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Publié le 15 Mai 2018

#InterviewCrif #IsraelIran - Le géopolitologue Meir Masri décrypte les tensions entre Israël et l’Iran

"Les Israéliens sont malheureusement assez habitués à ce genre de situation" : entretien avec Meir Masri, Docteur en géopolitique et maître de conférences à l'Université hébraïque de Jérusalem.

Entretien mené par Marc Knobel, historien et Directeur des Etudes au Crif

Le Premier ministre israélien, qui devait à l'origine passer une soirée le 8 mai dans l'avion entre Nicosie et Moscou, a finalement fait escale à Jérusalem pour pouvoir commenter depuis son bureau l'annonce de Donald Trump, concernant le retrait américain de l'accord sur le nucléaire. Comment avez-vous perçu son allocution ?

L'annonce du président américain était prévisible. A de multiples reprises, Donald Trump avait exprimé son intention de se retirer de l'accord sur le nucléaire iranien. Cette action était donc très attendue en Israël, même si elle devait intervenir quatre jours plus tard. Benyamin Netanyahou s'est exprimé à peine quelques secondes après l'allocution du président des Etats-Unis. Cela signifie qu'il était déjà bien préparé et que la coordination entre Jérusalem et Washington à ce sujet a été totale. Rappelons ici que dans son discours, le président Trump a même fait référence à l'effort des services de renseignement israéliens dans la collecte des données soutenant que l'Iran n'aurait pas respecté l'accord.

Il faut comprendre que pour Israël, la question iranienne ne se limite pas au seul accord sur le nucléaire ou à la qualité du texte. Le régime en place à Téhéran depuis 1979 ne reconnaît pas l'Etat hébreu, menace périodiquement de le rayer de la carte et finance et arme des groupes terroristes qui ont par le passé frappé en Israël. Depuis plusieurs mois, ce régime cherche à s'implanter massivement et durablement en Syrie et au Liban, à proximité de la frontière israélienne - soit directement soit par l'intermédiaire de milices agissant sous ses ordres. L'accord sur le nucléaire avait permis la levée des sanctions contre l'Iran. Or, cette levée des sanctions n'a pas contribué à la prospérité du peuple iranien, mais à alimenter davantage l'effort de guerre de la République islamique et à intensifier son expansion dans la région.

Le menace iranienne comporte trois volets : la question nucléaire que nous connaissons et dont il est question dans ce fameux accord duquel les Américains viennent de se rétracter, le programme balistique qui n'en est pas moins important et, enfin, la politique belliqueuse et expansionniste de ce pays. L'allocution de Netanyahou a clairement expliqué combien le troisième volet n'était pas moins important que le premier ; et que si un Iran non nucléarisé était capable de provoquer autant de désordre et de terreur dans la région, qu'en serait-il si ce même Iran venait à détenir l'arme suprême ?! Ce discours a été applaudi dans plus d'une capitale arabe. Pour la première fois dans l'Histoire, Israël et les principaux Etats arabes de la région se trouvent dans le même camp contre un ennemi commun extérieur. C'est assez inédit, quand on y pense.

Le Premier ministre israélien a rencontré Vladimir Poutine. Comment percevez-vous cette rencontre ? Et comment évaluez-vous la position de la Russie concernant l'Iran ?

Cette rencontre s'est déroulée au lendemain des frappes israéliennes qui ont visé des installations iraniennes en Syrie, dans des zones où l'espace aérien est sous contrôle russe total. Et Moscou n'a pas dit mot. Cela indique clairement que les Russes ne protègent plus les Iraniens en Syrie. Dans le passé, et même jusqu'au début du mois dernier, Moscou mettait en garde Israël contre toute intervention de cette nature, tantôt en menaçant de faire usage de la coercition, tantôt en remettant à l'ordre du jour cette fameuse affaire du système de missiles sol-air S-300 qu'ils pourraient livrer au régime de Bachar el-Assad, chose qui n'a pas eu lieu. Aujourd'hui, on peut dire avec certitude que non seulement Israël coordonne certaines de ses actions en Syrie avec la Russie, mais que les Russes ont cessé de protéger les forces iraniennes stationnées sur le sol syrien.

D'un côté, les Russes ne cautionnent ni l'expansionnisme iranien dans la région, ni l'installation de missiles balistiques en Syrie. Par ailleurs, je rappelle que ces missiles n'ont aucune utilité dans le cadre du conflit syrien. De l'autre, les Russes et les Iraniens n'ont plus exactement les mêmes objectifs en Syrie. Les Russes cherchent à préserver l'ordre établi dans ce pays depuis plusieurs décennies qui leur assure une présence dans la région, et bien sûr à mettre un terme à la rébellion djihadiste. Préserver la personne de Bachar el-Assad ou défendre le clan alaouite au pouvoir à Damas n'a jamais été un objectif en soi pour la Russie. Pour les Iraniens, l'objectif est de préserver la suprématie d'une communauté théoriquement affiliée à l'islam chiite dans un pays où 70% des habitants sont sunnites, s'installer militairement de façon durable dans un pays limitrophe à Israël, et enfin, exporter l'idéologie politique issue de la Révolution islamique de 1979.

Dans ces conditions, et compte tenu de la passivité bienveillante de la Russie après les dernières frappes israéliennes, on peut considérer que Moscou a cessé de parrainer les Iraniens en Syrie. On pourrait même inclure la Russie dans le cercle des Etats cherchant à endiguer le rôle iranien en Syrie. Tout cela rend naturellement service à Israël, mais aussi à l'Arabie saoudite, aux factions libanaises opposées à l'hégémonie du Hezbollah, et à l'ensemble des Etats menacés par l'expansionnisme iranien.

Le face-à-face entre Israël et l'Iran, qui s'est longtemps joué à distance, menace depuis quelques mois de virer à l'affrontement direct. Qu'en pensez-vous ? Parle-t-on en Israël de guerre probable ?

Je ne le pense pas, tout simplement parce que le régime iranien n'est actuellement pas en mesure d'affronter Israël, et ce pour trois raisons.

La première est que sa présence en Syrie et le rôle qu'il y joue sont de plus en plus contestés, tant par la communauté internationale que par la Russie qui a aujourd'hui le dernier mot à dire dans les zones syriennes subordonnées au régime de Bachar el-Assad.

La deuxième est que l'Iran n'a pas suffisamment d'effectifs en Syrie lui permettant d'entrer en confrontation directe avec Israël.

La troisième raison est que Téhéran craint très probablement une riposte israélienne musclée, non pas en Syrie mais en territoire iranien cette fois ; et c'est là un point qui mérite d'être détaillé.

Il n'est plus secret pour personne qu'Israël s'est beaucoup rapproché des Etats du Golfe, au cours des dernières années, et en particulier de l'Arabie saoudite. Si Riad permettait à l'armée de l'air israélienne d'emprunter son espace aérien, on peut dire que pour la première fois, Israël serait en mesure d'effectuer des frappes massives sur le sol iranien. Cela inquiète beaucoup les dirigeants de Téhéran. En effet, même si une intervention israélienne d'envergure ne serait probablement pas suffisante pour mettre un terme aux programmes nucléaire et balistique de la République islamique, elle affaiblirait considérablement ses capacités militaires et lui causerait de très lourdes pertes financières. Une guerre, j'aime le rappeler, est avant tout une question de ressources.

Est-on inquiet en Israël ?

Les Israéliens sont malheureusement assez habitués à ce genre de situation. Mais ils font aussi confiance à l'armée. Il faut dire que la politique du gouvernement, ainsi que les mesures qu'il a prises à ce sujet, font presque l'unanimité au sein du spectre politique élargi et de la population.

Tsahal se tient-il prêt ?

Dès l'annonce du président américain et les menaces iraniennes qui l'ont suivie, le gouvernement a ordonné l'ouverture des abris anti-roquettes par crainte de représailles depuis le territoire syrien. L'alerte a été levée le lendemain, ce qui prouve qu'il s'agissait d'une mesure de précaution et que le risque de guerre n'est pas imminent. Des renforts militaires ont toutefois été déployés à la frontière avec le Liban et la Syrie, notamment des batteries d'artillerie et des chars. Des unités de réserve sont également mobilisées depuis. Mais Tsahal est également prêt à des interventions sur le sol syrien, et peut-être même au Liban, en cas de nécessité. Les dernières frappes qui ont visé une cinquantaine de cibles iraniennes en Syrie, en l'espace de quelques heures seulement, le démontrent bien.

Dans la nuit du 10 mai 2018, les Iraniens ont lancé une vingtaine de missiles sur Israël. Israël a répliqué en disant avoir frappé toutes les bases iraniennes en Syrie. Qu'en pensez-vous ?

Je m'étonne que les dirigeants iraniens qui menacent Israël nuit et jour n'aient pas eu le courage de reconnaître leur agression. Moins d'une heure après la riposte israélienne, leur porte-parole a même cherché à défausser l'Iran de sa responsabilité en prétendant que c'est le régime d'Assad qui aurait lancé ces missiles sur Israël... Cette façon de se cacher derrière un régime aussi chancelant pousse à la compassion. Avec un tel ennemi, je ne pense pas que Jérusalem devrait s'inquiéter.

Hier même, j'ai entendu un haut-dignitaire du régime iranien, Ahmad Khatami, menacer de raser Tel-Aviv et Haïfa si Israël s'attaquait aux positions iraniennes en Syrie. Israël l'a fait et on attend toujours... Menacer de raser des villes, financer des groupes terroristes, brûler des drapeaux sur des places publiques, c'est tout ce que ce régime est capable d'offrir à son peuple. Les Iraniens méritent mieux.

La politique israélienne est extrêmement claire à ce sujet. Israël a des lignes rouges que les dirigeants iraniens connaissent bien. Lorsque ces lignes rouges sont franchies, la riposte israélienne ne se fait pas attendre. C'est tout le sens de la doctrine de dissuasion d'Israël. Le régime iranien finira par comprendre qu'il ne pourra ni installer des missiles balistiques en Syrie, ni se positionner à proximité de la frontière israélienne.

 

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