Read in the news
|
Published on 13 January 2022

France - Deux livres-plaidoyers pour une meilleure connaissance de l’histoire du judaïsme en France

La présence juive attestée depuis l’époque gallo-romaine vaut à la France un patrimoine aussi riche que singulier. Deux ouvrages interrogent la place jugée minorée de cet héritage dans le récit national.

Illustration : Musée d'art et d'histoire du Judaïsme

Publié le 12 janvier dans Le Monde

Le judaïsme en France serait une « tache aveugle » de notre histoire nationale. La présence de juifs est pourtant attestée depuis plus de deux millénaires sur notre territoire – les premières traces remontent au Ier siècle avant notre ère –, mais elle demeurerait absente de la conscience collective.

C’est du moins l’avis du directeur du Musée d’art et d’histoire du judaïsme (MAHJ, Paris), Paul Salmona. « La présence juive et son legs matériel, culturel, patrimonial sont largement escamotés de l’histoire de France », affirme l’ancien directeur de l’auditorium du Musée du Louvre. Il entend bien remédier à cette situation, avec la parution de deux livres ces derniers mois : une Archéologie du judaïsme en France (La Découverte), faisant le point sur les nombreux vestiges exhumés ces dernières décennies, et un livre collectif, Les Juifs. Une tache aveugle dans le récit national (Albin Michel), codirigé avec Claire Soussen, issu du colloque « Le judaïsme : une tache aveugle dans le récit national ? », organisé en janvier 2019 au MAHJ.

En 2021, le point d’interrogation a disparu du titre, reflétant la conviction de Paul Salmona. « L’oubli des juifs contribue à maintenir un imaginaire amnésique » et « une image biaisée de la nation comme un corps homogène, chrétien dans son essence », explique le spécialiste, en introduction. Il en veut pour preuve les carences en matière de recherche archéologique – l’auteur aimerait que l’étude des vestiges de la présence juive devienne un axe de recherche du CNRS comme du Conseil national de la recherche archéologique (CNRA) – et d’études universitaires, mais aussi une quasi-absence des programmes scolaires et des musées.

« Biais laïc »

Paul Salmona fustige aussi un patrimoine « souvent mal entretenu et rarement mis en valeur ». Autant de lacunes que le directeur du MAHJ attribue au « biais laïc » de la tradition républicaine, mais aussi à la prépondérance donnée dans l’enseignement à une « histoire lacrymale » ramenant l’histoire des juifs à la Shoah et aux persécutions.

livre

Les Juifs. Une tache aveugle dans le récit national, sous la direction de Paul Salmona et Claire Soussen, Albin Michel, 304 p., 21,90 €. EDITIONS ALBIN MICHEL

Dix-neuf contributions viennent étayer cette conviction, et parfois corriger son excès. L’étude des Grandes Chroniques de France – mise en récit des hauts faits royaux à partir de Louis IX (1226-1270) – nuance cette absence : « Sans nous autoriser à parler de “tache aveugle” dans le récit national qui s’ébauche au Moyen Age », la médiéviste Claire Soussen évoque une présence marquée par de « longues éclipses ».

Une autre étude concernant la place des juifs dans l’œuvre du grand historien du XIXe siècle Jules Michelet conclut aussi que les juifs y sont « largement présents ». Quant à la « cécité » sur le sujet parfois reprochée à l’historien Marc Bloch (1886-1944), la contribution de Peter Schöttler rappelle que le célèbre fondateur de l’Ecole des Annales s’est toujours senti Français « avant tout ».

Pour évaluer les raisons de cette « tache aveugle », quoi de mieux que donner la parole à ses acteurs ? Boris Bove, auteur du Temps de la guerre de Cent Ans (2009), et Florian Mazel, qui a publié Féodalités. 888-1180 (2010), ouvrages parus dans la collection « Histoire de France » de Joël Cornette, chez Belin, s’expliquent sur leurs choix éditoriaux, essentiellement pour les assumer. Tout comme Pierre Nora, interrogé sur le désormais canonique Lieux de mémoire (Gallimard, 1984-1992), qui détourne la formule : les juifs ne forment pas une « tache aveugle mais une tache aveuglante » car, depuis au moins la Révolution, ils font « partie intégrante » de l’identité nationale au point « qu’ils sont presque confondus » avec elle.

Profondeur historique

Reste que la profondeur historique de la présence juive demeure méconnue. Paul Salmona lui rend justice lui-même en signant une Archéologie du judaïsme en France dans la collection « Archéologie de la France » de La Découverte, en partenariat avec l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap). Car c’est précisément grâce à l’essor de l’archéologie préventive – qui consiste à fouiller avant des travaux d’aménagement – depuis les années 1990 que de nombreux vestiges du patrimoine juif ont été retrouvés.

d5b1783-831909785-71iqkivztql

Archéologie du judaïsme en France, de Paul Salmona, La Découverte, 176 p., 23 €. EDITIONS LA DECOUVERTE

Ce livre court et richement illustré propose une plongée ludique dans une histoire juive dont les cartes nous montrent la présence particulièrement marquée sur la moitié est du territoire français, de l’Alsace à la Provence, terre pontificale où les « juifs du pape » trouveront refuge après les édits d’expulsion du royaume de France. De l’Antiquité à nos jours, s’exhume ainsi, pas à pas, un « corpus singulier » que la combativité de Paul Salmona œuvre à faire exister.

  • « Les Juifs. Une tache aveugle dans le récit national », sous la direction de Paul Salmona et Claire Soussen, Albin Michel, 304 p., 21,90 €.
  • « Archéologie du judaïsme en France », de Paul Salmona, La Découverte, 180 p., 23 €.