Actualités
|
Publié le 14 Mai 2018

#Crif #Jerusalem - Trois questions à Yigal Palmor, ancien porte-parole du Ministère israélien des Affaires étrangères

Yigal Palmor : "Le transfert de l’ambassade américaine à Jérusalem ne constitue pas une rupture totale"

Entretien mené par Marc Knobel, historien et Directeur des Etudes au Crif

Selon vous, le transfert de l'ambassade de Tel-Aviv à Jérusalem constitue-t-il une rupture avec, en l'occurrence, des décennies de diplomatie américaine et de consensus international autour de Jérusalem ? S’agit-il de la part de Donald Trump d’un pari risqué ?

Ce transfert ne constitue pas une rupture totale, car on oublie trop vite les précédents. En effet, jusqu’en 1973, il y avait 18 Ambassades à Jérusalem, dont celles des Pays-Bas, 4 pays africains (Côte-d’Ivoire, Kenya, Ethiopie, Zaïre) et 12 pays latino-américains (Bolivie, Chili, Uruguay, Guatemala, Costa Rica, Haïti, Colombie, Equateur, République Dominicaine, El Salvador, Panama, Venezuela).

Les pays africains ont tous rompu leurs relations diplomatiques avec Israël en 1973, à la suite de la Guerre du Kippour, mais les autres pays sont restés. Puis, en 1980, la Knesset vote la Loi de Jérusalem et le tollé diplomatique international -conjugué aux pressions arabes- va convaincre ces pays de transférer leurs ambassades à Tel Aviv, Ramat Gan ou encore Herzeliyah.

En 1984, le Costa Rica et le Salvador réinstallent leurs Ambassades à Jérusalem, en signe d’amitié. Elles repartent à Tel-Aviv en 2006, après le conflit entre Israël et le Hezbollah, au Liban. Aujourd’hui, inaugurant l’ambassade américaine, Jérusalem compte déjà celle du Guatemala, qui a décidé de suivre les Etats-Unis dans sa décision mais l’a précédée de deux semaines dans les faits. Le Président du Paraguay a promis de transférer, lui aussi, l’ambassade de son pays à Jérusalem avant la fin du mois. Et on entend des voix importantes (présidents, ministres…) au sein des gouvernements et des parlements de la République Tchèque, de la Roumanie, du Honduras et du Panama, appelant à transférer leurs ambassades respectives à Jérusalem, même si aucune décision définitive de ces pays n’a été prise en ce sens pour le moment.

Ajoutons que du côté des Etats-Unis, le Congrès avait déjà voté en 1995 la loi sur l’ambassade de Jérusalem, reconnaissant la ville comme capitale d’Israël et préconisant le transfert de l’’ambassade américaine vers celle-ci. Trump ne fait qu’appliquer une décision du Congrès votée a une très large majorité au temps de Bill Clinton, mais reportée en permanence par trois présidents successifs (Clinton, Bush, Obama), pour des considérations diplomatiques.

Ceci dit, il est vrai qu’il subsiste un large consensus international autour du dossier de Jérusalem, basé sur l’immobilisme politique, le rigorisme juridique et les pressions des pays arabo-musulmans. Cette position part de la fameuse résolution 181 de l’Assemblée Générale de l’ONU qui prévoit, le 29 Novembre 1947, le partage du Mandat Britannique en Palestine en trois entités : un Etat juif, un Etat arabe et une enclave internationale comprenant le Grand Jérusalem et Bethlehem. La réaction arabe, on ne le sait que trop bien, fut l’invasion et la guerre. Israël voit le jour en se battant pour survivre et sans des frontières reconnues. Un grand nombre de pays -dont la France- préfère ne pas reconnaître les réalités créées sur le terrain et ne reconnaissent juridiquement que les frontières (jamais appliquées ni agrées par les parties en jeu) du plan de partage de 1947, et, partant, retiennent l’entité fictive de l’enclave internationale, dite de « Corpus Separatum ».

Depuis, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts de la Seine, Israël a signé des accords de paix avec deux de ses voisins, l’Egypte et la Jordanie, les institutions de l’Etat sont placées à Jérusalem et toutes les visites officielles de dignitaires étrangers se font à Jérusalem : à la Knesset, à la Présidence de l’Etat, au Ministère des Affaires Etrangères et au bureau du Premier Ministre. Mais la position juridique reste figée, aussi irréaliste soit-elle : on traite Jérusalem comme si elle était une bulle en devenir international, alors que de-facto elle sert de capitale et présente toutes les caractéristiques officielles d’une capitale.

Remarquons qu’une ambassade ne doit pas siéger obligatoirement dans la capitale d’un pays : ainsi, Amsterdam est officiellement la capitale des Pays-Bas, mais les ambassades se trouvent à La Haye. Yamoussoukro est la capitale de la Côte-d’Ivoire, mais les ambassades se trouvent à Abidjan. Mais pour Jérusalem, nombre de pays font un cas spécial : ils pratiquent Jérusalem comme si elle était capitale de l’Etat, mais ils campent sur une position obsolète, pour ne pas dire caduque, parce qu’il considère Jérusalem comme faisant partie d’un territoire international que la ville n’a jamais été et qu’elle ne deviendra évidemment jamais.

Le transfert de l'ambassade américaine n'a pas pour l'instant provoqué l'effet d'entraînement espéré par Israël ? Pourtant, Israël affirme que d'autres pays sont prêts à transférer leur ambassade à Jérusalem…

Certaines déclarations officielles du gouvernement israélien avaient fait croire à un effet d’entrainement. Disons que ces déclarations ont péché par un excès d’optimisme. Il reste qu’un petit nombre de pays, cités dans la réponse précédente, discute de l’opportunité de déplacer leurs ambassades vers Jérusalem, et deux l’ont déjà fait.  Une déferlante diplomatique, c’était peut-être trop en attendre, surtout prenant conscience de l’image de Trump dans l’opinion internationale. Mais même s’il n’a pas provoqué un effet de dominos, le Président américain aura eu le mérite de déclencher un processus qui prendra sans doute du temps, mais qui a d’ores et déjà crée le débat et redistribué les cartes.

Des 193 pays composant l'Assemblée générale de l'ONU, 128 ont condamné la décision américaine, dont des alliés des États-Unis comme la France et le Royaume-Uni. C’est ainsi que pour la communauté internationale, Jérusalem-Est reste un « territoire occupé » et les ambassades ne doivent pas s'installer dans la ville tant que le statut n'en a pas été réglé par la négociation entre les deux parties ? Qu’en pensez-vous ?

Je trouve que la position de ces pays - dont la France - devrait faire preuve de moins d’automatisme et plus de dynamisme. Si Jérusalem-Est reste pour eux un territoire occupé, pourquoi ne placeraient-ils pas leurs ambassades à Jérusalem Ouest, en limitant sa juridiction au territoire qu’ils ne considèrent pas comme étant occupé ? Cela ne serait certes pas faire le jeu du gouvernement israélien. Mais, cela servirait à mieux faire avancer leur volonté de faire progresser l’idée d’une solution à deux Etats (dont on ne discutera pas ici la faisabilité dans les circonstances actuelles.) Cela contribuerait également à conforter leur image auprès de l’opinion publique israélienne, qui leur fera ainsi plus confiance qu’elle ne leur en fait aujourd’hui, suspicieuse qu’elle est à l’égard de leur véritable visée sur la Ville Sainte.

Mais si ses pays préfèrent camper sur une position contradictoire et illisible, qu’ils ne s’étonnent pas si ce vote n’ait fait que renforcer leur manque de crédibilité diplomatique auprès de l’opinion israélienne.

Nos réseaux sociaux en direct

Votre demande a bien été prise en compte.
Nous vous remercions de votre intérêt.