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Publié le 3 Février 2017

#Actu - En 2016, forte progression des actes antisémites en Angleterre

« L'histoire va juger si le Parti travailliste relève le défi de soigner le cancer qui le gangrène, ou s'il va continuer à sombrer comme un témoin passif de sa propre maladie. »

Interview de Mike Whine, Community Security Trust et Philip Rosenberg, Board of Deputies of British Jews

Par Eve Gani, directrice des relations internationales, CRIF

 

1.) Les actes antisémites au Royaume-Uni ont augmenté en 2016. Comment expliquez-vous cette augmentation quand la même année il y a une diminution des actes antisémites en France?

Mike Whine : Le Community Security Trust a enregistré 1309 incidents antisémites en 2016, soit une augmentation de 36% par rapport aux 960 incidents enregistrés en 2015. Le CST a reçu 791 autres signalements supplémentaires, mais après évaluation mais il ne les a pas considérés comme antisémite et ne les a donc pas comptabilisés dans ce total.

Derrière cette progression, il n'y a pas de cause unique. Il n'y a pas eu de pics soudains liés à des évènements particuliers en 2016. Les incidents se sont multipliés uniformément pendant la majeure partie de l'année.

Le CST estime cependant qu’une série d'événements et de facteurs, pris ensemble, ont créé une atmosphère dans laquelle se sont produits plus d'incidents antisémites, et  les victimes sont plus en capacité de signaler ces incidents au CST et à la police (qui ont un accord de partage de données). Ainsi, il y a eu de nombreux cas d’antisémitisme signalés au Parti travailliste et une augmentation de toutes les formes de racisme et de xénophobie à la suite du référendum de l'UE.

 

 2). Quelles sont les causes profondes de l'antisémitisme au Royaume-Uni?

Mike Whine : Ces dernières années, l'antisémitisme de l'extrême droite a diminué. Les partis d'extrême droite, comme le Parti national britannique, se sont désintégrés et ont été remplacés par des groupes beaucoup plus petits qui se concentrent sur l'opposition à l'Union Européenne et l'immigration, en particulier l'immigration musulmane. L'antisémitisme contemporain provient maintenant de plus en plus des influences islamistes sur les communautés musulmanes et des tendances antisionistes dans la gauche, bien que 38% des auteurs d'actes antisémites soient encore identifiés par leurs victimes comme «blanc-nord-européen».

 

3.) La communauté juive est-elle inquiète des conséquences de Brexit et d'un possible isolationnisme britannique?

Philip Rosenberg : Le Board of Deputies of British Jews (Conseil des Délégués des Juifs britanniques) n'a pas de position sur le Brexit, et bien qu'il existe des preuves que la majorité de la communauté juive a voté pour rester dans l'Union européenne, il y avait des Juifs des deux côtés du débat.

Le processus politique lui-même n'est pas préoccupant, et le récit politique n'a pas été isolationniste, mais davantage portée sur la création d'une nouvelle relation avec le monde. À ce niveau politique, le Brexit produit des opportunités et des ministres ont parlé par exemple d'un accord commercial entre le Royaume-Uni et Israël. Cela sera probablement discuté lors de la prochaine visite du Premier ministre Netanyahu au Royaume-Uni.

Toutefois, si le niveau politique est positif, il ne fait aucun doute qu'au niveau de la base, le vote pour le Brexit a été en partie motivé par un sentiment populiste et anti-immigrant qui s'est manifesté par une hausse des crimes haineux depuis le vote et d’un niveau d'antisémitisme supérieur pour 2016.

Bien sûr, la montée du populisme et des abus n'est pas unique au Royaume-Uni, mais c'est certainement aussi une préoccupation ici.

 

4.) Vous avez évoqué l'antisémitisme qui se développe au sein du Parti travailliste (Labor Party) depuis l'élection de Jérémy Corbyn. Comment le Board of Deputies travaille-t-il pour éduquer la nouvelle génération de dirigeants politiques… et le président du Labor actuel?

Philip Rosenberg : Les 18 derniers mois ont été profondément préoccupants, avec une série d'actes antisémites de la part des membres du Parti travailliste auxquels, contre toute évaluation de bon sens, le Parti travailliste n'a pas répondu.

Le Board of Deputies of British Jews maintient un dialogue permanent à tous les niveaux du Parti travailliste en parlant clairement des problèmes.

Je viens de quitter une réunion avec les conseillers de Jeremy Corbyn où j'ai souligné une fois de plus la nécessité d'une action solide, cohérente et crédible - et bien plus que des mots chaleureux.

L'histoire va juger si le Parti travailliste relève le défi de soigner le cancer qui le gangrène, ou s'il va continuer à sombrer comme un témoin passif de sa propre maladie.

 

5). Comment voyez-vous la situation générale en 2016 de l’antisémitisme sur le continent européen? Où sont les tendances inquiétantes? Quelle est l’action institutionnelle menée pour lutter contre l’antisémitisme ?

Mike Whine : L'augmentation du racisme et de l'antisémitisme au sein de l'Europe élargie est préoccupante en raison de plusieurs facteurs. Parmi ceux-ci, il y a la distance croissante avec les horreurs de la Shoah, la recherche de boucs émissaires pour la dislocation économique et l'augmentation du sentiment populiste et extrémiste contre les migrants.

Mais il est évident qu'il existe des différences dans les causes de l'antisémitisme entre l'Europe occidentale et l'Europe centrale et orientale. Dans le premier cas, il provient de plus en plus de l'islamisme (qui est antisémite à sa base) et de l'extrême gauche. Dans ce dernier cas, il résulte de la haine et de la peur traditionnelle des Juifs, des résidus de l'antisémitisme chrétien et des tropes anti juifs traditionnels tel que la recherche de la domination du monde.

Il convient également de noter que l'antisémitisme n'est pas une préoccupation pour certaines communautés juives en Europe et que le prisme de l'expérience juive française ne fournit pas une image complète et précise.

Pour ce qui est de l’action institutionnelle européenne dans la lutte contre l’antisémitisme, il existe une véritable compréhension de ces préoccupations au sein de l'ECRI, la Commission des droits de l'homme du Conseil de l'Europe, à laquelle je suis membre au titre du Royaume-Uni. La surveillance des réactions des États membres à l'antisémitisme et leur lutte contre l'antisémitisme font partie des tâches essentielles de l'ECRI. Au début de 2017, nous publierons une nouvelle version succincte de la Recommandation de politique générale n ° 9, qui conseille aux gouvernements comment faire face à l'antisémitisme, et ce dans un format attrayant à envoyer à la société civile et aux médias (contrairement aux recommandations politiques antérieures envoyées uniquement aux gouvernements).

L'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe (APCE) a adopté la Résolution 2106 sur l'engagement renouvelé dans la lutte contre l'antisémitisme en avril 2016 et ses Membres devaient la reprendre par leur parlement pour donner suite à ses recommandations.

En octobre 2016, Nils Muiznieks, commissaire aux droits de l'homme du Conseil de l'Europe, a publié une déclaration publique sur la Shoah aux Etats membres dans laquelle il les avertit de ne pas oublier les leçons de la Shoah.

Le programme «Mots en action» de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), qui a suivi les attaques djihadistes contre les communautés juives françaises, belges et danoises va fournir des recommandations politiques et des conseils aux gouvernements européens et à leurs services de police et de sécurité.

D'autres développements sont en cours ; notamment le fait que la Commission européenne affirme son soutien à la « définition de travail de l'antisémitisme » qui est importante pour comprendre et lutter contre le phénomène.

 

Pour plus d'informations : Le Monde

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