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Publié le 13 Juillet 2011

A Iasi, en Roumanie : un colloque international pour la commémoration du pogrom de 1941

Récemment, dans la ville de Iasi (Jassy), capitale de la Moldavie historique, au nord-est de la Roumanie, l’on a commémoré les sept décennies depuis le pogrom déroulé dans cette ville, les 28, 29 et 30 juin 1941, premier massacre gigantesque de la Deuxième Guerre mondiale. Il a fait des milliers des victimes (13.266 d’après un rapport du Service Spécial d’Information de 1943, et 14.850, d’après un rapport de la communauté de 1946, le chiffre exact reste inconnu), parmi les 45.000 Juifs de la ville. La plupart furent massacrés dans les rues, maisons, caves et surtout dans la cour de la Questure de Police (« Chestura ») ; plusieurs milliers moururent dans des conditions atroces, de soif, chaleur et par asphyxie, dans deux convois ferroviaires, en wagons à bestiaux scellés (les « trains de la mort »), l’un parvenu à Calarasi, dans le sud du pays, l’autre à Podu Iloaei, à 15 km de Iasi. Il s’agit du plus grand nombre de Juifs massacrés dans le territoire actuel de la Roumanie, suivi, en été 1941, par d’autres massacres de Juifs en Bessarabie et en Bucovine du nord, par les troupes germano-roumaines pendant la reconquête de ces provinces, tandis qu’une grande partie des survivants, déportés en Transnistrie, y ont été massacrés ou sont morts (de faim, froid et maladies).



Pour la commémoration de ce triste anniversaire, à l’initiative de Carol Iancu, professeur à l’Université de Montpellier 3 Paul Valéry, spécialiste de l'histoire de sa communauté d'origine, auteur de nombreux ouvrages sur les Juifs de Roumanie, et du professeur Alexandru-Florin Platon, doyen de la Faculté d’histoire de l’Université Alexandru Ioan Cuza de Iasi, un colloque international s’est tenu dans cette ville les 26 et 27 juin 2011. Intitulé « 70 ans depuis le pogrom de Iasi (28-30 juin 1941). Histoire et mémoire », il a été organisé par le nouveau Centre d’Histoire des Juifs et d’Etudes hébraïques « Dr. Alexandru Safran », inauguré en septembre 2010, dans un bel immeuble de l’Université de Iasi, par le Centre de Recherches Interdisciplinaires en Sciences Humaines et Sociales (CRISES) de l’Université Montpellier 3 Paul Valéry et par l’Ecole des Hautes Etudes du Judaïsme de France. Cette réunion scientifique a connu une large audience, un nombreux public, fait d’enseignants, étudiants, journalistes, survivants du pogrom (certains arrivés d’Israël) et représentants de la communauté juive de Iasi. Elle a été ouverte par MM. Carol Iancu, Alexandru-Florin Platon et le Dr. Aurel Vainer, président de la Fédération des Communautés juives de Roumanie et membre du Parlement roumain, en présence du représentant du recteur de l’Université, le professeur Vasile Isan, et de nombreuses personnalités, parmi lesquelles José-Maria Queiros, directeur du Centre culturel français de Iasi, représentant l’ambassadeur de France en Roumanie, S.E. Henri Paul. Le professeur Platon mit l’accent sur la signification des termes « histoire » et « mémoire », dans l’examen des événements tragiques de l’été 1941, tandis que le professeur Iancu insista sur l’occultation, la minimalisation et même la négation du pogrom organisé par Antonescu et son gouvernement, avec la participation des autorités locales, d’une partie de la population, et des militaires allemands présents dans la ville (un communiqué du gouvernement d’Antonescu fit état de l’exécution de 500 « judéo-communistes », tandis que Ceausescu mentionna la mort de 2.000 antifascistes !…). A la fin de son propos, C. Iancu lut le témoignage inédit de l’ingénieur Barukh Tercatin de Tel-Aviv, qui avait 13 ans en 1941, et a réussi à échapper avec toute sa famille, en se cachant dans un grenier.
Dix-huit professeurs et chercheurs, en majorité des historiens, de Roumanie, Israël, France, Suisse et République de Moldavie ont présenté des communications d’un grand intérêt scientifique. Lors de la première séance, le professeur Avinoam Safran de l’Université de Genève, consacra son intervention à son père : « Face à la Shoah : les principes de Pikuah Nefesh (« La Préservation de la vie ») et de Messirout Nefesh (« Le Don de soi ») dans la pensée et l’action d’Alexandre Safran », éclairant son propos de plusieurs extraits de films relatifs au regretté ancien grand-rabbin de Roumanie (1940-1947) et grand rabbin de Genève (1948-1998). Le Dr Shlomo Leibovici-Laish, président de l’Association culturelle mondiale des Juifs de Roumanie (ACMEOR), retraça l’activité des dirigeants du judaïsme roumain pendant la Shoah , à travers trois éminentes figures, Wilhelm Filderman, A. L. Zissu et Alexandre Safran. Carol Iancu évoqua la situation des Juifs de Roumanie dans l’entre-deux-guerres, et pendant la Shoah, à travers la correspondance diplomatique française, dévoilant un document inédit relatif au pogrom de Iasi. Ticu Goldstein de Bucarest s’est employé à faire ressortir la spécificité de la shoah dans le pays des Carpates (« Une Shoah ‘balkanique’? Le pogrom de Iasi, fer de lance de la Shoah en Roumanie »), tandis que le Dr Lucian Herscovici de Jérusalem, a expliqué la situation de la communauté de Iasi avant et pendant la Shoah, à travers l’activité et le destin des rabbins, très nombreux dans la ville (dont le grand rabbin de Iasi, Joseph Safran, frère d’Alexandre Safran, qui fut blessé pendant le pogrom). Le Dr. Catalin Botosineanu, directeur des Archives Nationales, filiale de Iasi, a décrit l’état des archives relatives au pogrom, déplorant la disparition de nombreux documents, tandis que le professeur Dumitru Ivanescu, de l’Institut d’Histoire « A.D. Xenopol », a révélé un texte inédit d’un témoin oculaire, une avocate au barreau de Iasi.
Un jeune chercheur Alexandr Roitman, de l’Université de Chisinau, a abordé, à partir des archives de cette ville, un sujet différent, mais important pour la compréhension de la Shoah en Roumanie : « Le ghetto de Chisinau depuis sa création jusqu’à la déportation (15 juillet 1941 – 12 octobre 1941 »).
L’antisémitisme dans les deux décennies de la Grande Roumanie, qui a préparé le terrain de la Shoah et du pogrom de Iasi, a fait l’objet de plusieurs communications : le Dr. Lucian Nastasa, de l’Institut d’Histoire « George Baritiu » de Cluj-Napoca a analysé l’antisémitisme universitaire dans l’entre-deux-guerres , donnant de nombreux exemples relatifs à Iasi, le professeur Ovidiu Stefan Buruiana, de l’Université A. I. Cuza de Iasi, a détaillé l’exclusion institutionnelle et la marginalisation publique des Juifs de Iasi, sous la dictature du roi Carol II (1938-1940), Alina Braescu-Caileanu, doctorante en cotutelle (Universités de Iasi et de Montpellier 3), a examiné le concept « judéo-bolchevik », un stéréotype omniprésent dans la presse antisémite de Roumanie dans l’entre-deux-guerres, et Irina Nastasa, doctorante (Université de Cluj) s’est penchée sur l’antisémitisme de la minorité allemande de Roumanie, pendant la même période. Une seule communication a été prévue pour une grille chronologique remontant au XIXe siècle, celle de Marta Petreu, professeur à l’Université de Cluj, sur la question juive dans le cercle littéraire Junimea (« Jeunesse ») né à Iasi.
Le chercheur Adrian Cioflânca, de l’Institut d’Histoire A.D. Xenopol de Iasi et de l’Institut pour l’Investigation des Crimes du Communisme et la Mémoire de l’Exil Roumain de Bucarest, a exposé le pogrom dans le contexte du déclenchement de l’opération Barbarossa. Ce chercheur est à l’origine de la découverte récente (2010) de la fosse commune de Popricani (dans une forêt près de ce village, l’on a retrouvé des ossements des corps de plusieurs dizaines de Juifs, dont douze enfants, assassinés lors du pogrom, sans que l’on sache leurs noms et lieux de résidence). « Le dilemme de la Sécurité, l’anéantissement de l’ennemi et l’illusion de l’impunité. Un essai d’explication de la logique se trouvant derrière le pogrom de Iasi », tel fut l’intitulé de l’exposé de Mihai Chioveanu, de l’Université de Bucarest.
Trois communications ont concerné la perception du pogrom après la fin de la Deuxième Guerre mondiale : « Les victimes du pogrom pendant le régime communiste », par Eliza Cocea, dctorante en cotutelle (Université de Iasi et Montpellier 3), « La mémorialisation de la Shoah dans la Roumanie post-communiste » à travers le théâtre et le cinéma, par Felicia Waldman, de l’Université de Bucarest (avec projection d’une riche iconographie), et « Le problème de la Shoah dans le discours du monde des internautes roumains », par le professeur Florea Ioncioaia, de l’Université de Iasi.
Comme nous pouvons le constater, nous sommes en présence d’une grande variété de thèmes et de problématiques appelés à apporter un éclairage nouveau sur l’événement-clé qui a constitué le prélude de la Shoah en Roumanie. Pendant les débats, plusieurs survivants ont raconté comment eux et leurs familles ont été sauvés par des voisins charitables. En conclusion de l’important colloque international de Iasi, les organisateurs ont annoncé la parution rapide des Actes qui seront publiés par les éditions de l’Université A. I. Cuza.
En dehors du Colloque, plusieurs manifestations commémoratives ont eu lieu à Iasi : la réouverture du musée de la Communauté juive de la ville, dans un local près de son siège, musée initialement réalisé par le dévouement du professeur Silviu Sanie et de sa regrettée épouse, Seiva Sanie, et ayant fonctionné auparavant dans l’une des salles de la Grande Synagogue (aujourd’hui en cours de restauration), l’apposition des plaques à la mémoire des victimes du pogrom, sur la façade de l’immeuble ayant abrité la Questure de Police (Chestura) et à la Gare, d’où sont partis les « trains de la mort », l’inauguration au Musée de l’Union, d’une exposition (« Destins interrompus »), coordonnée par Adrian Cioflanca, et où ont été exposés, hormis de nombreuses photos et documents relatifs au pogrom, divers objets retrouvés dans la fosse commune de Popricani. Lors d’une soirée festive, le Dr. Aurel Vainer a remis quelques diplômes « Ami de la communauté juive », à plusieurs personnalités de Iasi et de la région, tandis que six survivants du pogrom ont été décorés par la municipalité de la ville. Enfin, des cérémonies ont eu lieu aux cimetières juifs de Iasi, Podu-Iloaei et Targu-Frumos, où se trouvent les fosses communes des victimes du pogrom. Une cérémonie particulière eut lieu au cimetière chrétien de Iasi, pour rendre hommage à plusieurs personnes qui ont perdu la vie en essayant de sauver des Juifs en 1941.
Carol Iancu
Photos (affiche du Colloque ; Carol Iancu, Shlomo Laish et Avinoam Safran, présentant sa communication ; façade de l’ancienne Questure de Police où fut apposée une plaque à la mémoire des victimes du pogrom) : D.R.

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