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Publié le 5 Avril 2019

Revue annuelle du Crif 2019 - Les Républicophobes d’hier et d’aujourd’hui, par Isabelle de Mecquenem

Le Crif bénéficie régulièrement de l’expertise et des contributions, analyses et articles de nombreux chercheurs et intellectuels sur les nouvelles formes d’antisémitisme, l’antisionisme, la délégitimation d’Israël, le racisme et les discriminations, les risques et enjeux géopolitiques et le terrorisme, notamment. Chaque vendredi, une contribution rédactionnelle publiée dans la Revue annuelle 2019 du Crif vous sera proposée. Bonne lecture !

Le Crif bénéficie régulièrement de l’expertise et des contributions, analyses et articles de nombreux chercheurs et intellectuels sur les nouvelles formes d’antisémitisme, l’antisionisme, la délégitimation d’Israël, le racisme et les discriminations, les risques et enjeux géopolitiques et le terrorisme, notamment.

Le Crif organise régulièrement des déjeuners avec des intellectuels et/ou des formations internes et externes sur ces sujets. Le Crif participe également à des colloques, en partenariat avec des institutions et des intellectuels de premier plan, Par ailleurs, des intellectuels prestigieux sont invités par l’association des amis du Crif.

L’institution produit également des documents dans le cadre de sa newsletter, de la revue Les Études du Crif, sur son site internet et sur les réseaux sociaux, en publiant régulièrement les analyses et les points de vue d’intellectuels. Des entretiens sont publiés également sur le site. Pour la collection des Études du Crif, plus de 130 intellectuels ont publié des textes.

C’est à cet effet, que nous avons demandé à plusieurs intellectuels de bien vouloir contribuer à notre revue annuelle.

Si les textes publiés ici engagent la responsabilité de leurs auteurs, ils permettent de débattre et de comprendre de phénomènes complexes (laïcité, mémoire, antisémitisme et racisme, identité…).

A cet effet, nous republierons tous les vendredis et pendant quelques semaines, une contribution publiée dans la Revue annuelle 2019, du Crif.

Le Crif remercie les contributeurs de cette revue d’enrichir ainsi notre réflexion.

Marc Knobel, Directeur des Etudes au Crif

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Les Républicophobes d’hier et d’aujourd’hui, par Isabelle de Mecquenem, Professeure de philosophie à l’ESPE de l’Université de Reims Champagne-Ardenne (URCA)

Comme échappées d’une nouvelle boîte de Pandore, les phobies se sont inscrites dans la langue et la pensée politiques de notre époque. Xénophobie, judéophobie, islamophobie, francophobie, homophobie, natiophobie, glottophobie etc. font ainsi écho avec insistance à l’agoraphobie et à la claustrophobie de la vulgate clinique. Preuve accablante d’une psychologie spécieuse multipliant les entités nosographiques jusqu’à l’absurde, la Faculté reconnaît l’existence d’une « pantophobie » permettant d’étiqueter la « peur de tout » dont souffrent certaines personnalités mélancoliques. La liste des phobies   de la psychopathologie de la vie quotidienne semble donc infinie.

Si l’expressivité de ces mots bricolés à partir du grec et du latin émane tout entière de l’élément « phobie » qui met l’accent sur une morbidité psychique particulièrement mystérieuse, leur biais politique fatal consiste à entraver toute discussion qui voudrait confronter des conceptions de la Cité et des arguments politiques réfutables et, en dernière instance, à pathologiser insidieusement l’esprit public. En y regardant de plus près, on s’aperçoit que ces néologismes sophistiqués ont été créés afin de désigner des phénomènes de rejet ou de haine, tout en ratifiant leur source irrationnelle, ce qui les rapproche plutôt d’une terreur endogène ou d’une angoisse sans substrat que d’une peur relative à un objet identifiable et circonscrit.

Si l’on peut faire remonter la consécration de la peur dans la pensée politique moderne à Hobbes et à son Léviathan, formant une passion fondamentale qui provoque la sortie de l’état de nature et la genèse de l’État détenteur de la puissance légitime, Kant rétablit résolument la différence entre la peur et la haine, en adoptant le vocable « anthropophobie » afin de qualifier la peur du genre humain qu’inspire le spectacle de sa violence inextinguible, ce qui revient donc à une forme de lucidité, voire de sagesse, tout en observant que cette phobie majeure n’est pas incompatible avec un dévouement sincère et total à l’humanité, relevant alors du « sublime » selon les catégories éthiques et esthétiques du philosophe. En revanche, Kant réserve la notion commune de misanthropie à l’attitude vindicative et bornée considérant tout être humain comme un ennemi.

Le grand paradoxe de ces mots d’apparence savante déclinant des phobies politiques, de ces « logismes » comme aurait dit Péguy, est d’entériner finalement leur propre échec d’intelligibilité, puisqu’ils rejettent les phénomènes qu’ils s’efforcent d’appréhender du côté de l’insondable radical ou définitif. On peut donc estimer qu’il s’agit de néologismes particulièrement mal formés et irréductiblement ambigus qui psychiatrisent la vie sociale et politique réduite à l’expression d’angoisses collectives à l’origine de soudaines pulsions d’hostilité se focalisant arbitrairement sur des groupes et des minorités, et qui induisent alors le risque de faire oublier le rôle des prêcheurs de haine au profit d’une invincible tendance anonyme, d’une force collective travestie en phobie.

Mais peut-être que ce qui obère plus que tout l’essaim des phobies politiques est l’incurable esprit de sérieux qui préside à leur ratification savante et à la place de choix qu’on leur témoigne dans la littérature politique et le médialecte.  Nous proposerons un bref retour en arrière historique afin d’en prendre plus nettement conscience.

En effet, en travaillant sur la philosophie politique du moment 1848, nous avons pu découvrir avec étonnement l’occurrence « républicophobes » dans un article de presse anonyme intitulé « Les Républicophobes » paru dans La France républicaine en avril 1848. D’emblée, l’ironie mordante donne une tonalité désopilante à la tribune :

« Depuis tantôt quinze jours, la faculté de médecine s’agite, se lamente, se désespère. Des rapports surprenants lui sont adressés. Une maladie nouvelle se déclare, maladie inouïe, excentrique, fantasque dont les symptômes alarment les praticiens et mettent la science aux abois. »

Filant la métaphore clinique, l’auteur présente aussi doctement que possible le tableau des symptômes pathognomoniques :

« A l’exemple des bons citoyens, ils s’affublent de la giberne et montent leur garde, mais vienne une panique et vous m’en direz des nouvelles ! S’ils fraternisent avec la blouse, c’en en rechignant et avec des crispations nerveuses très visibles. Ces crispations augmentant à l’approche de quelque manifestation populaire. Le malade pâlit, ses lèvres frémissent, son œil flamboie. Il sent qu’il va se trahir : aussi rentre-t-il chez lui pour se dédommager dans son intérieur de la contrainte que lui impose la vie publique. ».  

Un autre passage évoque les effets délétères de la musique sur les Républicophobes invétérés :

« Le chœur des Girondins les révolte ; ils brisent leur mobilier quand ils entendent le Chant du départ, et deviennent capables de tout, lorsque l’orgue de barbarie joue La Marseillaise sous leur balcon.

Si par hasard, le cri de Vive la République vient à se joindre à ces hymnes populaires, l’accès redouble et les malades se livrent à toutes les contorsions burlesques des anciens démoniaques. »

L’auteur peut ainsi finalement justifier son innovation lexicale et nosographique : « D’après ces observations, la Faculté de Médecine a cru devoir créer une nouvelle catégorie et nommer républicophobes ces étranges malades. »

Sa conclusion est cependant sans appel :

 « Le mal est épidémique. Il gagne surtout les égoïstes et les sots, majorité fort imposante sous tous les gouvernements possibles. »

Ces quelques extraits significatifs permettent donc d’attester la création d'un néologisme vieux de deux siècles, d’autant plus surprenant qu’on pourrait le croire emprunté à la langue de notre époque, ce qui nous rappelle la relativité de nos innovations lexicales et de notre goût prononcé pour la psychologisation. Mais surtout, le registre de la tribune faisant constamment prévaloir l’ironie, le persiflage et l’impertinence semble ainsi se moquer par avance du scientisme qui forme le penchant fatal de la science politique et apporte la preuve qu’une critique véhémente peut conserver toute son efficacité sans sombrer dans l’attaque et la dénonciation. Le débat politique gagne toujours à se hisser à de telles hauteurs littéraires, digne de la République des lettres, surtout que le mot de « républicophobes » semble, hélas, toujours doté d’une terrible et intacte acuité.

Cet article a été rédigé pour la revue annuelle 2019 du Crif.

Nous remercions son auteur.

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