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Published on 16 September 2020

Revue annuelle du Crif 2020 - La diaspora juive américaine et Israël : Une relation troublée, par Françoise Ouzan

Le Crif bénéficie régulièrement de l’expertise et des contributions, analyses et articles de nombreux chercheurs.euses et intellectuel.les sur les nouvelles formes d’antisémitisme, la délégitimation d’Israël, le racisme et les discriminations, ou encore sur les enjeux géopolitiques et le terrorisme. Depuis quelques semaines, vous avez le loisir de découvrir ces contributions pour la Revue annuelle du Crif 2020. Bonne lecture !

Le Crif bénéficie régulièrement de l’expertise et des contributions, analyses et articles de nombreux chercheurs.euses et intellectuel.eles sur les nouvelles formes d’antisémitisme, l’antisionisme, la délégitimation d’Israël, le racisme et les discriminations, les risques et enjeux géopolitiques et le terrorisme, notamment.

L’institution produit également des documents dans le cadre de sa newsletter, de la revue Les Études du Crif, sur son site Internet et sur les réseaux sociaux, en publiant régulièrement les analyses et les points de vue d’intellectuels. Des entretiens sont publiés également sur le site. Pour la collection des Études du Crif, plus de 130 intellectuels ont publié des textes.

Chaque année, nous demandons à plusieurs intellectuel.les de bien vouloir contribuer à notre revue annuelle.

Si les textes publiés ici engagent la responsabilité de leurs auteur.es, ils permettent de débattre et de comprendre de phénomènes complexes (laïcité, mémoire, antisémitisme et racisme, identité…).

Dans les semaines à venir, vous aurez le loisir de découvrir ces contributions ! Bonne lecture !

 

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La diaspora juive américaine et Israël : Une relation troublée, par Françoise Ouzan

Les perceptions d’Israël par la diaspora américaine n’ont cessé d’évoluer au cours des dix dernières années, au point que certains observateurs manifestent leur inquiétude. Cette constatation ne porterait pas à conséquence si les deux communautés n’étaient pas soudées par des liens identitaires (1).

Pendant des décennies, le slogan de l’United Jewish Appeal (l’UJA ou Appel Juif unifié) soulignait l’unité du judaïsme, au-delà des frontières américaines. Aujourd’hui le fossé a grandi entre la diaspora américaine juive et Israël. C’est ce qu’ont déploré les dirigeants et donateurs de l’assemblée générale organisée par « The Jewish Federations of North America » réunis à Tel Aviv en Octobre 2018. Cette organisation parapluie nommée dans le passé « The United Jewish Communities » abrite les organismes philanthropiques formant l’Establishment américain, soient 148 fédérations juives.

En octobre 2018, un poster destiné à promouvoir le dialogue entre Israël et la diaspora a révélé l’ampleur du changement d’attitude de la diaspora américaine à l’égard d’Israël : la formule qui a longtemps pérennisé l’unité (« We Are One ») a été remplacée par l’affirmation tranchante exprimée par : « We Need to Talk ». Certes, on pourrait répliquer avec raison qu’il s’agissait davantage d’une aspiration à l’unité. Mais le slogan « We Are One» impliquait que le judaïsme américain organisé reconnaissait et s’identifiait à la lutte des Israéliens pour défendre leur Etat. L’attachement à Israël était alors le pilier d’une identité juive fragmentée tandis que le sentiment de vulnérabilité du pays à la veille de la guerre des Six Jours ravivait la mémoire de la Shoah.

Aujourd’hui, la fierté ressentie pour les accomplissements d’Israël s’estompe, étouffée par les critiques qui fusent de toutes parts sur les politiques de paix et de sécurité menées par le pays. La mémoire de la Shoah est un autre pilier de l’identité juive aux Etats-Unis qui tend à s’affaiblir. Les voix des survivants qui ont construit le pays en même temps qu’ils s’y sont reconstruits s’atténuent (2).

Si le bât blesse, c’est que la rupture s’est opérée des deux côtés. Les Israéliens dans leur ensemble, qu’ils soient d’origine américaine ou non, tendent à qualifier la vision d’Israël chez les Américains juifs de naïve ou mal informée (3). Aux Etats-Unis, la majorité des Juifs (hormis environ dix pour cent d’orthodoxes) se plaignent que le gouvernement israélien ne reconnaisse pas le judaïsme réformé (qui était opposé à une terre promise autre que les Etats-Unis) et regarde d’un mauvais œil le judaïsme conservateur. 

Nombre d’observateurs dans les deux camps pointent du doigt l’ironie et y décèlent la rai- son du déclenchement de la crise qui agite le monde juif : alors que l’Etat hébreu unissait les divers judaïsmes, il est aujourd’hui celui qui les divise (4).

Non pas que la relation ait été idyllique par le passé. Dès 1949, les propos tenus par David Ben Gourion ont été frappés d’un sceau réprobateur lorsque le Premier ministre et fondateur de l’Etat d’Israël avait appelé à une large immigration des jeunes américains juifs. Jacob Blaustein, président de l’American Jewish Committee, une organisation à l’époque peu encline au sionisme, a exprimé sa réprobation. Cette dissension devait conduire en 1950 à l’accord Blaustein-Ben Gourion, ré-affirmé de façon officielle en avril 1961, alors que le procès Eichmann faisait resurgir les dangers de l’exil. L’accord avec les dirigeants du judaïsme américain organisé exigeait de Ben Gourion une déclaration claire : les Juifs aux Etats-Unis ne sont pas en « exil », ce qui les affranchit de la nécessité du « rassemblement des exilés ».

Les Américains qui perçoivent dans le sionisme le pilier majeur de l’identité juive, à l’instar de Louis Brandeis, ancien juge à la Cour Suprême américaine, ne se considèrent pas pour autant en exil (5). Plus significatif encore, dans le cadre de cette entente avec le judaïsme américain, Ben Gourion assurait qu’« Israël ne s’immiscerait en aucun cas dans les affaires internes des Juifs américains ». En conséquence, l’alya demeurerait un « acte volontaire motivé par un choix individuel ». 

Mais, en décembre 1960, Ben Gourion semble rompre l’accord contracté avec Jacob Blaustein en déclarant au 25e congrès sioniste qu’en temps de prospérité le judaïsme  « penche imperceptiblement vers l’abîme de l’assimilation » (6).

Après la Guerre de Kippour, le risque d’un second génocide encouru par Israël en cas de défaite militaire s’est éloigné, ce qui a relancé un débat complexe sur la nature et les implications du sionisme.

Aujourd’hui, les Juifs aux Etats-Unis éprouvent pour Israël de l’incompréhension. Ce sentiment est renforcé par deux faits. Le président Barack Obama qui bénéficiait du soutien de la grande majorité des Américains juifs qui votent traditionnellement démocrate ne jouissait pas d’une grande popularité en Israël, alors que Donald Trump qui est méprisé par la plupart d’entre eux est apprécié par une large proportion des Israéliens (7). L’avenir des relations entre les deux communautés juives dépend de l’évolution des perceptions mutuelles dans un contexte politique de crise à la fois aux Etats-Unis et en Israël.

 

Cet article a été rédigé pour la revue annuelle du Crif. Nous remercions son auteure.

 

1. Les Juifs aux Etats-Unis représentent environ 2% de la population américaine, soit un peu plus de 7 millions de personnes. Du point de vue sociologique il faut se représenter un groupe aux frontières poreuses dont le taux d’exogamie dépasse les 52 %. Voir Ouzan, Histoire des Américains juifs, 2008.

2. Françoise Ouzan, How Young Holocaust Survivors Rebuilt Their Lives, Indiana University Press, 2018.

3. Moshe Dann, « What US Jews Need to Understand about Israel and Israelis—and Don’t”, Jerusalem Report, 15 oct. 2018, 7.

4. Daniel Gordis, We Stand Divided, The Rift Between American Jews and Israel, 2019.

5. Les USA sont une société communautariste dans laquelle les Juifs s’identifient comme membres de la communauté juive de la même manière que les autres citoyens américains s’identifient comme membres de diverses communautés. C’estavec la création de l’Etat d’Israël que les Juifs ont pu définir leur appartenance en rapport avec un pays, comme les autres groupes ethniques.

6. Naomi W. Cohen, Not Free to Desist: The American Jewish Committee, 1906-1966 (Philadelphie, Jewish Publication Society of America, 1972) 312; 314. Sur l’impact du procès Eichmann sur le judaïsme américain, voir Françoise Ouzan, http://jcpa.org/article/the-eichmann-trial-and-american-jewry-a-reassess...

7. Jonathan Tobin, « The Illusion of Jewish Identity », Commentary, Nov. 2019.

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