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Publié le 21 Octobre 2020

Revue annuelle du Crif 2020 - Mais que se passe-t-il ? par Smaïn Laacher

Le Crif bénéficie régulièrement de l’expertise et des contributions, analyses et articles de nombreux chercheurs.euses et intellectuel.les sur les nouvelles formes d’antisémitisme, la délégitimation d’Israël, le racisme et les discriminations, ou encore sur les enjeux géopolitiques et le terrorisme. Depuis quelques semaines, vous avez le loisir de découvrir ces contributions pour la Revue annuelle du Crif 2020. Bonne lecture !

Le Crif bénéficie régulièrement de l’expertise et des contributions, analyses et articles de nombreux chercheurs.euses et intellectuel.eles sur les nouvelles formes d’antisémitisme, l’antisionisme, la délégitimation d’Israël, le racisme et les discriminations, les risques et enjeux géopolitiques et le terrorisme, notamment.

L’institution produit également des documents dans le cadre de sa newsletter, de la revue Les Études du Crif, sur son site Internet et sur les réseaux sociaux, en publiant régulièrement les analyses et les points de vue d’intellectuels. Des entretiens sont publiés également sur le site. Pour la collection des Études du Crif, plus de 130 intellectuels ont publié des textes.

Chaque année, nous demandons à plusieurs intellectuel.les de bien vouloir contribuer à notre revue annuelle.

Si les textes publiés ici engagent la responsabilité de leurs auteur.es, ils permettent de débattre et de comprendre de phénomènes complexes (laïcité, mémoire, antisémitisme et racisme, identité…).

Dans les semaines à venir, vous aurez le loisir de découvrir ces contributions ! Bonne lecture !

 

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Mais que se passe-t-il ? par Smaïn Laacher

La relative démocratisation de l’accès à l’enseignement supérieur, l’existence d’un Etat-providence, une remise en cause fondamentale des rapports de domination traditionnels hommes-femmes, des syndicats et un parti communiste en déclin dépossédés de leur force de transformation de souffrances privées en cause collective, sont autant de facteurs décisifs qui ont contribué à redéfinir, entres autres, les liens familiaux et les appartenances communautaires dans la société française.

Les liens de dépendances se sont profondément distendus et élargis, reposant dorénavant sur d’autres critères : vont prévaloir, non plus des communautés pratiques se déterminant à partir d’expériences, de préoccupations et d’identifications communes, mais des relations fondées sur des affinités électives. Autrement dit, les attachements, en particulier identitaires, procèderont d’une volonté délibérée d’adhésion à telle ou telle « conception » du monde.

Les immigrés, et plus particulièrement leurs descendants, n’ont nullement échappés à ces transformations culturelles et économiques générales. Du début des années 1980 jusqu’en 2015 au moins quatre dates principales sont à retenir : le voile en 1989, la « marche des Beurs » en 1983 et la « crise » des banlieues la même année, les « émeutes des banlieues » en 2005, les attentats de Charlie Hebdo et du Bataclan en 2015. Avec un moment clé, celui de 1983, qui verra se dessiner et se structurer pour très longtemps, la triple question de l’immigration, des enfants issus de l’immigration et de l’apparition du Front national comme nouvelle force politique et électorale. L’important, à mon sens, réside dans l’enjeu suivant : ce qui s’est érodé, pour ne pas dire profondément abimé, c’est la confiance des uns envers les autres.

Le sens d’un destin commun, fut, au fil des ans, de moins en moins perçu comme légitime, comme vitale pour la cohésion sociale et nationale. Faire de l’Un avec du multiple n’était plus (n’est plus) l’horizon indépassable pour une fraction non négligeable de la société française. Lorsque les risques sociaux et économiques sont de moins en moins protégés, lorsque la relégation aux marges du champs social est ressenti comme un mépris de classe ou une suspicion ethnique, lorsque le nom propre devient à la fois un élément et un indicateur de disqualification symbolique et ressenti fortement comme une atteinte à la dignité personnelle, enfin, lorsque le capital social vient à manquer ou n’est qu’un capital de cité, autrement dit, un capital de rien sans qualité, alors il ne reste plus pour seule conclusion ce que le langage commun nomme le « repli sur soi ».

Formule un peu creuse en ce qu’elle ne signifie le plus souvent qu’une supposée « sécession ». Or, je pense qu’il n’y a pas sécession mais bien nettement et franchement la cessation d’un contrat écrit et non écrit qui combine à la fois un décrochement du monde (une sorte de retrait d’un investissement psychique, pour parler comme les psychanalystes, portant sur l’objet « France »)  et une réduction égocentrique des intérêts (« chacun sa merde », « chacun pour sa  gueule dans ce pays », etc.), et des affects angoissés et contradictoire plongeant dans des révoltes sans issues, d’indifférences suivies de sollicitations et de revendications exaltées (« la France Blacks-Blancs-Beurs multiculturelle »). On met fin au jeu collectif en sortant du jeu parce que trouvant les règles du jeu pipés. Le retrait, celui qui se veut volontaire, s’établit, dans ce cas, réflexivement et collectivement à partir de positions préalablement définies : une religion fantasmée et une identité tout aussi fantasmée fournissent le régime argumentatif pour le justifier et le légitimer. L’existence n’est pas vécue secrètement. On pense tout simplement qu’il est possible, soit, de revenir à un état antérieur constitué par un entre-soi arabo-musulman mythique fondé sur des liens puissants de solidarité ethnico-religieux (« tu n’es qu’un musulman pour les français »), soit, de faire de ce « reflux » mi imposé mi volontaire une force politique et idéologique pour se « venger » violement de l’ « oppresseur » (les « français », les « juifs », les « américains », les « faux musulmans », etc.), ou pour peser sur les logiques électorales et la production législative.

Qu’on me permette un dernier mot sur ce qui agite les esprits depuis ces dernières semaines, je veux parler du « voile », et en particulier d’un aspect étrange du discours sur celui-ci : le « foulard » ne serait « qu’un bout de tissu ». Et donc qu’il serait vain et sans bénéfice pour le « vivre ensemble » d’en faire un enjeu de polémique à répétition. Ce propos cache mal une forme de mépris doublé d’une profonde ignorance de la signification de ce marqueur religieux. Depuis longtemps, à l’égard de ces populations, l’emporte quasi systématiquement, tantôt la perception populiste (éloge du dominé), tantôt la perception misérabiliste (apitoiement ou soupir sur la prétendue victime). Dire : c’est leur « liberté » ou leur « choix » de porter le foulard, c’est à peu près comme dire les gouts et les couleurs sont dans la nature et donc que chacun choisit librement la manière de se vêtir, le choix de ses études, de son conjoint, de sa résidence, de son alimentation, de sa profession, etc.

Pour le croire, il faut négliger (par simple ignorance ou faire semblant de ne pas savoir) la puissance et la capacité de l’ordre social et de ses institutions de socialisation et d’incorporation ; seul capable de faire advenir ce qu’on n’est pas par soi-même. L’intervention de l’ordre social en tant qu’agent extérieur est capitale dans cette configuration : sa puissance repose sur la croyance (peu importe qu’elle soit rationnelle ou non) qui exclut le doute sur la volonté et l’intentionnalité (le « libre » choix) de celles et ceux qui sont attachés (et se sont attachés) à un certain ordre social et religieux. Le corps est par excellence l’espace de l’arbitraire culturel. Pourquoi celles qui portent le voile échapperaient-elles à cette puissante part d’arbitraire ? Il ne s’agit pas, dans mon esprit, de servitude volontaire ou de contrainte physique fondée sur la violence des corps. L’ordre social pour se reproduire et étendre son emprise n’a nul besoin de chercher à connaître les motivations et les motifs de chacun ou de chacune ; il a besoin de « complices » et peu importe s’ils ou elles se présentent avec les oripeaux de la subversion politico-culturelle.

Que l’on soit « pour » ou « contre » est une chose ; mais que l’on nie ou, pire, que l’on oublie que l’acte de « décider » d’appartenir à telle ou telle confession (comme récits concurrents de vérité sur la création du monde) relève de la subjectivité pure et souveraine est une absurdité intellectuelle, sociologique et psychologique.

 

Cet article a été rédigé pour la revue annuelle du Crif.

Nous remercions son auteur.

Votre demande a bien été prise en compte.
Nous vous remercions de votre intérêt.