Jean Pierre Allali

Membre du Bureau Exécutif du CRIF, Jean-Pierre Allali préside la Commission des Relations avec les Syndicats, les ONG et le Monde Associatif.

Lectures de Jean-Pierre Allali - Treblinka 1942-1943, Michal Hausser-Gans

10 July 2019 | 93 vue(s)
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Treblinka 1942-1943, Une usine à produire des morts juifs dans la forêt polonaise, Michal Hausser-Gans*

Voici un livre dont la lecture est véritablement insoutenable. À chaque page, des morts, par milliers. À chaque page, la haine infinie des nazis à l’égard des Juifs.

S’il est vrai que lorsque l’on se réfère à la Shoah où périrent six millions de Juifs, c’est au camp d’extermination d’Auschwitz que l’on pense immédiatement, Treblinka demeure moins connu. C’est là, pourtant, qu’entre 1942 et 1943, en quatre cent jours, un million de personnes ont été assassinées dans le cadre de l’Aktion Reinhard. L’un des rares survivants de cette « usine à produire des morts juifs », a même déclaré : « Auschwitz, ce n’était rien. Auschwitz, c’était un camp de vacances ».

L’une des raisons de l’oubli de Treblinka, c’est que pendant que se déroulait l’innommable, les Allemands ont tout fait pour que leur forfait soit commis dans la plus grande discrétion, notamment par rapport aux populations autochtones. Et, plus tard, à la fin de l’année 1943, Treblinka aura repris l’aspect d’une banale exploitation agricole.

Treblinka, sous les directives meurtrières d’Adolf Hitler, d’Himmler et de leurs acolytes, dans la continuation de la tristement célèbre Conférence de Wannsee du 20 janvier 1942 qui décida de l’éradication des Juifs d’Europe, ce fut Odilo Globocnik, coordinateur de l’opération Reinhard, Christian Wirth, inspecteur général du système surnommé « Christian le Terrible », Lorenz Hackenholt, concepteur du système d’extermination par les chambres à gaz, Franz Strangl, commandant du camp de Treblinka, son second, Kurt Franz dit Lalka ( La Poupée), toujours accompagné de son chien Barry, un énorme Saint-Bernard, Franz Suchomel, chargé des « Juifs de l’or ». Ou encore Herbert Floss, dit « L’Artiste » ou « Tadellos » (Le parfait),  envoyé par Paul Blobel pour organiser l’effacement des traces meurtrières dans le camp. Et aussi August Miete, dit « L’Ange de la Mort », « Tête Tordue » ou « L’Expert Chasseur ». En tout , l’auteur brosse vingt-six  portraits de monstres nazis.

Des détails terribles nous sont révélés sur ces monstres. Ainsi, lorsque Kurt Franz est arrêté, en 1959, on découvre chez lui un album de photographies sur Treblinka avec, en couverture, ce titre : « Schöne Zeiten », « Les beaux jours » et, en sous-titre : « Die Schönsten Jahre meine Lebens », « Les plus belles années de ma vie ». Ce même Franz qui, lorsqu’il incitait son chien à mordre des Juifs, lui lançait : « Homme, attaque la bête ! »

L’auteur, dans son étude très fouillée, se base notamment sur les déclarations des prévenus faites lors des nombreux procès qui se sont déroulés à la Libération et sur les dires des rares témoins qui ont pu échapper au pire, notamment en s’évadant. On touche vraiment le fond du fond quand on réalise la hargne sans pitié des Allemands et de leurs supplétifs ukrainiens ou lettons. Pour la moindre raison, on abat sans pitié des malheureux. Survivre, dans ces conditions, est un exploit, que les plus malins ou les plus chanceux réussiront. Pour un temps seulement, hélas.

Un survivant, Kalman Tajgman dira : « Nous n’étions pas des vivants en sursis, nous étions des morts en congé ».

L’exploitation avant l’élimination, est érigée en système. On récupère les bijoux et les vêtements, le « traitement du butin » en somme.  Le racket s’ajoute au crime. L’enfer de Dante en surmultiplié. Un cynisme et un sadisme inouïs qui prévoient de préserver provisoirement des Juifs « utiles » : serruriers, ferblantiers, électriciens, maçons, menuisiers, charpentiers, musiciens et Juifs de l’Or ou ramasseurs-trieurs, sélectionnés, eux, parmi les bijoutiers, les graveurs, les horlogers, voire les employés de banque . Sans oublier les coiffeurs, chargés, pour leur part, de traiter les cheveux, surtout des femmes, qui seront transformés en chaussettes et en pantoufles, les « Bleus » trieurs de cadavres et les « Rouges », fossoyeurs. Et les « Kommandos » en tous genres : bûcherons, élagueurs, constructeurs, maintenance, camouflage, kommando de la Rampe, nettoyeurs, brancardiers, dentistes récupérateurs de dents en or,…« Ce qui revenait à dire qu’il s’agissait de planifier le travail des Juifs de manière à ce qu’ils maintiennent en état de bon fonctionnement la structure de leur propre annihilation ». Un monde sans pitié où les déportés juifs n’étaient que des « stücke », des pièces, des colis et où le mot d’ordre était celui d’un rendement exemplaire.

Dans un chapitre préliminaire, Michal Hausser-Gans nous montre comment Treblinka a été précédé par des expériences préparatoires, des laboratoires, en somme : Belzec et Sobibor.

Des précisions intéressantes nous sont données sur l’orchestre juif ou encore sur le Lazarett, « hôpital » antichambre de la mort.

On découvre avec étonnement qu’un semblant de pratiques religieuses a pu parfois être maintenu dans le camp et que certains enterrements ont pu se faire de manière traditionnelle.

Des informations précieuses nous sont données sur l’épidémie de typhus qui s’abattit sur Treblinka et surtout sur la révolte qui éclata le 2 août 1943, au 372ème jour de l’existence du camp et qui permit à des résistants juifs de s’attaquer, armes en main, à leurs tortionnaires. Un combat vain, certes, mais qui sauva l’honneur.

Un cahier photographique agrémente cet ouvrage qui, comme souvent dans les travaux universitaires, présente un petit défaut : la surabondance des notes qui oblige à interrompre continuellement la lecture, mais c’est la loi du genre.

En annexe, un témoignage inédit, celui d’Avrom Goldfarb ainsi qu’un glossaire et une bibliographie.

Une lecture insoutenable, donc, vraiment difficile, mais une lecture nécessaire. Pour ne pas oublier et, surtout, pour que plus jamais de telles horreurs se répètent.

Jean-Pierre Allali

*Préface de Jean-Marc Dreyfus. Avant-propos de Michel Fabréguet. Mai 2019. 384 pages. 25,90 €.

 

 

 

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