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Publié le 3 Décembre 2002

Eliette Abecassis, écrivain : <i>« Israël, à l’image de Massada, est un pays forteresse assiégé de toutes parts… »</i>

Question : Votre œuvre littéraire est traversée par la centralité d’Israël, son peuple, l’histoire et sa relation avec D. Que représente à vos yeux Israël ?



Réponse : Israël est fondamental selon moi : c’est un idéal, un aboutissement, un but dans une vie collective et individuelle. Israël est l’aventure la plus extraordinaire de ce siècle : un peuple venu des quatre coins du monde réuni sur sa terre ancestrale, c’est quelque chose d’inouï.

Question : En tant qu’écrivain, vous perçoit-on également comme étant de confession juive ? Que vous dit-on ou demande-t-on ? Vous interpelle-t-on lorsque l’on vous parle de votre judaïsme et d’Israël ?

Réponse : Oui, car je ne cache pas le fait que je suis juive et pratiquante. La plupart de mes romans sont autour du judaïsme. Il y a eu un article sur ma vie privée dans Elle, et depuis tous les journalistes ont tendance à reprendre le fait que je mange cacher, que je pratique le chabbath, et parfois au détriment du côté « écrivain ». On m’interpelle systématiquement au sujet du judaïsme et d’Israël, c’est inévitable, je dois toujours en quelque sorte répondre des « agissements de l’état hébreu »… D’ailleurs je suis contente de profiter de ces tribunes pour défendre Israël.

Question : L’Etat d’Israël affronte de grands périls, craignez-vous pour sa pérennité ? Pensez-vous que la paix puisse être possible entre Israéliens et Palestiniens ? Pensez-vous qu’Israël puisse normaliser définitivement ses relations avec le monde arabe ?

Réponse : Non, je ne crains pas pour sa pérennité, même si Israël, à l’image de Massada, est un pays forteresse assiégé de toutes parts. Je crois que la paix est possible, car les Palestiniens sont influencés par le modèle démocratique israélien, ce qui donne un peu d’espoir. Le développement économique également peut rendre possible une entente. Mais je ne crois pas dans la normalisation des relations avec le monde arabe, car c’est un monde fondamentalement menacé par Israël, et encore plus par la création d’un Etat palestinien : ce serait la première démocratie arabe dans le monde. Et comme on le sait, la démocratie est une idée très contagieuse. C’est pourquoi les pays arabes environnants craignent autant la paix.

Question : L’hebdomadaire L’Express a fait dernièrement sa Une sur « Le malaise des juifs de France ». Ressentez-vous personnellement ce malaise, qui est si abondamment décrit ici ou là ? Qu’avez-vous ressenti ses deux dernières années, lorsque vous avez vu que les actes et agressions contre les Juifs se sont multipliés ?

Réponse : Je ressens profondément ce malaise, je me sens très mal dans mon pays lorsque je vois à quel point il est partial, à quel point il est attaché politiquement aux intérêts arabes, et injustement déchaîné contre Israël qu’il diabolise. J’ai du mal à lire les journaux, à regarder la télévision, à discuter avec mes amis intoxiqués par la désinformation, j’ai souvent envie de partir en Israël, pour cette raison-là. Je considère que les actes antisémites sont directement reliés à l’abondante diffusion des messages antiisraéliens, et de l’antisionisme, qui relève de l’antisémitisme. Je suis très pessimiste.

Question : Vous me disiez que vous ne saviez pas si vous resteriez en France. Est-ce à dire que vous n’aimez plus votre pays ?

Réponse : J’aime mon pays, et quand on écrit, la langue c’est plus qu’une patrie, c’est une passion. C’est parce que je l’aime que je suis déçue et horrifiée.

Question : Que diriez-vous à un ami chrétien et à un ami musulman si vous deviez leur parler en quelques mots du judaïsme ? Que feriez-vous pour promouvoir le dialogue entre juifs et musulmans ?

Réponse : Je leur citerais la phrase de Hillel qui résume le judaïsme : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » C’est plus qu’une religion, une culture qui a apporté au monde l’idée de la Morale, ce n’est pas peu dire. Pour promouvoir le dialogue entre juifs et musulmans, il faudrait se souvenir de Cordoue, où la notion de monothéisme a vraiment pris son sens, et où les philosophes musulmans luttaient contre le dogmatisme pour la philosophie qui n’est pas autre chose qu’un dialogue. Je pense qu’il est très important que la théologie musulmane soit repensée, à la lumière du cartésianisme, du kantisme et peut-être même de Nietzsche. Il faut cesser de croire dans l’idée du paradis, et du Dieu tout-puissant, il faut un peu plus de rationalité pour établir un dialogue….

Question : Pensez-vous que les Juifs doivent éternellement craindre pour leur devenir ?

Réponse : C’est évident. Les juifs sont différents des autres, car ils ont été les témoins des Dix Commandements : on n’acceptera jamais de ne pas tuer, de ne pas voler, de ne pas porter de faux témoignages… En lisant le premier roman de Balzac, Gobsec, j’ai découvert cette très belle métaphore du juif qui prête de l’argent, et qui sauve les familles des désastres, et à qui on en veut toujours d’avoir été sauvé.

Les juifs seront toujours détestés pour ce qu’ils apportent aux nations.

A lire : Mon Père, Albin Michel, 2002, 11,40 €

Propos recueillis par Marc Knobel

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