Actualités
|
Publié le 29 Juin 2011

Le Hezbollah rapatrie son arsenal de Syrie

Inquiet à l'idée de perdre son allié à Damas, le Hezbollah cherche à rapatrier au Liban ses armes cachées dans des dépôts en Syrie. «La milice chiite est très nerveuse actuellement», note un expert occidental, qui suit de près la relation Iran-Syrie-Hezbollah. «Son chef, Hassan Nasrallah, n'a parlé publiquement qu'une seule fois en trois mois de contestation chez son voisin, ajoute-t-il. La Syrie est l'arrière-cour par laquelle transite l'armement que l'Iran envoie au Hezbollah. Celui-ci tient à faire sortir le maximum de ses armes avant que le régime baasiste tombe».



Ces dernières semaines, les services de renseignements occidentaux ont repéré des «mouvements de camions près de la frontière poreuse entre la Syrie et la plaine de la Bekaa au Liban», où le Hezbollah dispose de ses propres centres de stockage d'armes. Confirmés par l'ONU, ces transferts concerneraient des missiles sol-sol Zelzal de moyenne portée, ainsi que des roquettes Fajr 3 et Fajr 5, que le «Parti de Dieu» amasse en vue d'une confrontation avec l'État hébreu.
Pour ces déplacements ultrasensibles, le Hezbollah recourt à ses unités logistiques installées en Syrie, dont l'existence a été dévoilée par Le Figaro en octobre dernier. Elles soulignent le renforcement des positions du Parti de Dieu chez son voisin au cours des dernières années.
«Certaines des infrastructures militaires du Hezbollah en Syrie sont situées dans des zones fortement peuplées», prévenait récemment un télégramme diplomatique américain divulgué par WikiLeaks. Elles sont notamment positionnées à Douma, près de Damas, et dans la région de Homs, qui abritent des foyers de la contestation contre le régime syrien.
Jusqu'à la révolte qui menace Bachar el-Assad, le Hezbollah avait intérêt à laisser entreposées des armes en Syrie, pays qu'Israël a décidé d'épargner dans sa confrontation avec la milice chiite, comme le montra la guerre de 2006. Mais depuis que Damas fabrique des armes anti-aériennes susceptibles d'être employées par le Hezbollah pour frapper Israël en profondeur, la donne a changé.
Pour la milice chiite, il y a donc urgence à transférer cet arsenal de l'autre côté de la frontière. Mais ces mouvements sont loin d'être aisés. La milice redoute un bombardement aérien israélien sur un de ses convois. «Et le Hezbollah ne voudrait pas que la population libanaise ou syrienne, qui ne le soutient guère dans son appui à la dictature baasiste, s'aperçoive de ces mouvements clandestins», explique un militaire libanais.
Malgré ces obstacles, «le Hezbollah a réussi à faire sortir certaines de ses armes en recourant à des camouflages encore plus sophistiqués qu'avant», ajoute l'expert occidental. Si certains de ses dépôts sont gardés uniquement par des cadres du Hezbollah, d'autres sont situés à l'intérieur de bases militaires syriennes. Damas est-il prêt à s'en dessaisir facilement ? Le parrain iranien aura certainement son mot à dire sur ce point.
Ces dernières semaines, certains indices ont conduit Téhéran et Damas à redouter que les convois d'armes destinés au Hezbollah aient été placés sous surveillance accrue des satellites américains et israéliens. Pour tenter de maîtriser ces flux secrets, les services de sécurité syriens et la Force al-Qods, le bras armé de l'Iran hors de ses frontières, ont établi fin avril un poste de commandement conjoint à l'aéroport de Damas, nous affirme une source sécuritaire occidentale au Moyen-Orient.
Iraniens et Syriens ont tiré la leçon de l'incident survenu le 19 mars, lorsqu'un avion-cargo iranien contenant des armes et devant atterrir à Alep, en Syrie, a été dérouté sur l'aéroport de Diyarbakir dans l'est de la Turquie. Sur informations des services américains, l'Iliouchine 76 quadriréacteur a été invité par deux avions de chasse turcs à se poser. Les enquêteurs ont alors découvert une cargaison de lance-roquettes, de mortiers, de fusils mitrailleurs et de munitions, destinée au Hezbollah.
Preuve du renforcement de la relation irano-syrienne face aux manifestants qui défient Bachar el-Assad, ce poste de commandement conjoint est placé sous le contrôle des services de renseignements syriens et d'officiers de la Force al-Qods, dont Hassan Mahdavi, un de ses représentants au Liban.
Vendredi 24 juin 2011, le patron de la Force al-Qods, le général Qassem Soleimani, a été placé sur la liste des responsables iraniens sanctionnés par l'Union européenne au côté de deux autres Iraniens, le commandant en chef des gardiens de la révolution, le général Ali Jafari, et un de ses adjoints, Hussein Taeb. Tous les trois sont accusés par les Européens d'être «impliqués dans la fourniture de matériel et d'assistance pour aider le régime syrien à réprimer les manifestations», en particulier de l'équipement antiémeute et du matériel pour surveiller Internet. Des snipers iraniens ont également été repérés par des manifestants réfugiés en Turquie. «Cette aide reflète l'inquiétude iranienne face à l'incapacité d'el-Assad à surmonter la crise», estime un diplomate à Beyrouth.
Israël s'inquiète du sort des armes de destruction massive en Syrie
Il y a quelques semaines, Aviv Kochavi, le patron du plus puissant service de renseignements israélien (Aman, militaire, ndlr), a effectué une discrète visite au siège de l’ONU à New York. Objectif : alerter les principaux pays occidentaux du danger d’un renversement du régime syrien.
« Les Israéliens sont inquiets de l’avenir de l’arsenal des armes de destruction massives syriens, raconte un de ses interlocuteurs. Ils ont très peur que tout cela tombe entre n’importe quelles mains ou entre celles du Hezbollah ou de la direction politique du Hamas qu’ils hébergent. Ils nous ont passé le message suivant : faites attention, arrêtez la campagne diplomatique contre la Syrie parce qu’après une chute de Bashar el-Assad, c’est nous qui allons recevoir sur la tête cet arsenal ».
Ces dernières années, Damas s’est lancé dans la production d’armes chimiques en faible quantité, mais a surtout développé un programme balistique et nucléaire. En 2007, des appareils israéliens étaient allés bombarder le réacteur nucléaire que Damas avait construit dans le plus grand secret grâce à la Corée du nord. Bashar el-Assad n’avait pas réagi.
Depuis le printemps 2010, les craintes israéliennes se portent sur des activités balistiques auxquelles Damas se livrent en coopération avec l’Iran pour la fabrication de missiles M-600. D’une portée d'environ 250 kms, ces missiles sont dérivés des missiles iraniens Fateh-110, issus eux-mêmes de la technologie nord-coréenne.
Dans une note secrète, en date d’il y a un an environ, la DGSE estimait que les Syriens en étaient au stade des essais en vol. Qu’en est-il aujourd’hui ? Les Etats-Unis en auraient repéré une trentaine en train de passer au Liban l’an dernier. Les Israéliens sont d’autant plus inquiets que la nature du combustible solide qui alimente le M-600 le rend difficilement détectable avant la sortie de son silo de lancement.
Certaines sources israéliennes estiment que l’Iran a accepté de financer la chaîne de montage des M-600 à condition que la moitié de la production soit transférée à ses protégés chiites libanais du Hezbollah. Une chose est sûre : après la guerre de 2006, le Hezbollah et la Syrie ont approfondi leur partenariat. "L’armée syrienne a intégré les techniques de guérilla employées par le Hezbollah et cela a facilité une plus grande implication des membres et des structures de la milice chiite en Syrie", peut-on lire dans un autre télégramme diplomatique américain, divulgué récemment par Wikileaks.
« Sous pression, Assad pourrait jouer des vases communicants pour mettre en sécurité les bijoux de famille », ironise un diplomate aux Nations unies à New York. « On a déjà une instabilité à notre frontière sud avec la nouvelle Egypte, constate un responsable israélien. Nous sommes inquiets que des radicaux profitent du vide du pouvoir pour s’infiltrer en Tunisie et en Libye. Nous ne voulons pas qu’il en soit de même avec la Syrie ».
Au-delà des risques de voir l’arsenal syrien tomber entre de mauvaises mains, la recherche du stato quo s’explique aussi par un réflexe ordinaire, que nous expose un spécialiste français du renseignement : « Les Israéliens connaissent très bien ce qui se passe en Syrie. Leurs services alimentent leurs homologues occidentaux. Ils ont d'excellentes sources humaines qui leur ont permit d’assassiner Mougnieh (l'ancien responsable militaire du Hezbollah, en 2008 à Damas, ndlr) et d’excellentes images satellitaires qui leur avaient permis de suivre al-Kibar. Aujourd'hui, Israël préfère garder un ennemi qu’il connaît bien en l'espionnant, plutôt que d’avoir à reconstruire tout un réseau de sources et tomber dans l’inconnu. Il n’y a rien de pire pour des grandes oreilles ».
(Articles de Georges Malbrunot parus dans les éditions des 26 et 28 juin 2011 du Figaro)
Photo (Aviv Kochavi) : D.R.