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Publié le 5 Novembre 2020

Crif - Le racisme contre la communauté asiatique en temps de Covid

Des messages haineux à l'encontre de la communauté asiatique refont surface et se multiplient. C’est ainsi qu’un appel à « agresser chaque chinois » circulent sur les réseaux sociaux. Retour sur un racisme hélas décomplexé.

Par Marc Knobel

La crainte du coronavirus a alimenté ici ou là une vague de xénophobie violente envers les Asiatiques dans le monde entier, mais aussi en France. C’est ainsi que, dès la mi-janvier 2020, de nombreux internautes se sont lâchés en invectivant la communauté asiatique. Dès lors, dans les lieux publics, des personnes d’origine asiatique ont constaté des mouvements d’évitement, notamment dans les transports en commun, voire des prises à parties racistes et des insultes dans certains espaces publics. Et, de nombreux témoignages concordent. Prenons un exemple. Une étudiante « typée asiatique », raconte l’épisode suivant : « Je vais à la cafétéria du Crous pour prendre un goûter, un groupe d’étudiants s’aperçoit de ma présence et me dévisage… Un garçon dans ce groupe met son écharpe sur sa bouche, une fille s’étale sur son amie pour m’éviter et sort : « j’aime manger des nems mais je ne veux pas manger chinois ces derniers temps ». Je n’ai pas réagi sur le coup non plus, j’étais tellement choquée de la violence des mots et de cette humiliation que je n’ai rien fait [1]. »

Face à une telle situation, le 27 janvier 2020, une autre étudiante souhaitant garder l’anonymat crée sur Twitter un hashtag : #JeNeSuisPasUnVirus. 

Son objectif ? Consigner des témoignages et les relayer et combattre un racisme au quotidien. Outrée et plutôt militante, elle explique sur Twitter la démarche de la manière suivante : « Depuis quelques jours, je peste quotidiennement devant le déferlement raciste que suscite le traitement médiatique de ce virus. J’ai pu lire des témoignages de personnes asiatiquées qui par exemple se font insulter et virer du RER par d’autres passagers, ou des personnes qui se prennent des remarques [2] ».

Très vite, l’Hashtag connaît un relatif succès, s’accompagnant de témoignages multiples et de protestations diverses. Malgré tout, l’évitement s’est prolongé et a pu toucher aussi les restaurants asiatiques. Par exemple, à Belleville, dans le 20ème arrondissement de Paris ou dans le 13ème et dans d’autres quartiers comme en province, les restaurateurs ont fait face à une baisse constante de leur activité.

Mais, cet évitement peut-il être considéré comme du racisme ? 

On pourrait en ce point précis formuler une autre hypothèse et admettre que par peur, par peur de contracter ce virus des clients et des consommateurs ont évité de se rendre dans des épiceries et des restaurants asiatiques. Cependant, pourquoi cette peur -dont nous pensons qu’elle est irrationnelle- s’est-elle développée plus précisément lorsqu’il s’agissait de la communauté asiatique ? 

Tentons une comparaison audacieuse. Cette peur s’est-elle manifestée de la même manière avec les épiceries italiennes ? Rien n’est moins sûr. Il faudrait disposer d’outils fiables, de très nombreux témoignages et d’éléments statistiques pour répondre à cette question. Mais, il me semble que les clients n’ont pas déserté les pizzerias. Mais alors, peut-il y avoir en temps de Covid19 une peur de l’étranger, au sens le plus large (culture, cuisine…) lorsqu’il est plus précisément asiatique ? Et, comment expliquer ce phénomène ? Sur BFMTV, Laetitia Chhiv, présidente de l’Association des jeunes Chinois de France, apporte un élément de réponse : la propagation de ce virus venu de Chine « a ravivé des métaphores racistes qui datent de la fin du XIXème siècle et malheureusement, cela a été ravivé par certains médias [3]. »

Mais, à quoi faisait-elle plus précisément allusion lorsqu’elle parle des médias ?

Prenons un exemple, très symptomatique. Le 26 janvier 2020, Le Courrier Picard publiait en Une, en référence au Covid 19, ce titre déplorable « Le Péril jaune ? » Et, pour illustrer cette Une, l’on voyait une asiatique, portant un masque. Ce titre et cette Une du quotidien renvoyaient-ils au grand fantasme relayé pour dénoncer à la fin du XIXème siècle, le « danger » que les peuples asiatiques surpassent les Blancs et gouvernent le monde ? A juste titre, de nombreux lecteurs ont été choqués et l’ont fait savoir à la rédaction. Embarrassé, le même jour, Le Courrier Picard a présenté ses excuses « à tous ceux qui ont pu être sincèrement choqués », en indiquant vouloir « relativiser l’éventuelle panique irrationnelle pouvant se répandre après l’apparition des premiers cas en France [5]. » Mais, l’explication donnée par le quotidien était pour le moins alambiquée. 

Citons quelques passages : « S’agissant du titre de l’éditorial, on notera déjà le point d’interrogation qui marquait, justement, la distanciation avec le propos. Et ce terme « péril jaune » évoquait directement le concept développé à la fin du XIXe siècle, visant à alerter sur le danger de voir les peuples d’Asie gouverner le monde. Et manière, en creux, de relativiser justement l’éventuelle panique irrationnelle pouvant se répandre après l’apparition des premiers cas en France, ce qui était tout le propos du texte de cet éditorial. Dans notre esprit, et dans son sens premier, il était à prendre au sens colorimétrique, à savoir dans une gradation du jaune au rouge. À l’image des alertes météo allant du vert au rouge en passant par le jaune et l’orange. Et voulait, par ce biais signifier qu’il ne fallait pas sur-réagir à cette épidémie ».

Quoiqu’il en soit, les témoignages déposés sur l’hashtag #JeNeSuisPasUnVirus confirment au moins un point et il est d’importance. Le coronavirus aurait pu libérer une parole plus ou moins méfiante, porteuse de clichés et de préjugés (positifs ou négatifs), véhiculés dans l’inconscient collectif, depuis des décennies.

Or, ces clichés peuvent tuer.

Rappelons pour mémoire, que Chaolin Zhang, un couturier chinois de 49 ans, est mort le 7 août 2016 des suites d’une violente agression, à Aubervilliers. Trois jeunes avaient fondu sur lui et son ami, pour voler la sacoche de ce dernier, car « les chinois ont toujours du liquide sur eux. » Dans cette sinistre affaire, le caractère raciste de l’agression a était reconnu et ne fait pas l’ombre d’un doute. Récemment et cette fois en relation avec le Covid, à Sydney, en Australie, un homme d’origine asiatique est mort d’une crise cardiaque, abandonné sur le trottoir, par peur de la part des passants d’attraper le virus.

L’évitement et la méfiance n’ont pas cessé depuis. Dans ces conditions, il est normal que la communauté asiatique en souffre.

 

Notes :

1. 20 minutes, » Coronavirus et racisme anti asiatique : « J’étais tellement choquée de la violence des mots et de cette humiliation », 29 janvier 2020.

2. Texte reproduit sur le compte Twitter d’Amandine Gay, le 27 janvier 2020.

3. https://www.bfmtv.com/mediaplayer/video/selon-la-presidente-de-l-association-des-jeunes-chinois-de-france-le-coronavirus-a-ravive-des-metaphores-racistes-1218360.html#content/contribution/edit

4. Le Courrier Picard, « À propos de notre une du 26 janvier », 26 janvier 2020.

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