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Publié le 3 Juillet 2019

Crif - L’antisémitisme se développe-t-il sur le terreau de la haine de l'Etat d’Israël ? (3/5)

Le Crif poursuit cette série. Nous avons défini l’israélophobie radicale et l’antisionisme absolu (1/5). Puis, nous avons vu qu’en octobre 2000, les banlieues flambent, on brûle des drapeaux israéliens et l'on agresse des juifs (2/5). Pour ce 3ème volet, nous sommes le lundi 19 mars 2012, le jour de la tuerie au collège juif Ozar Hatorah de Toulouse. Antisémitisme et/ou antisionisme ?

Par Marc Knobel, Directeur des Etudes au Crif

 

Le 11 mars 2012, dans le quartier tranquille de Montaudran, à Toulouse, le maréchal des logis-chef Imad Ibn Ziaten, 30 ans, gare sa moto sur une esplanade. Il est en civil.  Quelques jours auparavant, il avait mis son engin en vente sur un site Internet. Un homme arrive en scooter et s’arrête à sa hauteur. Bizarrement, il garde la visière de son casque rabattue. Sortant une arme à feu de sa poche, il tire, quasiment à bout portant, ne laissant au militaire aucune chance de s’échapper. Imad Ibn-Ziaten est abattu froidement par cet inconnu. Quelques jours plus tard, le jeudi 15 mars, à Toulouse encore, le soldat de première classe Mohamed Farah Chamse-Dine Legouad, 24 ans, retire de l’argent dans un distributeur. Il est accompagné par deux camarades. Un homme à scooter, casqué et vêtu de noir ralentit, s’approche des militaires par derrière et ouvre le feu. Il abat Mohamed Legouad et son ami Abel Chennouf. Quant à Loïc Liber, il est touché à la moelle épinière.

C’est encore à Toulouse, dans le quartier Jolimont, que le lundi 19 mars, peu avant 8 h 30 du matin, à l’heure où les élèves de l’école Ozar Hatorah s’apprêtent à entrer en cours, que l’homme casqué gare son scooter. Le terroriste a tué plusieurs militaires en quatre jours. Il ne compte pas en rester là.

Celui qui se targue donc d'avoir accepté une mission pour Al-Qaïda en France se rend, toujours à scooter, aux abords du collège-lycée juif Ozar Hatorah de Toulouse, lundi 19 mars. Peu avant 8h, casqué, il ouvre le feu sur un groupe de personnes massées devant l'établissement. Il s’avance d’un pas tranquille, sort une arme et ouvre le feu. Un professeur de religion du collège, Jonathan Sandler, 30 ans, est atteint au ventre. Il s’écroule au pied de son fils Arieh, 5 ans, mortellement touché lui aussi. Le tueur fait quelques pas dans la cour, ouvre le feu à nouveau. La fille du directeur de l’école, Myriam Monsonego, 7 ans, tente de s’échapper. Elle ne fait que quelques foulées, avant d’être atteinte d’une balle dans le dos. Le tueur tire alors sur le petit Gabriel Sandler, 4 ans. Puis, il revient vers Myriam, l’empoigne férocement par les cheveux et l’achève d’une balle dans la tête, avant de prendre la fuite sur son deux-roues. Un autre adolescent est grièvement blessé. Les enfants crient dans tous les sens. C’est l’horreur. Des élèves et des membres du personnel emmènent les victimes dans la salle de prière. La plupart des élèves prient, d’autres pleurent. Un jeune de 16 ans, secouriste, tente vainement de réanimer l’un des enfants. Le désespoir se lit sur les visages. Lorsque, quelques minutes plus tard, les parents viennent chercher leurs enfants, ceux-ci se blottissent dans leurs bras, en larmes ou hébétés (1).

À 16 h 30, une conférence de presse est organisée par les représentants de la communauté juive de la région. La voix troublée par l’émotion, Nicole Yardeni, présidente du CRIF Midi-Pyrénées, raconte les images de la tuerie qu’elle vient de visionner : « On voit un homme casqué très déterminé, très calme, très professionnel, au sens nazi du terme. Qu’on puisse poursuivre des enfants dans une école. Pour les abattre. (Silence) Ces enfants, ce sont nos enfants, mais ce sont aussi les enfants de tous. Nous parlons comme Juifs, mais pas seulement. Ce qui nous inquiète, nous inquiète pour tout le monde. »

Remontons encore le temps

Le 8 juillet 2012, vers 18 h 30, le présentateur de l’émission Sept à huit, sur TF1, annonce que vont être diffusés à l’antenne les enregistrements du terroriste, pris juste avant sa mort, alors que le Raid assiège son appartement. C’est la première fois que l’on entend sa voix, une voix calme, assurée, déterminée. Aussitôt, le parquet de Paris lance une enquête préliminaire pour violation du secret de l’instruction. « À ce rythme, ce sont les vidéos des tueries (2) qui se retrouveront sur la Toile et l’atteinte sera alors irrémédiable », s’indigne une avocate des familles, Me Samia Maktouf.

Sur l’enregistrement, le timbre de voix ne laisse rien paraître : aucune émotion, aucun regret, aucune peur, si ce n’est la seule certitude d’avoir accompli sa « mission ». L’homme dit être un agent d’Al-Qaïda. Il affirme avoir été partout pour brouiller les pistes. Mais, ce n’est qu’au Pakistan qu’il a pu entrer en contact avec les terroristes. Là, après une formation, on lui aurait proposé de commettre des attentats en utilisant des bombes. Mais en France, poursuit-il, il est difficile de se procurer certains produits. Le djihadiste demande alors aux terroristes un entraînement spécifique pour tirer au pistolet. Pour apprendre à tuer méthodiquement, n’importe quelle cible tant qu’il pourra tuer.

Et le récit continue…

C’est ainsi qu’il ajoute que de retour en France, il continua de brouiller les pistes, égarant les agents du renseignement chargés de le surveiller. Puis il passe à l’action. Il frappe, il assassine méthodiquement, froidement, des militaires. Le hasard, explique-t-il aux hommes du Raid, l’empêche d’atteindre sa prochaine cible. S’il avait pu, il aurait aimé s’attaquer à la synagogue de Bagatelle (3).

« Venger les enfants de Palestine » ?

À croire une source proche des négociateurs, son discours est posé, les mots sont choisis, le ton presque courtois. Pas d’invectives. Jamais d’irritation. « Il ne nous a jamais raccroché au nez », insiste-t-on. Un discours froid pour revendiquer l’horreur. Un luxe de détails parfois sordides avec lesquels il exprime pour seul regret d’avoir manqué, à quelques minutes près, « la rentrée des classes dans l’école juive », ce qui lui aurait permis de tuer plus d’enfants (4).

C’est ainsi donc qu’il se rabat sur une école juive : « J’ai repris le scooter et je suis passé comme ça, ce n’était pas prémédité, enfin si, je comptais le faire, t’as vu, mais le matin en me réveillant, ce n’était pas mon objectif. » « Au début les frères [les djihadistes pakistanais] m’ont dit de tuer tout, tout ce qui est civil et mécréant, tout : les gays, les homosexuels, ceux qui s’embrassent publiquement […]. Mais moi, j’avais un message à faire passer […]. J’ai tué des enfants juifs parce que mes petits frères, mes petites sœurs musulmanes se font tuer. Donc moi, je savais qu’en tuant que des militaires, des Juifs, le message passerait mieux. Parce que si j’avais tué des civils, la population française aurait dit que, euh voilà, c’est un fou d’Al-Qaïda, c’est juste un terroriste, il tue des civils. Même si j’ai le droit, mais le message est différent […]. Je tue des Juifs en France parce que ces mêmes Juifs là… euh… tuent des innocents en Palestine (5). »

L’islamiste veut en finir les armes à la main. Il ne se rendra pas. Mais, il a gagné du temps en parlant pendant des heures avec les policiers qui se relaient derrière la porte. Il veut seulement récupérer. Finalement, cet homme qui se gomine les cheveux et fait très attention à son apparence est un monstre qui fait froid dans le dos. Lors des négociations, le tueur au scooter explique aux policiers agir pour - en vrac - dénoncer la présence française en Afghanistan, se venger de la loi sur le port du voile, « mettre la France à genoux »… et il parle de la Palestine.

Le terroriste a baigné dans tout cela…

Mais, en fait, que nous sert là ce terroriste, sinon le pervers mythe du meurtre rituel qui fait tache dans l’histoire de l’Humanité, comme le décrit si souvent le philosophe Pierre-André Taguieff ? Pour rappel, l'accusation de meurtre rituel à l'encontre des Juifs était une allégation délirante et antisémite selon laquelle les Juifs assassinaient des enfants non juifs à des fins rituelles, la confection de pains azymes pour la Pâque étant la plus fréquemment citée.

Que nous déverse là encore l’assassin, sinon l’horrible stéréotype moyenâgeux du Juif sanguinaire : Israéliens ou Juifs = Assassins d’enfants ?

Le terroriste était largement sensible au conflit israélo-palestinien, comme l’a affirmé à de nombreuses reprises son frère (6), qui déclare notamment : « Dans la famille, il y avait un terreau fertile à la haine. Nos parents ont essayé de nous éduquer à travers le traumatisme post-colonial entre la France et l'Algérie, la haine du juif, par rapport aux idées du complotisme ou au conflit israélo-palestinien... il a baigné dans tout ça. Il était une bombe et les salafistes ont été le détonateur (7) ». Il dira aussi : « Les propos antisémites on les entendait un peu à toutes les sauces avec le conflit israélo-palestinien. Le juif avait bon dos dans ma famille (8). »

Nous le voyons encore ici, l’antisémitisme puise consubstantiellement dans l’antisionisme absolu et l’israélophobie, dont il se nourrit et/ou se gave abondamment. L’antisionisme absolu est un détonateur qui réactualise de vieux délires, de vieux fantasmes, de vieux stéréotypes, de veux préjugés. C’est ainsi qu’il peut être un axiome puissant de l’antisémitisme.

Et, dans un quatrième article, nous verrons comment cette haine peut se manifester en plein Paris.

À suivre…

 

Notes:

1)      Voir à ce sujet Marc Knobel, « Haine et violences antisémites. Une rétrospective 2000 – 2013 », Paris, Berg International Editeurs, 2013, pp. 267-292.

2)      Comble de l'horreur: Mohamed Merah a filmé chacune de ses tueries à l'aide d'une caméra GoPro. Une vidéo de 25 minutes montrant les attentats, montée avec des séquences de chants guerriers a d'ailleurs été envoyée au siège français de la chaîne qatarie Al Jazeera. Celle-ci, pour des raisons évidentes, n'a jamais diffusé ces images insoutenables.

3)      « Tueries de Toulouse : le récit de Merah », Le Monde, 10 juillet 2012.

4)      Stéphane Joahny et Laurent Valdiguié, « L’effrayant testament de Mohamed Merah », Le Journal du Dimanche, 25 mars 2012.

5)       Libération, 10 juillet 2012. Il déclare précisément : « "J'aurais jamais tué des enfants si vous aurez pas tué nos enfants (sic). J'ai tué des enfants juifs, parce que mes petites sœurs, mes petits frères musulmans se font tuer. Je tue les militaires en France parce qu'en Afghanistan, ils tuent mes frères. Je tue des juifs en France, parce que ces mêmes juifs-là... euh tuent des innocents en Palestine", poursuit le terroriste.

6)      Il s’agit d’Abdelghani.

7)      https://www.franceinter.fr/justice/abdelghani-merah-dans-la-famille-merah-il-y-avait-un-terreau-fertile-a-la-haine

8)      Cité par la journaliste de 20 minutes, Hélène Sergent, dans un tweet, le 27 mars 2019. Voir à ce sujet : https://www.20minutes.fr/justice/2489163-20190404-affaire-merah-famille-merah-famille-comme-tout-monde-assure-mere-abdelkader-proces

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