisémites, avec - 7 %, est moins prononcée. De plus, si le nombre de ces actes baisse, l'intensification de la violence, elle, augmente fortement. Les Juifs représentent moins de 1 % de la population mais subissent à eux seuls près de 35 % de la totalité des actes racistes commis en France. Il y a donc un problème réel d'antisémitisme dans notre pays. Par ailleurs, face à la permanence de cet antisémitisme, certaines victimes renoncent souvent à déposer plainte, étant persuadées que cela ne changerait rien.

Considérez-vous que les chiffres du ministère de l'Intérieur seraient incomplets ?

Non, car ils recensent les dépôts de plaintes en commissariat et oui car ils ne recensent pas la haine antisémite véhiculée sur Internet. J'ai donc décidé de créer un observatoire de la haine sur Internet. Ses premiers résultats devraient tomber mi-2018. Ils compléteront les chiffres actuels. Nous traiterons d'abord la haine antisémite puis, une fois le dispositif rodé, nous l'élargirons à toutes les haines: racisme, actes antimusulmans, homophobie… Et à la haine de la France.

Comment ne pas communautariser votre combat contre l'antisémitisme ?

Nous refusons toute communautarisation de la société et demeurons très attachés à la laïcité telle que définie par la loi de 1905. Pourtant nous constatons qu'un cancer, l'antisémitisme, gangrène notre société. L'enjeu ne concerne pas seulement les Juifs français mais la République! Car à travers l'antisémitisme, c'est aussi la République que l'on vise. C'est l'universalisme républicain qui est menacé. Derrière ceux qui haïssent les Juifs, on retrouve souvent ceux qui haïssent la France et la République. Mon inquiétude est l'indifférence d'une trop grande partie de nos compatriotes qui considèrent encore que l'antisémitisme est l'affaire des Juifs. C'est un combat qui doit concerner tous les Français.

A écouter, l'entretien de Robert Ejnes, Directeur exécutif du Crif sur la radio RCJ :

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