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Publié le 12 Avril 2019

Revue annuelle du Crif 2019 - De la distinction mosaïque, par Gérard Rabinovicth

Le Crif bénéficie régulièrement de l’expertise et des contributions, analyses et articles de nombreux chercheurs et intellectuels sur les nouvelles formes d’antisémitisme, l’antisionisme, la délégitimation d’Israël, le racisme et les discriminations, les risques et enjeux géopolitiques et le terrorisme, notamment. Chaque vendredi, une contribution rédactionnelle publiée dans la Revue annuelle 2019 du Crif vous sera proposée. Bonne lecture !

Le Crif bénéficie régulièrement de l’expertise et des contributions, analyses et articles de nombreux chercheurs et intellectuels sur les nouvelles formes d’antisémitisme, l’antisionisme, la délégitimation d’Israël, le racisme et les discriminations, les risques et enjeux géopolitiques et le terrorisme, notamment.

Le Crif organise régulièrement des déjeuners avec des intellectuels et/ou des formations internes et externes sur ces sujets. Le Crif participe également à des colloques, en partenariat avec des institutions et des intellectuels de premier plan, Par ailleurs, des intellectuels prestigieux sont invités par l’association des amis du Crif.

L’institution produit également des documents dans le cadre de sa newsletter, de la revue Les Études du Crif, sur son site internet et sur les réseaux sociaux, en publiant régulièrement les analyses et les points de vue d’intellectuels. Des entretiens sont publiés également sur le site. Pour la collection des Études du Crif, plus de 130 intellectuels ont publié des textes.

C’est à cet effet, que nous avons demandé à plusieurs intellectuels de bien vouloir contribuer à notre revue annuelle.

Si les textes publiés ici engagent la responsabilité de leurs auteurs, ils permettent de débattre et de comprendre de phénomènes complexes (laïcité, mémoire, antisémitisme et racisme, identité…).

A cet effet, nous republierons tous les vendredis et pendant quelques semaines, une contribution publiée dans la Revue annuelle 2019, du Crif.

Le Crif remercie les contributeurs de cette revue d’enrichir ainsi notre réflexion.

Marc Knobel, Directeur des Etudes au Crif

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De la distinction mosaïque*, par Gérard Rabinovitch, philosophe, sociologue, chercheur associé au CRPMS Université Denis Diderot. Directeur de l’Institut européen Emmanuel Levinas – Alliance Israélite Universelle. Récent livre paru : Leçons de la Shoah, éd. Canopé.

 

 

 

Situation

Précarité sociale, sous les fourches caudines de la logique économique et de l’omnipotence instrumentale.

Précarité sécuritaire, sous les coups de la guerre terroriste.

Précarité environnementale et climatique, au registre de la déraison industrielle.

Précarité des représentations politiques, dont les manquements occasionnels ou conjoncturels passent pour des effets de système.

Précarité du langage, anémié et dégradé en métaphores faisandées et éculées du « communicationnel ».

Précarité de l’autorité des asymétries légitimes, dans les désaveux anti autoritaires.

 

Mais encore :

Précarité des « digues psychiques », pudeur, empathie, dégout, sous les flux des pousse-au-jouir pornographiques.

Précarité de la recherche du vrai, sous l’assaut nihiliste d’un relativisme débilitant.

Précarité de l’identité sexuée, dans les méandres des « théories » du genre.

Précarité de l’unicité de l’espèce humaine, dans les pamoisons de l’« antispécisme ».

Précarité de l’existence humaine, en promotion « self fulling prophecy » et oracles de la robotique, et de l’« interface neuronal » magnifié par les chroniqueurs attitrés de la vulgarisation scientifique.

Précarité de l’identité humaine, à suivre les propagandes publicitaires du « transhumanisme », de la zootechnie génétique et de l’engineering de l’« homme amélioré ».

Précarité des « valeurs », ringardisées par les postures rebelles et fantasmes de toute puissance, exultés en moi idéal.

Etc..

 

Dans une pluralité de signes et de symptômes, un grondement diffus de précarité de la vie et d’effondrement des lien de sens et des liens éthiques, résonne et rebondit à chaque rond-point sociétal. S’y dessinent les linéaments d’un homme inessentiel par anticipation, éminemment révocable, déjà déchet.

Dans sa déferlante publique, il réduit le plus grand nombre à un état d’atonies somnambules et de prostrations défensives. Il abandonne un certain nombre d’autres au frayage d’une haine primaire déliée, remise au jour et mise à jour. Et, il les livre aux agendas pervers de profiteurs de détresse ; aux intrigues extrémistes qui viennent seriner leurs « fake news », juchés sur les fils des réseaux sociaux, et propager leurs poisons complotistes et leurs inéluctables compositions antisémites. Orviétans de sens, aux maux de l’âme.

 

Dans l’après coup du Zivilisationsbruch, de la rupture de civilisation actée par le nazisme, dont nous restons tributaires - « Auschwitz a transformé les conditions de permanence des relations entre êtres humains » alertait le philosophe Jürgen Habermas -, l’homme contemporain, dans les visages opposés et corrélés de la déréliction sociétale des laissés pour compte, de l’insensibilité techniciste des oligarchies toujours reconstituées ; ou de l’hubris anomique de l’académisme « rebelle » ; erre, en état de « carence éthique » comme on dit « carence affective » et « carence alimentaire ». En fonction de troisième grande carence qui affecte la possibilité de l’humain dans l’Homme. « Sans abri spirituel » consignait, observateur visionnaire, Siegfried Kracauer. Tandis que la virtualité d’hubris de destruction, tout comme la possibilité d’une civilisation de mort, déjà amorcées lors de la première moitié du XXème siècle, sont maintenant devenues des choses tangibles.

 

 

Avertissement

La démocratie - les Maîtres Anciens, hellènes, nous en avaient alerté - se dégrade par la confusion qui y règne entre Liberté et Licence. Entre Liberté des justes questionnements et débats sur le bien commun, et Licence du tout est permis. Sa corruption propre, avertissaient-ils, est l’ivresse de la liberté : il n’y entre plus la Raison, la Vérité, comme limitations sui generis. Ni la Justice.

À l’expérience des régimes totalitaires de l’époque moderne, la démocratie, en type de société, a acquis justement - comme ont su y insister quelques éminents veilleurs : Claude Lefort, Isaïah Berlin, Léo Strauss, Raymond Aron, Hannah Arendt, - une valeur inconditionnée. Pour autant, il reste que la démocratie demeure un cadre juridico politique creux, dans lequel n’ont pas manqué et ne manquent pas encore de se glisser des ambitions totalitaires sous des mots de couverture, ou d’où s’autorisent des émancipations folles, mortifères et liberticides. La démocratie est une condition nécessaire mais non suffisante pour la possibilité d’une assemblée de sujets humains.

Un minimum éthique commun, est requis. En barrage aux trafics délitant de l’« éthique minimale » qui court les milieux libéro-libertaires, aussi bien que la suffisance des technicistes de ladomestication humaine qui louvoient dans les pensées d’« administration » et de « communication ». Qui tirent leur bord en calculs de « variables d’ajustement », de « temps de cerveau disponible », d’« effets d’annonce » et d’« éléments de langage ».

Un tel minimum éthique pourrait prendre pour fondement séminal et fécond, l’injonction deutéronomique du chapitre 30 : « Vois je te propose en ce jour, d’un côté la vie avec le bien, de l’autre la mort avec le mal » ((30.15), « J’ai placé devant toi la vie et la mort, le bonheur et la calamité ; choisis la vie ! ».

 

Convocation

L’expérience du siècle passé, que l’écrivain Imre Kertesz nommait le « siècle des génocides » et une « machine à liquider permanente », avec ses épouvantes destructrices, a démenti les promesses naïves du « Progrès ». Karl Jaspers en a résumé l’échec européen de l’illusion : « C’est en Allemagne que se produisit l’explosion de tout ce qui était en train de se développer dans le monde occidental sous la forme d’une crise de l’esprit et de la foi » (La Culpabilité allemande). L’évidence est là : le progrès de l’humain dans l’Homme et le progrès des sciences et techniques ne marchent pas d’un même pas.

Avec les Lumières, s’est répandue l’opinion, érigée en doxa, que Dieu est un événement qui n’a pas eu lieu. Serait-ce pour autant que les consignations bibliques, leurs certitudes débordées, leur littéralité dynamitée, devraient être abandonnées aux ricanements des triomphes mondains, à l’arrogance des déraisons scientistes et à leurs barbaries annoncées ? Ou du moins reléguées au registre des archives de l’humanité balbutiante.

Ce serait se priver de ces messages immémoriaux venus des temps anciens, et de leur térébrante sagesse léguée pour la postérité, dont elles demeurent la missive exclusive. Berechit (Genèse), déjà, même dépourvu de la croyance en un Dieu créateur, reste un commentaire qui fait commencement. Et l’épopée de la Sortie d’Égypte (Shemot) demeure la scène originelle des pastorales du politique, celles de la délivrance réjouissante de la tyrannie, « pour une terre et un temps où les hommes puissent vivre dans leur dignité d’hommes » (Michaël Walzer, De l’Exode à la Liberté).

Des récits qui valent bien pour des maximes, des anecdotes qui valent encore pour des homélies, des allégories qui valent toujours pour des alertes ; on doit pouvoir souscrire aux interprétations évolutionnistes post darwiniennes et simultanément s’enseigner avec profit à cette source rayonnante de métaphores originelles et de poétiques politiques.

L’Événement biblique a bien lui eut lieu. Il est la matrice avec laquelle ont pris langue, et le manque à être de l‘homme, et l’inventaire des déboires, impasses, errements qui en résultent. Et le renoncement à mettre la main sur l’Inaccessible (y compris par l’énonciation de son nom), et l’« élévation dans la vie de l’Esprit » freudien. Et la délivrance des tyrannies, et la consignation des responsabilités qui nous incombent.

Cette Révélation-ci, révélation éthique, n’est pas achevée. Elle ne nous tient pas quittes de la question mise dans la bouche de ce Dieu incommensurable, sévère, et tout autant éploré. Elle passe, comme un souffle dans le silence, par-dessus les débâcles, cette question impérative et lancinante, désolée et alarmée, adressée, inaugurale, à sa créature humaine. Une question originelle et restée à ce jour sans réponse, au retentissement étouffé et ignoré dans la fuite mortifère et précipitée des modernes : « Où es-tu ? » (Berechit 3.9).

Elle appelle méditation sur ce qu’Abraham Heschel, dans Dieu en quête de l’Homme, consignait à partir des égarements humains, corrélés aux réalités du XXème siècle : « La Loi est une réponse pour celui qui est conscient que la vie est un problème ».

Alors qu’aujourd’hui de toute part, c’est Thanatos qui courre devant, retenu aux basques par un Éros trébuchant, il n’y aura peut-être de chance à la démocratie durable que de se soutenir, s’étoffer, s’arc-bouter, du déplacement psychique, cognitif, éthique - c’est à dire civilisationnel – hérité du Monothéisme éthique. Ce « Grand Code » comme le nommait le poète William Blake. Pour une vie bonne dans une dignité précieuse.

Pas plus, mais pas moins. S’il n’est pas trop tard.

 

 

*Nous empruntons à Jan Assmann cette formulation, dans Le Prix du Monothéisme. 

 

Cet article a été rédigé pour la revue annuelle 2019 du Crif.

Nous remercions son auteur.

 

 

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