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Publié le 29 Novembre 2017

#Crif #Entretien - Andreas Pantazopoulos : "L’antisémitisme en Grèce est un phénomène trans-politique et trans-idéologique, entendons qu’il dépasse les clivages et les familles politiques…"

Marc Knobel interroge Andreas Pantazopoulos, politologue, Associate Professor, Université Aristote de Thessalonique.

Depuis plusieurs années, la Grèce est traversée par une grave crise économique. Les Grecs sont appelés régulièrement à se serrer la ceinture. Quelle est, aujourd’hui, la situation économique et sociale dans votre pays ?

La situation reste toujours difficile, au moins pour une partie de la population appauvrie. Une frange des classes sociales intermédiaires a chuté, le problème est qu’elles ne voient pas dans quelles conditions elles pourront retrouver leur rang. Situation intenable qui alimente un ressentiment diffus, une exaspération, une peur de l’avenir. Un modèle économique et social vient de s’effondrer, en grande partie construit sur le clientélisme et l’étatisme. Dans une large mesure, la responsabilité des élites (de la droite et surtout de la gauche socialiste) qui ont gouverné le pays durant les quarante dernières années, avant le déclenchement de la crise, est patente, même si l’on doit souligner le fait que de larges pans de la société civile y ont été impliqués, surtout les syndicats de la fonction publique, où la gauche grecque dans son ensemble (communistes, et d’autres de gauche compris) a joué un rôle non négligeable. Un mythe s’est propagé concernant la crise grecque, affirmant que ce sont les «mémorandums» (les plans d’aide) imposés par la «Troïka» qui ont provoqué la crise, mais c’est plutôt l’inverse qui est vrai : c’est la crise intérieure grecque qui a déclenché l’intervention des créanciers, dans le climat plus général de crise financière globale amorcé en 2007, mais aussi de la faillite de l’Union européenne à y faire face. La Grèce a été et continue d’être une «exception», ses structures économiques mais aussi politiques et culturelles sont toujours en opposition, en «résistance» face à une modernité culturelle occidentale. Le clientélisme, l’étatisme, un certain nationalisme culturel greffé d’une forte influence religieuse orthodoxe font un complexe difficile à dépasser. Avant d’être économique, la crise grecque est culturelle. Toute la société est impliquée, et c’est pour cette raison que l’issue de la crise est si difficile à imaginer. Même si la majorité de l’opinion publique reste pro-européenne (mais avec une forte propension à l’euroscepticisme ces dernières années), cet européisme reste, au niveau des mentalités, un européisme instrumental.

 

Dans plusieurs pays européens, les populistes obtiennent de bons résultats aux élections. Quelle est la configuration politique en Grèce aujourd’hui ? Comment le populisme de gauche comme de droite prend-il ? Comment s’exprime-t-il ? Quels sont les mécanismes et les ressorts ?

Un certain dégagisme à la grecque, obnubilé par le dit «mouvement des Indignés» grecs (en 2011), est à l’origine de la recomposition du paysage politique, jusqu’alors dominé par les socialistes du Pasok et les conservateurs de la «Nouvelle Démocratie». Cette indignation mouvementiste, aux accents misérabilistes, sans revendications concrètes mais exprimant des peurs profondes (pas toujours sans fondements), a été instrumentalisée par des entrepreneurs politiques et idéologiques des «extrêmes», ce qui a dessiné un nouveau clivage entre pro et anti-mémorandums et remplacé le clivage traditionnel entre droite et anti-droite (forces conservatrices/forces progressistes). Il en est sorti une gauche radicale, celle du Syriza aujourd’hui au pouvoir (qui a abandonné entre temps toutes ses promesses démagogiques de «libération» magique du pays du «contrôle étranger» résultant des mémorandums imposés, non sans garder toutefois une rhétorique populiste contre l’«establishment»), mais aussi une droite nationale-populiste complotiste (la petite formation des «Grecs Indépendants» avec laquelle le Syriza a formé un gouvernement depuis janvier 2015) ainsi qu’une «extrême droite» qui, en vérité, est une formation néonazie, celle de l’«Aube dorée», profondément anti-immigrés et viscéralement judéophobe, à tous les sens du terme, tant antisémite qu’«antisioniste» et israélophobe. Le populisme grec est, comme tout populisme (le politologue Pierre-André Taguieff l’a fort bien démontré), un national-populisme, au sens où c’est un mouvement qui désigne un ennemi à abattre, ceux d’en haut, les élites dites illégitimes, corruptrices et corrompues, qui sont au service de ceux d’en face, les étrangers (l’immigration conçue comme une «invasion» souvent planifiée par des centres obscurs, dans le cas de l’extrême droite, le capital financier prédateur qui complote contre l’indépendance nationale du pays, dans le cas de l’extrême gauche). Cette vision guerrière, manichéenne, émotionnelle, intrinsèquement complotiste, se cristallise dans une promesse intenable, dans une «voie rédemptrice», salvatrice du mal qui nous entoure. D’où son volontarisme politique, son décisionnisme, qui représente (avec son complotisme inhérent), selon Taguieff, un certain retour de la «magie» en politique. Ce schéma d’analyse s’applique aussi parfaitement, me semble-t-il, à la situation grecque de ces dernières années. Les élites gouvernantes ont été désignées comme l’ennemi, les valets d’un pouvoir étranger, la Troïka, elles ont «vendu» le pays (elles sont des «Quisling», la «Troïka de l’intérieur»), et en hypothéquant délibérément l’indépendance nationale, elles ont appauvri le peuple, toujours sain. Dans cette rhétorique populiste, le sujet «peuple» est construit en même temps comme «démos» et «ethnos», en d’autres termes comme une entité nationale-populaire vertuiste essentialisée, source du Bien. Une fois au pouvoir, ce national-populisme de gauche, qui a tout particulièrement misé, pendant sa période d’agitation et de contestation, sur la «dignité» nationale-populaire, s’est heurté à une réalité plus complexe qu’il n’avait pu l’imaginer. D’où une déception générale, parfois conçue comme une «trahison» des promesses non tenues.

De plus, deux autres choses sont à retenir. Dans le contexte grec du moins, la rhétorique nationale-populaire en tant que telle, comme code politico-culturel, et indépendamment des volontés de ses vecteurs «progressistes» de gauche, ne se distingue pas si facilement des formations nationales-populistes d’extrême droite, toutes tendances confondues. Si le populisme de gauche se distingue aisément de celui de droite, puisque le premier est pro-immigration tandis que le second y est farouchement opposé, ce n’est pas le cas dans l’usage des référents nationaux. Le nationalisme culturel, qui est le fond de la culture grecque indépendamment des clivages politiques, facilite les passages et les emprunts entre une gauche radicale nationale-populaire et une droite extrémiste nationaliste et/ou ethniciste et raciste. Sur ce point-là surtout, la responsabilité de toutes les formations de gauche qui se sont succédé au pouvoir, du Pasok des années 1980 à l’actuel Syriza, est immense. La revendication de la «souveraineté nationale» et/ou d’une «identité grecque», pour un très large auditoire, se conçoit de manière culturelle, et la dimension politique d’un nationisme démocratique est totalement absente de l’imaginaire social (en d’autres termes, la conception politique de la Nation). Par exemple, le fait que les «forces progressistes» n’ont pas pris d’initiative en vue d’une séparation de l’Église orthodoxe et de l’État témoigne indubitablement de l’imbrication du politique et du religieux, avec une conception de l’identité nationale qui se comprend finalement de façon culturelle. Cette confusion idéologique légitime donc un discours nationaliste/raciste d’inspiration complotiste venu de l’extrême droite. Sans tout amalgamer, il suffit de songer que le principal slogan des socialistes du Pasok national-populiste des années 1970 et 1980, «la Grèce aux Grecs», est maintenant repris tel quel par l’extrême droite…, dans un sens culturel et nativiste. Dans tous les cas, une partie de l’opinion publique, qui ne comprend pas les distinctions subtiles, voit dans ce souverainisme culturel indifférentiel le rempart de «résistance» le plus approprié pour faire face aux «menaces extérieures» fantasmées. Au niveau des représentations, la figure d’une nation politique est absente. Le résistancialisme qui en découle, c’est l’exception grecque que j’ai déjà évoquée, prolongée et structurée dans l’imaginaire collectif.

 

En France, il a été souvent question des néonazis de l’Aube dorée dans la presse. Nous savons que les leaders de ce parti grec d'extrême droite sont en prison mais qu’ils disposaient depuis septembre 2015 de 18 sièges à l’Assemblée nationale. Qu’en est-il aujourd’hui ? Que représente réellement l’Aube dorée ?

L’«Aube dorée» est une pure formation néonazie, ouvertement raciste et antisémite, un «mouvement» d’hégémonie idéologique, qui n’hésite pas à recourir à la violence physique contre les immigrés et contre tous ceux qu’elle peut désigner comme ses ennemis. En ce sens, c’est une organisation criminelle. Cette formation antipolitique, que le système politique devait et doit mettre hors la loi, organisée selon les modèles hitlériens (sections d’assaut, salut hitlérien), greffe le désarroi et la haine de son auditoire envers le système politique sur l’idéologie nazie, qu’elle a du mal à maquiller. Sa phobie et son rejet des immigrés et des musulmans sont patents, ils se sont vérifiés à plusieurs reprises et cela parfois de manière tragique, en faisant des victimes. Mais sa vraie nature idéologique, sa conception du monde raciste fondamentale, c’est la haine existentielle du juif qui «est partout». Pour l’«Aube dorée», la mondialisation, le «nouvel ordre mondial», l’immigration, le multiculturalisme sont l’œuvre du «grand parasite», du «sionisme», qui est le mal absolu à abattre. La modernité politique, économique et culturelle est rejetée, sous un angle complotiste, comme «sioniste», et la grave crise économique que traverse la Grèce est aussi due à un «complot sioniste», son but étant d’altérer l’identité grecque, l’identité de l’«hellénisme» qui est le grand et éternel ennemi du judaïsme et du sionisme. Par ailleurs, son chef et ses députés épousent tous les stéréotypes antisémites et judéophobes tirés des Protocoles des Sages de Sion (dont les députés de ce parti ont plusieurs fois lu des extraits à l’Assemblée nationale grecque), le stéréotype du juif usurier, le mythe du «crime rituel», celui du «déicide», et jusqu’à la négation de la Shoah. En même temps, le discours de l’Aube dorée structure l’ensemble des nouvelles catégories israéolophobes : il accuse Israël de commettre un «génocide» contre les Palestiniens, il l’accuse d’être un «État raciste» et soutient le «mouvement pacifique BDS». Cette dernière série d’accusations judéophobes montre qu’il n’y a pas de séparations étanches entre une judéophobie «de droite» et une judéophobie «de gauche», la première se montrant particulièrement flexible dans l’appropriation et l’utilisation de thématiques considérées comme privilégiées par la judéophobie «de gauche». Par exemple, en juin 2009, l’Aube dorée avait organisé au centre d’Athènes une manifestation de «soutien» aux Palestiniens, et notamment au Hamas, avec les slogans suivants : «Stop à l’holocauste en Palestine», «Liberté à la Palestine», «Juifs, porcs, assassins des peuples. Guerre à la guerre des sionistes», «Hamas, sois fort, combats les chiens», «Hache et feu sur les chiens juifs». 

 

Comment parle-t-on des réfugiés en Grèce ?

Il faut dire qu’il s’agit d’un problème d’importance cruciale, humanitaire et politique. Un véritable drame humain dans lequel, jusqu’à un certain point, la Grèce a été abandonnée à elle-même par ses partenaires européens dans la recherche d’une solution. Chose impossible. L’Aube dorée exploite à fond la question par des campagnes variées de dénonciation de «l’invasion» que subit le pays du fait de «vagues incontrôlées d’immigration clandestine». D’un autre côté, les populations locales vivent le «problème» avec des sentiments mêlés. Assez nombreux sont ceux qui font preuve de solidarité humanitaire, mais au fur et à mesure que le temps passe, les protestations enflent, parfois alimentées aussi par des extrémistes nazis, face aux problèmes quotidiens créés surtout dans certaines îles de la mer Égée. Des manifestations sont même organisées pour demander l’éloignement des réfugiés. Il ne fait pas de doute qu’ici, le discours raciste trouve un terrain propice à son développement.

 

Les juifs de Grèce se sentent-ils menacés ? Quelle est la réalité de l’antisémitisme en Grèce, aujourd’hui ?

L’antisémitisme en Grèce est un phénomène trans-politique et trans-idéologique, entendons qu’il dépasse les clivages et les familles politiques. Toutes les recherches ont situé l’antisémitisme en Grèce entre 65 et 70%, ce qui est le plus fort taux en Europe occidentale et orientale et ne peut être comparé qu’avec les taux correspondants des pays arabes! Dans sa version violente, agressive, la judéophobie grecque s’exprime principalement par des profanations de lieux de culte juifs, l’inscription de slogans et de symboles, surtout nazis, et des dégradations (cimetières, monuments commémorant la Shoah, Synagogues). Selon des enquêtes relativement récentes (de 2014 et 2015), la judéophobie se rencontre dans tout l’éventail politique, chez tous les auditoires électoraux, de l’extrême droite à l’extrême gauche, avec une intensité particulière aux deux «extrêmes». Parallèlement, ces enquêtes révèlent dans l’opinion publique des pourcentages élevés de foi dans les théories du complot et en particulier dans le complotisme judéophobe. Bien que ces dernières deux années, la situation semble légèrement s’infléchir et que l’image d’Israël semble devenir plus positive dans une partie de l’opinion publique : une évolution due à la coopération plus étroite entre la Grèce et Israël en matière de sécurité et d’énergie, aux efforts constants déployés par le Conseil israélite central de Grèce et par les communautés juives d’Athènes et de Thessalonique à travers la dénonciation des incidents antisémites mais aussi par l’explication à l’opinion publique et à la population jeune et scolaire de l’histoire des juifs grecs et de l’holocauste, ainsi qu’à l’activisme de publicistes, d’intellectuels et d’organisations de la société civile par la rédaction d’articles d’information et d’analyse du phénomène sur des sites Internet.

Si nous avions à repérer dans le domaine du discours public les éléments porteurs et le contenu de la judéophobie [1], nous dirions très rapidement ce qui suit. En dehors de la judéophobie d’extrême droite, qui ne se limite pas à l’Aube dorée et qui se fonde aussi idéologiquement sur un conflit éternel, de texture mythique, entre le nationalisme grec et le «sionisme» (conflit dans lequel nous rencontrons aussi des arguments qui relèvent de l’ordre de la concurrence victimaire), nous avons aussi une judéophobie issue du sein même de l’Église orthodoxe grecque (déclarations «antisionistes» et complotistes d’évêques de premier plan, centrées sur les Protocoles et la nazification du sionisme, rarement condamnées expressément par l’institution ecclésiastique officielle), mais aussi une judéophobie «antisioniste» d’extrême gauche, centrée en particulier sur la racisation/nazification d’Israël, sur la négation voilée ou parfois même directe de son droit à une existence autonome (ce que P. A. Taguieff a appelé la «nouvelle judéophobie», à savoir la judéophobie post-raciale, l’antisionisme radical) [2] ; et il existe aussi une judéophobie provenant de la société civile, sans qu’il faille négliger ici une certaine dimension institutionnelle également, manifestée au sein de l’État, parfois dans des décisions d’acquittement, quand les tribunaux sont appelés à trancher dans des affaires de cet ordre (comme cela a été le cas il y a quelques années avec l’auteur K. Plevris à propos de son libelle nazi et antisémite intitulé Les Juifs, toute la vérité). Pour sa part, la judéophobie de gauche, celle que manifestent certains acteurs de l’extrême gauche, s’exprime par son «antisionisme», par la thématique du double standard (deux poids, deux mesures), par la criminalisation/racisation d’Israël et le mutisme absolu sur l’islamisation du mouvement palestinien qui, dans le discours d’extrême gauche, est élevé au rang de symbole de l’émancipation mondiale. Dans sa version activiste, la judéophobie de gauche comporte des actions de soutien appuyé au mouvement BDS et, en périodes d’exacerbation du conflit israélo-palestinien, procède à des opérations de profanation de monuments commémorant l’Holocauste et soutient que dans la bande de Gaza, Israël commet un «holocauste» contre les Palestiniens. L’un des points fondamentaux du discours judéophobe d’extrême gauche, à côté de la relativisation de l’Holocauste (à travers la glorification de la mythique «nakba»), consiste aussi dans le recours tactique aux formules évoquant le «lobby juif» ou «sioniste», parfois même «l’ordre sioniste du monde», intégrant ainsi des versions actualisées du mythe des Protocoles concernant une «domination juive mondiale». Pour ce qui est de la judéophobie de la société civile, nous avons l’exemple récent et représentatif d’un artiste et acteur très connu, progressiste, et même anarchisant, qui a assimilé les Grecs qui souffrent de la crise économique actuelle à des Juifs d’aujourd’hui : de même que les nazis avaient choisi les juifs comme victimes, de même aujourd’hui les « néonazis de Schäuble » ont choisi les Grecs comme victimes… «Nous les Grecs, nous sommes les nouveaux Juifs de notre époque».

En résumant, la judéophobie grecque, sur le terrain de l’offre idéologico-politique, est fortement imprégnée d’un nationalisme constitué en termes de complotisme (qui porte très fortement ancrés en son sein les éléments de l’auto-victimisation) et d’une forte influence de l’Orthodoxie (qui elle aussi se livre à un pur complotisme : en dehors de la diffusion constante du stéréotype antijuif du «déicide», elle invoque souvent les Protocoles, mais aussi la condamnation d’Israël pour le «génocide» qu’elle commet au détriment des Palestiniens) dans la fabrication essentielle de «l’identité grecque». Dans le même temps, elle incorpore avec une relative aisance toutes les formes inventées de la nouvelle judéophobie complotiste, l’anti-israélisme diabolisant et «l’antisionisme», en les intégrant à une «nature résistancialiste» mythifiée de l’hellénisme et en actualisant la quasi-totalité des stéréotypes antijuifs traditionnels. En d’autres termes, les indéniables aspects «archaïques» persistants de la judéophobie grecque (entretenus et reproduits par le nationalisme grec, l’Orthodoxie et la formation néonazie récente de l’Aube dorée) ne l’empêchent pas, au contraire, de communiquer avec les nouveaux courants judéophobes actuellement dominants de «l’antisionisme» et de l’israélophobie. Il s’agit, bien entendu, d’un «sionisme» imaginaire, d’une fabrication idéologique imaginaire liée au mythe complotiste de la «domination juive mondiale». Ici, le mécanisme mythique de la «conception policière de l’histoire» et de la «causalité diabolique» (pour reprendre la terminologie de L. Poliakov) se développe plus facilement sur le terrain préformaté de la rancœur complotiste. Le fantasme mythique-complotiste d’une «domination sioniste» constitue le fonds de commerce commun à la judéophobie d’extrême droite et d’extrême gauche, mais aussi à la judéophobie orthodoxe. En ce sens, que les Protocoles des Sages de Sion soient expressément invoqués (comme dans le cas de la judéophobie d’extrême droite et orthodoxe) ou non (dans le cas de la judéophobie de gauche, il peut être question de «centres sionistes» ou de «lobbies juifs»/ «sionistes»), ils sont l’épine dorsale de la nouvelle judéophobie dans sa variante grecque. La négation/relativisation de la Shoah, le conflit israélo-palestinien (avec le philopalestinisme inconditionnel et la condescendance affichée envers l’islamisme radical), la racisation d’Israël et donc «l’antisionisme» sont un terrain commun d’activité idéologique pour la judéophobie d’extrême droite et celle d’extrême gauche. Le cas grec montre que, dans le domaine du discours politique, il n’existe pas de «cloisons étanches» entre la nouvelle judéophobie d’extrême droite et celle d’extrême gauche, en ce sens qu’il n’existe pas de thématiques judéophobes particulières supposées convenir aux différents «extrêmes», même quand, au niveau de l’opinion publique par exemple, sa frange d’extrême droite semble davantage attirée par la négation de la Shoah, tandis que sa frange gauche l’est plutôt par le conflit israélo-palestinien. Sur le terrain de l’offre idéologico-politique, la judéophobie d’extrême droite refuse expressément la Shoah ou invente des manières de le relativiser (quand, bien sûr, elle ne vante pas les chambres à gaz, comme le fait K. Plevris), alors que la judéophobie d’extrême gauche le relativise dans certains cas [soit en le comparant avec des «holocaustes grecs» (les défaites nationales dans différents conflits armés), soit, bien sûr, en l’égalant à la « nakba», tout en taisant, en dévalorisant ou même en acceptant l’islamisation de la «lutte de libération» palestinienne]. En d’autres termes, même en cas d’acceptation complète et sans réserve de l’existence de la Shoah par une frange d’extrême gauche, l’objectif demeure le même : pour cette partie de l’extrême gauche, cette acceptation sert d’alibi pour couvrir sa nouvelle judéophobie, son anti-israélisme. Par conséquent, l’objectif est commun : isoler Israël et diaboliser le sionisme. Ainsi «l’antisionisme» complotiste (le fantasme de la «domination mondiale») et l’israélophobie semblent-ils constituer le noyau de la judéophobie grecque, qui est renforcée et structurée par le comportement de certains acteurs du système politique (et des institutions étatiques) ainsi que par l’action idéologique d’organisations de la société civile. Les Protocoles des Sages de Sion représentent, expressément ou symboliquement, la limite infranchissable de la judéophobie grecque.

[1] Pour le traitement de certains aspects particuliers de la judéophobie grecque, qu’il nous soit permis de renvoyer à Andreas Pantazopoulos, “Conspiracy “Anti-Zionism” : The Current Face of Judeophobia : Ideological Aspects of the Greek Case”, Telos (Telosscope, 20/9/2017),http://www.telospress.com/conspiracy-anti-zionism-the-current-face-of-judeophobia-ideological-aspects-of-the-greek-case/ ; Andreas Pantazopoulos, «De quelques traits de la judéophobie complotiste en Grèce», Conspiracy Watch, 19/10/2017, http://www.conspiracywatch.info/de-quelques-traits-de-la-judeophobie-complotiste-en-grece.html

[2] Pierre-André Taguieff, L’ Antisémitisme, Paris, PUF, 2015.

 

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