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Publié le 19 Septembre 2019

Crif/Affaire Dreyfus - Le maître : "Comment divisez-vous la France ?", L’élève : "En deux camps… !"

Il y a 120 ans, le 19 septembre 1899, Alfred Dreyfus est gracié. Il sera ensuite réhabilité en 1906. Aujourd'hui encore, on ne cesse de parler de l’Affaire Dreyfus (1894-1906) parce qu’elle a déchiré la France pendant douze longues années, parce qu’elle a influé profondément sur notre histoire contemporaine, parce qu’elle a été un segment fort contre l’injustice, l’iniquité, l’antisémitisme et la raison d’État.

Par Marc Knobel, Historien, directeur des Etudes au Crif

Nous savons qu’elle s’est terminée, par la réhabilitation du Capitaine Alfred Dreyfus, par la cour de cassation le 12 juillet 1906. Il faut rappeler ici qu’au plus haut niveau de l’Etat des hommes, des ministres, des diplomates, des militaires, des gradés, des journalistes et d’autres encore ont contribué activement à la condamnation de Dreyfus sachant qu'il était innocent. Ils se sont même déchainés, plus ouvertement encore, contre la communauté juive, l’antisémitisme coulant à flot. Mais la victoire de la justice ne fut pas totale. Loin de là. Car si Dreyfus fut réhabilité, les coupables, les vrais coupables, les fabricants de faux témoignages, les vilains et les méchants, ont échappé à tout châtiment. Grâce à une scandaleuse amnistie pour raison d’état, aucun coupable, en vérité, n’eut à subir la moindre condamnation. Pas même Esterhazy, le traître, le vrai et l’infame, alors que les avocats Dreyfusards de Dreyfus, de Zola, du Lieutenant-Colonel Picquart subirent tant d’assauts, de violences, d’infamies et de défaites (provisoires). Seul le commandant Henry qui pourfendait Alfred Dreyfus avec haine et hargne, se condamna lui-même en se suicidant.

J’ai en mémoire un dessin satirique publié dans le Charivari du 10 octobre 1898 : un vieil instituteur interroge un jeune élève. Le maître lui demande « Comment divisez-vous la France ? » L’élève lui répond : « En deux camps… ! »

Nous savons tous que l’Affaire Dreyfus n’est pas une simple querelle judiciaire. Deux camps s’affrontent.

Dans un premier camp, les anti-dreyfusards affichent ouvertement leur anti-intellectualisme, leur anti-individualisme, leur anti-protestantisme, leur antiparlementarisme. Les antidreyfusards ont le culte de l’armée. Les antidreyfusards font l’apologie d’un catholicisme politique aux fins de cohésion sociale. Les antidreyfusards sont xénophobes et antisémites.  

Justement, l’antisémitisme occupe une place centrale dans l’affaire Dreyfus. Même si des antidreyfusards récusent l’antisémitisme, comme Ferdinand Brunetière ; les obsédés de l’antisémitisme populiste comme Edouard Drumont ou Henri Rochefort ; ainsi que les chantres du nationalisme comme Maurice Barrès et Charles Maurras, haïssent les Juifs. Leur haine est implacable.

À Drumont qui répète dans les colonnes de la Libre parole sa haine maladive des Juifs, Emile Zola réplique par un haut le cœur.

Zola publie dans Le Figaro du 16 mai 1896, un article époustouflant, intitulé « Pour les Juifs ».

Emile Zola dénonce l’antisémitisme et plaide avec ferveur pour une République fraternelle, capable de dépasser ses divisions et ses haines :

Je cite : « Là est ma continuelle stupeur, qu’un tel retour de fanatisme, qu’une telle tentative de guerre religieuse, ait pu se produire à notre époque, dans notre grand Paris, au milieu de notre bon peuple. Et cela dans nos temps de démocratie, lorsqu’un immense mouvement se déclare de partout vers l’égalité, la fraternité et la justice ! (…) Désarmons nos haines, aimons-nous dans nos villes, aimons-nous par-dessus les frontières, travaillons à fondre les races en une seule famille, enfin heureuse ! (…) Et laissons les fous, et laissons les méchants retourner à la barbarie des forêts, ceux qui s'imaginent faire de la justice à coups de couteau. »

L’affaire Dreyfus révèle aussi à Georges Clemenceau une société française qu’il ne connaissait pas, qu’il ne soupçonnait pas. Georges Clemenceau est le héraut de l’affaire. Un Clemenceau qui ne lâche pas les conspirateurs.

Georges Clemenceau écrit le 27 juillet 1899 : 

« Qui ne croyait la barbarie morte entre nous, et qui n’a reculé d’horreur en la voyant revivre ? Qui pouvait prévoir cette haine fiévreuse de l’innocent, ce parti pris de ne rien savoir, ce déchaînement aveugle de passions sectaires ? Qui aurait cru l’état-major embourbé jusqu’au cou dans le crime ? »

L’autre camp donc, c’est le camp des Dreyfusards : Bernard Lazare, Scheurer-Kestner, Georges Clemenceau, Jean Jaurès, Emile Zola, Anatole France, Marcel Proust, Lucien Herr, Emile Durkheim, Léon Blum, et tant d’autres, si clairvoyants, si courageux, si justes …

Que disent les dreyfusards ?

Parce qu’ils proclament l’innocence de Dreyfus, ils doivent affronter des torrents de boue.

Les dreyfusards proclament que l’armée sera respectée, lorsqu’elle reconnaîtra le crime judiciaire qu’elle a commis.

Les dreyfusards proclament que l’émancipation de la personne humaine est le propre de l’histoire et ils affirment que chaque être humain est une personne qu’on ne peut sacrifier à une aveugle raison d’État. Sans ses amis, sans ses avocats, sans quelques intellectuels, Dreyfus serait mort à Cayenne dans cette minuscule île du Diable (qui mérite bien son nom) et dont il était impossible d’échapper. 

Comment pourrions-nous oublier alors l’engagement de ces intellectuels dans le combat pour l’innocence de Dreyfus, la force de leur voix, le talent de leur écriture ? Rappelons-nous ces mots prononcés, en février 1898, au milieu des clameurs hostiles, par Émile Zola, l’immense Zola : 

« Dreyfus est innocent, je le jure. J’y engage ma vie, j’y engage mon honneur. À cette heure solennelle, devant ce tribunal qui représente la justice humaine, devant vous, messieurs les jurés, qui êtes l’émanation même de la nation, devant toute la France, devant le monde entier, je jure que Dreyfus est innocent. »

L’affaire Dreyfus c’est la défense d’une certaine idée de l’État républicain, d’un état de droit qui sait et doit protéger les individus, les personnes, éventuellement contre le pouvoir ou contre la raison d’état. Jaurès disait avec raison : « Rien n’est au-dessus de l’individu, c’est l’individu qui est la mesure de toute chose ». Mais, c’est dans cette France, que l’on vit se battre pour l’honneur d’un officier, les meilleurs d’entre nous. Face à une meute hurlante, criant : « Mort aux Juifs », il y eut la raison, la détermination et le courage. Pour l’honneur d’un officier français qui aimait de tout son cœur la France, pour l’honneur d’un officier français de confession juive qui défendait son pays et pour l’honneur de la France.

 

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