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Published on 29 January 2019

27 janvier - "La Shoah peut être enseignée à des élèves de CM2"

C’est une chose d’enseigner la Résistance et la collaboration, c’en est une autre de parler de la négation du caractère humain d’une population, explique Laurent Klein, directeur d’une école élémentaire publique à Paris.

Publié le 28 janvier sur le site du Monde 

En 2002, le 27 janvier a été déclaré Journée de la mémoire des génocides et de la prévention des crimes contre l’humanité par les ministres de l’éducation des Etats membres du Conseil de l’Europe. Génocide et crime contre l’humanité sont deux concepts juridiques créés à la fin de la seconde guerre mondiale afin de définir les atrocités perpétrées par le régime nazi : les exactions commises sur des civils et la volonté d’extermination d’une population. Le ministère de l’éducation nationale recommande de célébrer cette journée [date anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz-Birkenau] par un travail en classe.

Bien avant cette recommandation, alors que j’étais enseignant en classe de CM2, je me suis demandé comment étudier la Shoah dans le cadre du cours d’histoire. C’est une chose d’enseigner les conquêtes, la Résistance et la collaboration, c’en est une autre de parler de la négation du caractère humain d’une population, de l’assassinat de masse, de l’exclusion et de la mise à mort d’enfants. Longtemps, je me suis senti submergé par l’émotion, je ne savais pas quels mots utiliser, quels documents montrer aux élèves. L’étoile jaune de mon grand-père ? Je ne pouvais et ne souhaitais pas enfreindre l’exigence de neutralité d’enseignant d’école laïque. De plus, je n’étais pas en classe pour transmettre ma mémoire familiale et par la même occasion les douleurs qui l’accompagnent !

Parler des chambres à gaz ? Le traumatisme sur de jeunes esprits aurait empêché une véritable réflexion sur les dangers de la politique raciste hitlérienne. Il suffit d’entendre comment a été reçu l’excellent film Nuit et Brouillard [sorti en 1956]par des générations de collégiens non préparés : il reste le choc à l’état brut, pas toujours suivi de connaissances et d’éléments de compréhension de l’événement historique. 

Nommer le but ultime des bourreaux

Il n’en demeure pas moins que la Shoah peut être enseignée à des élèves de dernière année d’école élémentaire. D’autres génocides ont été perpétrés dans le monde, mais l’extermination des Juifs en Europe demeure un fait historique marquant de la conscience de notre civilisation ; car sa mémoire est encore vive dans bien des lieux du territoire national et sa radicalité interroge sur la capacité de nations qui se pensaient avancées moralement et technologiquement à combattre la barbarie, y compris parmi leurs élites. Pour toutes ces raisons, il est important d’enseigner la Shoah à des élèves français, ce qui n’empêche nullement de faire référence au génocide des Arméniens ou des Tutsi, ou de parler d’autres crimes contre l’humanité telles les formes d’esclavage qui ont été pratiquées – ou se pratiquent encore – sous bien des cieux.

Si le but ultime recherché par les bourreaux est compris et nommé, il n’est pas besoin d’en dire plus sur l’extermination ; cela sera étudié au collège et au lycée. Des outils pédagogiques adaptés à l’âge et à la sensibilité d’élèves de CM2 existent. Créés en s’appuyant sur les témoignages de ceux qui étaient des enfants de leur âge au moment des faits et accompagnés de documents d’époque, ils permettent aux élèves de comprendre les processus d’exclusion, de ressentir l’amertume du rejet et la chaleur du secours, de découvrir par l’exemple des Justes le sens profond de l’engagement pour autrui. En analysant les lois antisémites du régime de Vichy, les élèves réfléchissent à la protection dont ils bénéficient grâce aux lois de la république et aux valeurs portées par la charte de la laïcité à l’école. Ils sont également mis dans la situation de pleinement comprendre ce qui différencie une loi juste d’une loi inique.

Loin de la leçon de morale traditionnelle, l’étude des conditions faites aux enfants juifs pendant la seconde guerre mondiale, mais bien sûr aussi celles faites à tous les enfants victimes d’injustice et de discrimination, donne corps à l’enseignement moral et civique (EMC) et permet de faire le lien avec l’enseignement de l’histoire. C’est à travers ces échanges, ces lectures, ces analyses de documents que les valeurs transmises par l’école peuvent amener les élèves de CM2 à prendre conscience de ce que signifie être un citoyen engagé, pour lequel la devise républicaine n’est pas une formule creuse.

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