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Publié le 5 Juillet 2019

Crif - L’antisémitisme se développe-t-il sur le terreau de l’israélophobie et de l’antisionisme ? (5/5)

Le Crif propose une série de 5 articles sur l’antisionisme radical. Nous avons souligné (1 à 4) les tensions et des accusations stéréotypées liées au conflit israélo-palestinien qui, pourtant, se déroule à des milliers de kilomètres de là. Nous terminons cette série en évoquant quelques violences qui se sont déroulées de 2014 à 2019.

Par Marc Knobel, Directeur des Études au Crif

Depuis quelques années, l’antisémitisme connaît un nouvel écho. La montée des préjugés et des stéréotypes est particulièrement alarmante. Théories conspirationnistes, refus du système, puissants stéréotypes racistes et antisémites, propagande distillée par la nébuleuse complotiste, radicalisation et instrumentalisation diverse de l'ultra droite et/ou de l'ultra gauche, permettent à l'antisémitisme de se développer et de prospérer plus ouvertement.

 

« Juif, la France n’est pas à toi » ?

Commençons par décrire une première forme d’antisémitisme.

Pour rappel, sous une pluie battante à Paris, dimanche 26 janvier 2014 et à l'appel du collectif « Jour de colère », des fans probables de Dieudonné ou Alain Soral et/ou les habitués de la fachosphère ont (également) arpenté les rues, en chantant « Shoah nanas », en reproduisant le geste de la quenelle ou même en scandant « Juif, la France n'est pas à toi » ou (autre variante) comme « CRIF, la France n’est pas à toi ». En fin de manifestation, des heurts ont opposé les forces de l'ordre à des jeunes qui ont défilé dans l'après-midi. Des centaines de manifestants, masqués pour une partie d'entre eux, ont lancé des projectiles, des bouteilles, des pétards, des barres de fer, des poubelles et des fumigènes contre les forces de l'ordre qui avaient répliqué par des tirs de gaz lacrymogènes (1).

Autre exemple, en 2016, en marge d’un défilé en l’honneur de Jeanne d’Arc, un cortège distinct d'une centaine de manifestants, emmenés par le Parti nationaliste français, avait déposé des fleurs, aux cris de « bleu blanc rouge, la France aux Français ». Des slogans/ralliements qui sont partagés et scandés par les identitaires du GUD, des catholiques traditionalistes, les royalistes de l’Action française, également. Dans "La France aux Français", histoire des haines nationalistes (Seuil, 2006), l’historien Pierre Birnbaum rappelle à juste titre qu’au cri de « La France aux Français ! », les nationalistes dénoncent en un même mouvement tant cette République considérée comme étrangère à l’âme française que ses alliés de toujours que sont à leurs yeux les protestants, les juifs, les francs-maçons et les « métèques » de toutes sortes (2).

 

Antisémitisme et « gilets jaunes » ?

Poursuivons avec cette nouveauté. N'avons-nous pas assisté ces derniers temps à des scènes d'une violence inouïe, dans un Paris outragé et violenté, également par des casseurs et de petits voyous, des factieux de l'ultra gauche ou de l'ultra droite et des gens qui se sont radicalisés et qui infiltrent ce mouvement ? Or, quelques actes à connotation antisémites ont lieu dès les débuts des manifestations du mouvement (3).

Ajoutons ces derniers développements depuis que le mouvement dit des « gilets jaunes (4) » s'est constitué, fin 2018 :

- Une députée de La République en Marche (LREM) dénoncée comme « youpine » sur les réseaux sociaux après un débat télévisé avec des meneurs du mouvement ;

La récurrence du procès en collusion « juive » du président de la République, « pute à juifs » (sur une banderole de l'autoroute A6), « pourriture [sic] de juifs » (graffiti rue Molitor à Paris), « Macron (…) = Sion » (panneau à Pontcharra, en Isère), dont les slogans proviennent d'un site particulièrement ordurier et antisémite, bloqué dernièrement par la justice de notre pays. 

- « Vous nous gazez comme des putains de juifs », prononcé le 23 décembre 2018 par des "gilets jaunes" à Paris.

- Des quenelles et des saluts nazis à Montmartre qui témoignent d'un risque certain d'adoption par des groupes de plus en plus divers des thèmes de l'antisionisme raciste, selon l'historien Vincent Duclert (5). Rappelons ici que les quenelles sont à la fois signe de ralliement antisystème, mais aussi hymne antisémite codé inventé par Dieudonné M’Bala M’Bala (6).

-Des propos négationnistes sur la ligne 4 du métro parisien ; sur les quais de Rhône, en plein mouvement « gilets jaunes. »

-Une inscription sur une banderole : « Macron = Drahi (7) = Attali (8). Banques = médias = Sion. »

-Mi-juin, dans une petite ville tranquille de province, ces inscriptions : « Macron = traitre = Rothschild = dollars = youpin = étoile de David = sioniste. »

Voilà là également en ces quelques exemples, la résurgence de préjugés puissants et terrifiants.

En octobre 2016, un sondage d'opinion CNCDH/SIG/IPSOS révélait que 35% des Français pensent que « les Juifs ont un rapport particulier avec l'argent » (9) Depuis quelques années, cet antisémitisme (primaire) connaît un nouvel écho et la montée des préjugés et des stéréotypes est particulièrement alarmante.

En novembre 2018, une étude réalisée par le sondeur ComRes pour CNN montre la prégnance des clichés antisémites en Europe. Ainsi, en France comme en Europe, entre 24 et 28% des personnes interrogées estiment que «la communauté juive a trop d’influence à travers le monde » dans la sphère de la « finance et des affaires », un chiffre qui s’élève à environ 21% dans les champs politique et médiatique. Cependant, dans le même sondage, à la question de savoir si l’antisémitisme est considéré (à juste titre) comme un problème grandissant aujourd’hui : réponse positive pour plus de 48% des Français et plus de 43% des Européens .

Des 22 au 28 février 2019, un nouveau sondage est publié par l’hebdomadaire Marianne. L’enquête réalisée par l’Ifop montre que même si une majorité de Français sont inquiets du sort réservé à leurs concitoyens Juifs, les stéréotypes antisémites sont encore très présents dans l’opinion.

Ainsi, un peu plus d’un sondé sur quatre (27%) pensent que les « Juifs sont plus riches que la moyenne des Français » ; une personne interrogée sur cinq, qu’ils « utilisent aujourd’hui dans leur propre intérêt leur statut de victimes du génocide nazi pendant la Seconde guerre mondiale », qu’ils « ont trop de pouvoir dans le domaine des médias » et qu’ils ont « trop de pouvoir dans le domaine de l’économie et de la finance (10) . »

 

« Sale sioniste » ?

Terminons par la haine d’Israël. Dimanche 17 février 2019. Le philosophe Alain Finkielkraut sort de son taxi, il est aperçu par des gilets jaunes, près de Montparnasse. Lorsque subitement s’enchaînent les insultes :

- Palestine !

- La France est à nous

- Sale sioniste

- Sale race (...)

- Le peuple va te punir…

L'auteur principal des injures antisionistes adressées à Alain Finkielkraut, a été identifié sur une vidéo de Yahoo Actualités. On l’y entend proférer insultes et menaces, énumérées longuement par le président du tribunal: « sale merde », « sale race », « raciste haineux », « tu vas mourir en enfer », « Dieu va te punir, le peuple va te punir, le Créateur va te punir », « enculé », « sioniste », « sale merde sioniste. »

Le 22 mai 2019, Benjamin W. comparait devant le tribunal. Le Figaro raconte (11).

Le président du tribunal l’assaille de questions: quel lien entre les revendications des « gilets jaunes » et l’antisionisme? Qu’est-ce que le sionisme pour lui? Le prévenu botte en touche:

« Pour moi, les juifs sont victimes du sionisme. Le sionisme fait du mal au peuple juif, aux musulmans ».

Mais le parquet insiste: pourquoi ces termes?

Le prévenu, mal à l’aise: « Il y a une influence du sionisme… Il y a des lobbys en France, qui dirigent la France. » 

Le mot est lâché.

Le parquet: « Un lobby sioniste? »

Le prévenu: « Oui, un lobby sioniste qui nous stigmatise… Les « gilets jaunes » sont aussi contre le lobby sioniste (…). Il y a une influence du sionisme sur la politique française, et cela fait du mal à tout le monde ».

Ces propos feront le miel du réquisitoire de la procureure, note la journaliste du Figaro, qui s’empresse de noter la référence: « En général, ce sont plutôt les juifs qui sont visés, et leur influence supposée dans les élites, les médias… ». Altercation ciblée, mélange de propos politiques et religieux… pour le parquet, il n’y a pas de doute: « C’est un antisémitisme dissimulé derrière l’antisionisme revendiqué (12) ».

Parallèlement, il faut dire également que la tentation du complotisme et un antisionisme virulent n'épargnent par certaines figures du mouvement, tel Maxime Nicolle dit « Fly Rider », qui a jugé dans une récente vidéo qu’être « sioniste » était « raciste » et « même pire que ça, parce que quand on s'y intéresse, c'est dégueulasse (13). » Il ajoute « C’est l’État qui dit qu’on peut être raciste, mais pas avec n’importe qui. On peut être raciste envers les roux, par exemple, ou avec une certaine catégorie de personnes à partir du moment où s’est dit par une idéologie sioniste. »

Le jeune homme laisse entendre s’être fait son idée sur le sionisme sur Internet, sans en dire beaucoup plus.

La tentation du complotisme et un antisionisme virulent n’épargnent pas non plus certains « gilets jaunes. » Par exemple, un journaliste de l’AFP en témoigne : Mais N. L., 46 ans, venue de Sevran (Seine-Saint-Denis), en jaune de la tête aux pieds, ne cache pas ses opinions. « Free Palestine », « Séparation du CRIF et de l'Etat », « Contre les fachos sionistes », lit-on sur sa chasuble couverte d'inscriptions (14). D’autres témoignages recueillis ici ou là, concordent.

 

Israélophobie et antisionisme absolu ?

Selon le philosophe Pierre-André Taguieff, Israël focalise tout un imaginaire conspiratif.

Que dit-il à ce sujet ? « L’israélophobie n’est que la pointe visible de l’antisionisme qui, dans ses formes radicales, a pour objectif la destruction de l’État juif. La dénonciation du « complot sioniste mondial » est le produit d’un héritage de l’antisémitisme européen qui, depuis les années 1920, s’est peu à peu mondialisé, avant de s’islamiser d’une façon croissante à partir des années 1950. Les victimes imaginaires du paléo-complot juif étaient les chrétiens. Celles du grand « complot sioniste » sont d’abord et avant tout les Palestiniens, les Arabes et plus largement les musulmans. On constate que la plupart des accusations stéréotypées contre les Juifs sont projetées sur Israël: haine du genre humain, tendances criminelles, volonté de dominer le monde, propension à conspirer, à mentir et à manipuler l’opinion, racisme (« apartheid ») et impérialisme (15). » En une citation, l’historienne Annette Wieviorka résume la situation : « Le juif est devenu le sioniste et l'antisionisme très largement synonyme d’antisémitisme (16). » 

En définitive, l’antisémitisme puise consubstantiellement dans l’antisionisme absolu et l’israélophobie, dont il se nourrit et/ou se gave abondamment. L’antisionisme absolu est un détonateur qui réactualise de vieux délires, de vieux fantasmes, de vieux stéréotypes, de veux préjugés. C’est ainsi qu’il peut être un axiome puissant de l’antisémitisme, probablement le plus puissant, probablement le plus insidieux et probablement le plus dangereux.

 

Notes :

1) Marc Knobel, « L’agression de trop, les insultes antisémites contre Alain Finkielkraut et les passions morbides », L’Obs, 17 février 2019.

2) Idem.

3) Marc Knobel, « Quand antisémitisme et racisme s'infiltrent chez les "gilets jaunes" », L’Obs, 7 janvier 2019.

4) Du nom des gilets de haute visibilité de couleur jaune portés par les manifestants.

5) Vincent Duclert, « Gilets jaunes » : « En matière d’antisémitisme, tout est à craindre et les stratégies d’occultation sont un leurre », Le Monde, 24 décembre 2018.

6) A ce sujet, dans un tweet ce 24 décembre 2018, Bernard Pivot s'insurge avec raison et fait part de son dégoût : « Quenelle, joli mot de la cuisine lyonnaise, mot que je chéris parce que les quenelles de ma mère étaient divines, mot sali, souillé, déshonoré par Dieudonné et les 'gilets jaunes' antisémites. »

7) Patrick Drahi, né le 20 août 1963 à Casablanca au Maroc, est un homme d'affaires et entrepreneur franco-luso-israélien.

8) Jacques Attali, né le 1ᵉʳ novembre 1943 à Alger, est un économiste, écrivain et haut fonctionnaire français.

9) Sondage CNCDH/SIG/IPSOS, réalisé du 17 au 24 octobre 2016, sur un échantillon de 1006 personnes. Voir à ce sujet le rapport de la CNCDH, « La Lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la xénophobie », Paris, La Documentation Française, pp. 58 et suivantes.

10)  Soazig Quéméner, « Des préjugés toujours ancrés », Marianne, 22 au 28 février 2019.

11) Bénédicte Lutaud, « Injures « antisémites » contre Finkielkraut: l’antisionisme en question », Le Figaro, 23 mai 2019.

12) Idem.

13) https://www.lexpress.fr/actualites/1/societe/on-nous-colle-une-etiquette-des-gilets-jaunes-face-a-l-antisemitisme_2063794.html

14) Idem.

15) https://www.lexpress.fr/actualite/societe/taguieff-les-complots-repondent-a-un-besoin-d-ordre_2007876.html

16) France Inter, 18 février 2019.

 

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