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Published on 5 December 2018

France - Bernard Cazeneuve : "Le sentiment du mépris ne peut qu’engendrer la méprise"

Pour l’ancien premier ministre, "écouter le peuple" n’est pas s’affaiblir.

Publié le 5 décembre dans Le Monde

L’ancien premier ministre, Bernard Cazeneuve, désormais avocat et en retrait de la politique, estime que le premier devoir des dirigeants est de garantir la concorde tout en créant les conditions du dialogue. Il appelle aussi les responsables de l’opposition, qui réclament une dissolution ou le départ du président de la République, à ne pas jouer la crise et la « stratégie du chaos ».

Vous avez été au cœur du dispositif pendant les attentats de 2015. Comment, dans ces moments où tout semble vaciller, préserver la stabilité de l’Etat ?

En 2015, nous avons été confrontés à des événements qui auraient pu porter atteinte à la cohésion du pays, et le fracturer gravement. Nous avons été guidés alors par la certitude que chaque mot utilisé devait servir à consolider l’unité nationale, à apaiser. Ceux qui sont aux responsabilités doivent garantir la concorde. Le pouvoir doit comprendre que le peuple n’est pas son adversaire.

Quelles solutions préconisez-vous pour sortir de la crise ?

Pour réinstaurer la confiance et le dialogue, avec tous ceux qui peuvent contribuer à la sortie de crise – les « gilets jaunes », mais aussi les représentants des organisations syndicales et politiques, les associations et ONG –, il existe un préalable : suspendre immédiatement les taxes sur le carburant ! Il est urgent de parler clairement et avec respect à ceux qui sont contraints d’utiliser leur véhicule pour se rendre sur les lieux de leur travail, à ceux qui ont un sentiment de relégation territoriale par la désertification des services publics.

Ce qui a déclenché la colère des « gilets jaunes », c’est l’injustice sociale et le sentiment d’absence de considération. Certaines phrases [d’Emmanuel Macron]n’étaient pas nécessaires. Elles ont blessé nos compatriotes qui se sont sentis incompris, ou, pire encore, coupables des difficultés qu’ils rencontraient. Et cette culpabilité les a atteints jusque dans leur dignité. C’est cela qu’il faut corriger, par des mesures rapides et concrètes.

François Hollande avait reculé devant les « bonnets rouges ». Emmanuel Macron doit donc reculer devant les gilets jaunes ?

La fermeté n’est pas la fermeture. Comprendre les aspirations profondes d’un peuple et y répondre sans démagogie et avec le seul souci de la vérité n’est pas s’affaiblir c’est simplement de la sagesse. En démocratie, il y a des aspirations, des revendications parfois contradictoires, des incompréhensions. Face à cela, le sentiment du mépris ne peut qu’engendrer la méprise, jusqu’à la colère.

Cette crise est-elle un retour de bâton de la démocratie directe initiée par Emmanuel Macron, qui a considéré que les corps intermédiaires étaient des freins à la réforme ?

Théoriser la verticalité comme une forme de modernité politique, réinventer le césarisme, le dialogue direct entre le président et le peuple dans le dédain des corps intermédiaires, des partis, en d’autres termes « du vieux monde », conduit inévitablement au court-circuit, puis le court-circuit à l’incendie. La modernité, ce n’est pas l’application brutale des recettes les plus classiques du libéralisme économique le plus vieillot dans l’ignorance des angoisses profondes du peuple. Un chef n’est pas moins un chef s’il cherche à comprendre le peuple et se montre capable de sceller de solides compromis avec lui.

Emmanuel Macron et sa manière verticale d’habiter le pouvoir ont-ils une responsabilité dans cette crise ?

Les livres d’histoire comptent de nombreux exemples de nouveaux mondes successifs. Quand on considère que l’on peut faire table rase de tout, que l’on a raison sur tout et que ceux qui n’adhèrent pas spontanément ne méritent aucune écoute, encore moins de la considération, on prend le risque de l’isolement. On commence en marche dans la foule et on se retrouve seul quand viennent les difficultés de l’exercice du pouvoir.

Le président est arrivé avec l’intention d’instaurer de la bienveillance, de réussir la modernisation du pays. Mais il a pensé atteindre seul son but puisque lui seul et les siens avaient raison. C’est cela qu’il doit profondément changer en trouvant en lui-même le ressort d’une autre méthode. Emmanuel Macron a commencé avec l’élan et la popularité de Kennedy, puis, on ne sait pourquoi, il s’est soudainement donné le rôle Napoléon, et il est à deux doigts de devoir jouer celui de M. Thiers. Or ce rôle n’est bon ni pour lui, ni pour la France.

Sommes-nous dans une crise de régime ?

Je veux éviter tous ces mots qui grisent ceux qui les prononcent et qui mettent le feu aux poudres. Certains responsables de l’opposition jouent la crise, appellent à la dissolution de l’Assemblée nationale, au départ du président de la République, à des démissions de ministres. C’est irresponsable. Il faut arrêter de jouer avec les institutions de la Ve République, qui nous ont donné la stabilité et la paix civile que notre pays n’a pas toujours connues. Je prône la responsabilité et le dialogue et laisse aux démagogues les leçons outrancières et la stratégie du chaos.

Le ras-le-bol fiscal est né lors du quinquennat de François Hollande. Reconnaissez-vous une part de responsabilité dans cette crise ?

Nous avons décidé de faire converger la fiscalité sur le gazole et sur l’essence dans un contexte où les prix du pétrole étaient à la baisse, mais cette trajectoire a été accélérée par le gouvernement actuel au moment où les prix remontaient sensiblement. Au même moment, d’autres décisions concernant le pouvoir d’achat étaient prises, concernant les APL ou la CSG, donnant aux Français, notamment les plus modestes, le sentiment d’une chape de plomb. Mais le divorce entre les élites et le peuple n’est pas né il y a dix-huit mois, c’est un phénomène profond. Aujourd’hui, les Français rejettent le système représentatif car il ne les écoute plus depuis longtemps.

Comment jugez-vous la gestion de cette crise par l’exécutif ?

Quand on regarde le temps long de l’histoire de notre pays, on note qu’il s’est toujours réformé dans des convulsions. C’est ce que Michel Winock appelle « la fièvre hexagonale », c’est-à-dire l’incapacité à dégager par le dialogue des compromis puissants qui permettent de transformer la société sans violence et sans injustices. L’actuel pouvoir semble considérer que si on négocie, on s’affaiblit. Et que tenir avec autoritarisme, c’est triompher des résistances au changement.

Les guérillas urbaines auraient-elles pu être évitées ?

Lorsqu’il y a des violences, ce sont les casseurs qu’il faut incriminer clairement plutôt que ceux qui exposent leurs vies pour garantir la protection des biens et des personnes. Les policiers et les gendarmes ont fait leur travail avec beaucoup de courage dans un contexte de violences extrêmes. On ne peut pas demander aux forces de sécurité de faire seules rempart, comme s’il leur appartenait de porter la réponse.

Préconisez vous un retour de l’ISF ?

Entre l’ISF et la « flat tax «, 6 milliards d’euros ont été redistribués aux plus riches des Français. Le « en même temps » s’est traduit par l’augmentation pour tous les autres de la CSG, par la remise en cause des APL et des emplois aidés qui soutenaient l’action des collectivités locales et des associations. C’était illisible et injuste, et le ruissellement qui en a résulté a été celui de la colère. Nous avons besoin de rassembler les forces vives pour construire un pacte social, environnemental et territorial qui redonne à la République confiance et unité.

Emmanuel Macron peut-il encore réformer ?

Un président élu est légitime, même s’il est impopulaire. Sinon il n’y a plus d’institutions. Qui a intérêt, parmi les républicains sincères plus préoccupés du pays que d’eux-mêmes, à ce que le président de la République ne soit plus en situation de conduire le pays ? Si Emmanuel Macron trouve les mots pour apaiser, alors tout redevient possible dans une démocratie faite de respect et de considération pour chacun.

Edouard Philippe peut-il être un fusible ?

Par nature, le premier ministre est un fusible. Mais Edouard Philippe peut aussi être un homme qui contribue à trouver les conditions d’un compromis. Quoi qu’il en soit, j’incite tous les tenants du dégagisme à la prudence, car le résultat du dégagisme, c’est qu’à la fin, tout le monde finit par dégager. Et à la fin, quand tout le monde a dégagé, il ne demeure que la violence et le chaos.

Vous n’avez pas parlé depuis un an. Est-ce annonciateur d’un retour en politique ?

Je n’ai nullement l’intention de parler tout le temps pour essayer d’apporter la démonstration que je suis indispensable. Je ne fais pas partie de ces responsables qui expliquent qu’ils ont tout réussi et que si ça n’a pas marché, c’est de la faute des autres. Nous avons tous une part de responsabilité, j’ai la mienne.

Je m’exprime pour dire ce que je crois utile à un moment particulièrement grave. L’issue de cette crise réside dans la sagesse de chacun et de tous. Il faut redouter comme un poison la tension, la confrontation et la recherche du pire, c’est-à-dire l’affaiblissement des institutions et le désordre. Les Français aspirent à la justice sociale mais ils aspirent aussi à l’ordre public, l’une comme l’autre doivent être rapidement restaurés par des décisions et des actes.

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