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Publié le 14 Septembre 2018

Crif - Le 14 septembre 1974 : l’horrible attentat du Drugstore Publicis

Dimanche 15 septembre 1974, 17h10 : une grenade défensive est lancée dans la galerie marchande du Drugstore Publicis à Paris, situé au 149 boulevard Saint-Germain, presque à l'angle de la rue de Rennes. L’attentat fait deux morts et 34 blessés, dont 4 enfants. Rappel des faits.

Par Marc Knobel, Directeur des Etudes au Crif

Il visait à faciliter la remise en liberté d'un Japonais arrêté à Orly, membre de l'Armée rouge japonaise (1) dont un commando venait également d'exiger la libération lors d'une prise d'otages à l'ambassade de France à La Haye. L'ARJ était alors proche d'une branche du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) dont le terroriste Carlos était devenu l'un des bras armés en Europe. Une grenade jetée au Drugstore, comme moyen de pression choisi par Carlos pour accélérer la libération du japonais (2).

Fils d’un avocat communiste (Carlos qui se prénomme Illich en l’honneur de Wladimir Illich Lénine), est engagé dans le FPLP contre Israël. Il commet ses innombrables crimes -dont l’attentat du drugstore n’est que le plus connu en France- au nom de la… cause palestinienne.

Le témoignage d’une rescapée

43 ans après l'attentat à Paris du Drugstore St-Germain, Maria del Pilar Segui Julian était venue en mars 2017 d'Espagne déposer au procès Carlos, devant la Cour d'assises de Paris. Elle raconte le drame auquel elle a assisté enfant (3). Elle était allée avec sa mère, son frère et sa sœur au drugstore Saint-Germain pour acheter des disques quand la grenade a explosé.

«Ce jour-là, on était venus à Saint-Germain-des-Prés pour voir mon futur lycée. On est entré avec ma maman et mes frères au Drugstore pour acheter des disques. On était à l'intérieur quand l'explosion s'est produite. Les souvenirs que j'ai dans la tête, c'est surtout que je suis sortie de là en volant. Je volais, et je me suis retrouvée dehors ! Et à côté de moi, il y avait une femme avec un bébé qui criait, qui criait, qui criait que son bébé était mort, qu'il avait été tué... Et moi, j'essayais de me centrer en essayant de trouver ma maman.»

«Je regardais la porte et je voyais sortir des gens blessés, des mains qui tombaient, des jambes qui trainaient, du sang, des cris, des klaxons... (...) On avait besoin de retrouver maman. D'un seul coup, avec mon frère et ma soeur, on l'a vue sortir avec la chaussure de ma soeur dans les mains. Et elle criait. On s'est accrochés à elle et on l'a prise par les jambes. Et elle, elle criait, elle nous appelait. Elle ne se rendait pas compte qu'on était là. Elle nous cherchait... C'est un monsieur qui s'est offert pour nous emmener à l'hôpital. Il a fallu longtemps, dix minutes, un quart d'heure pour arriver au coin de la rue de Rennes. Pendant ce temps, j'étais à genoux, à l'arrière de la voiture et je regardais tout ce qui se passait, le sang, les gens, les cris, le chaos. L'alarme surtout, elle a sonné longtemps dans ma tête.

«Maintenant, je regarde ma mère, et je vois cette femme qui était là avec ses trois enfants. Moi aussi, je suis maman de trois enfants et j'essaie d'imaginer ce qu'elle a vécu à ce moment-là, comment elle s'est sentie et jusqu'à quel point elle a voulu tourner une page. C'est pour elle que je suis là aujourd'hui. On pensait qu'on était les éternels oubliés de cette histoire. J'avais besoin de le raconter, de le dire, d'être là. Surtout pour que les gens sachent. Les victimes, c'est toujours les oubliées. Je veux être là à l'heure du verdict. Je veux être présente. L'important, c'est qu'on arrive à la fin (4).»

L’enquête

Il faudra des années pour que la justice identifie enfin cette silhouette comme étant celle du terroriste Carlos. Ce n'est que vingt ans après les faits que Carlos est formellement identifié par certains. Ces reconnaissances demeurent donc fragiles. Les investigations techniques et la recherche d'autres témoignages vont cependant se révéler décisives.

La police établit d'abord que la grenade utilisée au Drugstore appartient à un lot unique volé dans une base militaire américaine en Allemagne. Or les grenades de ce lot sont employées par la bande à Baader (5) et la RAF (Fraction armée rouge). Un membre des «Cellules révolutionnaires allemandes» (Revolutionäre Zellen, RZ) finira par avouer en 2012 qu'il collaborait avec Ilich Ramirez Sanchez dit Carlos et que ce dernier lui aurait confié être l'auteur de l'attentat du Drugstore. Les deux juges d'instruction, Jeanne Duyé et Gilbert Thiel, qui prennent ce dossier à bras-le-corps, sont allés jusqu'au Japon pour interroger d'anciens activistes ayant côtoyé Carlos à l'époque de l'attentat. Et ses compagnons de route nippons l'ont également dénoncé (Le Figaro, 7 octobre 2014). Enfin, Carlos lui-même en 1979 se confie à un ami journaliste d'al-Watan al-Arabi. Par ailleurs, la police établit un lien entre l'affaire du Drugstore Publicis et les assassinats de la rue Toullier, à Paris (Ve), le 17 juin 1975. Ce jour-là, Illich Ramirez Sanchez avait tué trois inspecteurs de la DST et blessé un commissaire par balles.

Le procès

Déjà condamné trois fois à perpétuité pour plusieurs attentats commis en France, Carlos, figure du terrorisme international entre 1970 et 1980, est donc jugé en appel depuis début mars 2017 pour l’attentat du Drugstore.

«La justice n'oublie jamais!» Françoise Rudetzki, ex-présidente-fondatrice de SOS-Attentats (6), est la première à s'en réjouir. Mme Rudetzki, elle-même victime d’un attentat, n’a jamais abandonné ce dossier. Et plus de quarante ans après les faits, le terroriste vénézuélien Ilich Ramirez Sanchez, alias Carlos, devra répondre de l'attentat meurtrier du Drugstore Publicis, à Paris, en tant qu'auteur principal.

Lors du procès, ses avocats plaident l'acquittement, mais en vain. Carlos, pour sa part, dénonce des «manipulations grossières», mais contrairement à son habitude, il ne se lance dans un discours fleuve. Carlos dénonce une justice politique. «Fier de [s]on passé», il revendique «1500 morts dont 80 de [s]es propres mains», mais il nie donc sa participation à l’attentat du Drugstore.

Par contre, pour l'avocat général, «tous les éléments accumulés durant l'enquête convergent vers lui». «Je n'ai pas d'ADN, d'empreintes digitales ou de vidéosurveillance. Mais la raison permet de dépasser le doute raisonnable. J'ai la conviction qu'Ilich Ramirez Sanchez est bien l'auteur de cet attentat criminel», déclare-t-il (7).

Parmi les éléments à charge mis en avant par l'accusation figure la grenade utilisée au Drugstore Publicis. Elle proviendrait du même lot que celles retrouvées dans l'appartement de la maîtresse de Carlos et entre les mains d'un commando de l'armée rouge révolutionnaire.

Carlos reconnu coupable

Finalement, Ilich Ramirez Sanchez, dit Carlos, est reconnu coupable ce 28 mars 2017 de l’attentat contre le drugstore Publicis. Il est condamné par la cour d'assises spéciale, c'est-à-dire constituée de magistrats professionnels, à la prison à perpétuité.  Incarcéré en France depuis son arrestation au Soudan par la police française en 1994,  le vénézuélien purge déjà une peine similaire pour le meurtre de trois hommes, dont deux policiers en 1975 à Paris, et pour quatre attentats à l’explosif qui avaient fait onze morts et près de 150 blessés en 1982 et 1983, dans la capitale, à Marseille et dans deux trains (8).

Dans les motivations de son arrêt, la cour retient contre l'accusé :

1)    la co-organisation de la prise d'otages de La Haye exécutée par le commando de l'Armée rouge japonaise.

2)    Elle estime également que le lien entre cette prise d'otages et l'attentat contre le Drugstore était établi par la revendication de cette action et par l'utilisation d'une grenade provenant, comme celles abandonnées par les auteurs de la prise d'otages, d'un stock dérobé sur une base américaine en Allemagne.

3)    Quant à l'implication directe de Carlos dans l'attentat du Drugstore, la cour juge qu'elle résultait de la découverte d'une grenade identique au domicile de sa petite amie, «auquel il était le seul de son groupe à avoir accès» (9) ; et des témoignages à charge de cette dernière et de son ancien compagnon d'armes, Hans-Joachim Klein, des cellules révolutionnaires allemandes (RZ).

4)    Enfin, les juges juge crédible la revendication de l'attentat par l'accusé lui-même dans une interview au journal El Watan Al Arabi (10). Transcrit dans Le Figaro Magazine le 15 décembre 1979, cet article qui secoua l'opinion rapporte les propos suivants, sous le titre «Les aveux sans remords de Carlos» : «À 5 heures, j'ai envoyé deux grenades dans le Drugstore Saint-Germain. Deux personnes furent tuées et trente autres blessées. J'appelai immédiatement la presse française et je revendiquai l'attentat au nom de l'Armée rouge japonaise.»

Le 15 mars 2018, cette sentence sera confirmée en appel. Carlos n’est pas présent au tribunal.

 

NOTES :

1. L'Armée rouge japonaise ou JRA, acronyme international pour Japanese Red Army, également connue sous les noms de «Brigade internationale anti-impérialiste», «Nippon Sekigun», «Brigade de la guerre sainte» et «Front démocratique anti-guerre», est un groupe armé d'extrême gauche japonais. Il est fondé par Fusako Shigenobu en février 1972, après s'être séparé de la Ligue communiste japonaise - Faction armée rouge. La JRA avait des liens étroits avec le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP). Pendant un temps, la JRA prendra le nom d’Armée Rouge Arabe (ARA). C’est sous ce nom (ARA) que sera organisé le massacre de l’aéroport de Lod, en Israël.  Trois japonais de la JRA, au nom du FPLP tuent 26 personnes et en blessent 80 autres. Voir à ce sujet l’ouvrage de Michaël Prazan, Les Fanatiques, histoire de l’armée rouge japonaise, Seuil, 2002. Sur l’attentat de Lod, voir plus particulièrement :

http://www.liberation.fr/evenement/2001/09/14/lod-les-germes-de-l-internationale-terroriste_376959

2. «Attentat du Drugstore Publicis en 1974 : le dernier procès de Carlos», Paris Match, 03 mars 2018.

3. Florence Sturm, «Au procès Carlos, récit bouleversant de l'attentat du Drugstore Saint-Germain», France culture, 24 mars 2017.

4. Idem.

5. La Bande à Baader, du nom de son chef Andreas Baader, est le nom donnée à la Fraction armée rouge (en allemand Rote Armee Fraktion, RAF). C’était une organisation d'extrême gauche qui opéra en Allemagne de l'Ouest pendant les années 1970 et 1980. Parmi ses membres, Ulrike Meinhof était considérée comme le cerveau de la bande.

6. Françoise Rudetzki a été grièvement blessée le 23 décembre 1983 dans un attentat au restaurant le Grand Véfour à Paris où elle dine avec son mari pour ses dix ans de mariage. Choquée par l'absence de considération envers les victimes des attentats et l'absence de structure pour ces dernières, elle crée en 1986 l'association SOS Attentats pour venir en aide aux victimes et agir comme lobby auprès des autorités politiques françaises. Voir à ce sujet : https://fr.wikipedia.org/wiki/Fran%C3%A7oise_Rudetzki. Je profite de cet article pour lui rendre un vibrant hommage.

7. «Attentat du Drugstore Publicis à Paris : le terroriste Carlos condamné à la perpétuité», Le Parisien, 28 mars 2017.

8. "Attentat au Drugstore Publicis : la perpétuité pour Carlos », Libération, 28 mars 2018.

9. Les enquêteurs ont aussi reconstitué le circuit de la grenade utilisée pour l’attentat qui provenait du même lot, volé en 1972 dans un camp militaire américain, que celles utilisées par les preneurs d’otages de La Haye ou celle découverte à Paris chez la maîtresse de Carlos.

10. Le Figaro Magazine, 15 décembre 1979.

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