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Publié le 14 Octobre 2020

Revue annuelle du Crif 2020 - Pour un réarmement intellectuel de la République, par Jacky Mamou

Le Crif bénéficie régulièrement de l’expertise et des contributions, analyses et articles de nombreux chercheurs.euses et intellectuel.les sur les nouvelles formes d’antisémitisme, la délégitimation d’Israël, le racisme et les discriminations, ou encore sur les enjeux géopolitiques et le terrorisme. Depuis quelques semaines, vous avez le loisir de découvrir ces contributions pour la Revue annuelle du Crif 2020. Bonne lecture !

Le Crif bénéficie régulièrement de l’expertise et des contributions, analyses et articles de nombreux chercheurs.euses et intellectuel.eles sur les nouvelles formes d’antisémitisme, l’antisionisme, la délégitimation d’Israël, le racisme et les discriminations, les risques et enjeux géopolitiques et le terrorisme, notamment.

L’institution produit également des documents dans le cadre de sa newsletter, de la revue Les Études du Crif, sur son site Internet et sur les réseaux sociaux, en publiant régulièrement les analyses et les points de vue d’intellectuels. Des entretiens sont publiés également sur le site. Pour la collection des Études du Crif, plus de 130 intellectuels ont publié des textes.

Chaque année, nous demandons à plusieurs intellectuel.les de bien vouloir contribuer à notre revue annuelle.

Si les textes publiés ici engagent la responsabilité de leurs auteur.es, ils permettent de débattre et de comprendre de phénomènes complexes (laïcité, mémoire, antisémitisme et racisme, identité…).

Dans les semaines à venir, vous aurez le loisir de découvrir ces contributions ! Bonne lecture !

 

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Pour un réarmement intellectuel de la République, par Jacky Mamou

Pédiatre, ancien président de Médecins du monde, il préside actuellement le Collectif Urgence Darfour et est administrateur de l’Œuvre de Secours aux Enfants.

 

La société française se porte mal. Elle serait même menacée de guerre civile selon des hommes d’Etat comme François Hollande, Gérard Colomb, Alain Juppé. Mais pourquoi ont-ils averti d’un tel danger seulement après leur départ du pouvoir ? S’il ne s’agit pas de lâcheté, alors c’est qu’ils n’étaient pas préparés à affronter les problèmes du pays, mal informés sur son état réel. L’unité nationale vacille. Un ouvrage récent compare la France à un archipel, et la perte du lien entre les différentes îles pourraient conduire à la catastrophe. Pour Pierre Bourguet, Coordinateur national du renseignement : on y est déjà. Il constate « un ensauvagement général de notre société avec un degré de violence que nous n’avons jamais connu auparavant ».

Cette violence n’est pas une vue de l’esprit. Les attentats islamistes ont fait des centaines de morts en France. Beaucoup de musulmans se vivent comme les principales victimes de la période, confortés dans cette opinion par d’importants secteurs de la vie politique et intellectuelle du pays. Les manifestations des Gilets jaunes mêlent depuis plus d’un an, détresse sociale, ressentiment culturel et débordements belliqueux dans un climat de rancœur et de frustration inouï. Malgré cela, la réaction d’une majorité des Français montre plutôt de l’empathie envers ce mouvement. Les réseaux sociaux sont le reflet de ce climat brutal et démultiplient la diffusion de la haine des uns contre les autres. Les Juifs et Israël, accusés de tous les maux, en sont une des principales cibles.

Si les divergences ne peuvent s’exprimer qu’au travers de la violence, c’est que l’offre politique ne répond pas à la situation du pays.

Le centre actuellement au pouvoir s’est particulièrement mal préparé à affronter pareille situation. Les plus éclairés de ses dirigeants pensaient que face à l’islamisme et aux « territoires perdus », la République devait répondre par une stratégie associant « containment » et démantèlement des réseaux terroristes. L’espoir résidait en une limitation de la nuisance islamiste en attendant une reprise économique et une diminution du chômage stimulées par une dose de dérégulation du travail. Pour renforcer cette stratégie, des gages de bonne volonté devaient être donnés à quelques secteurs islamiques. C’est ainsi que l’humoriste Yassine Belattar, qui au dire de certains serait proche des Frères Musulmans, a été nommé au Conseil présidentiel des villes. Il aurait été chargé de démolir publiquement le plan Banlieue de Jean-Louis Borloo qualifié « de mâle blanc ».

L’erreur consiste à croire que l’islamisme puisse se réduire par l’économie et ne soit pas une idéologie politique. En tentant de l’endiguer par le seul progrès économique, le pouvoir nie sa dimension éminemment politique. Or il recrute dans toutes les strates sociales, profite de la démocratie, occupe le « shadow state », là où l’Etat se désengage dans le domaine social, scolaire ou culturel, tisse des alliances politiques localement et utilise les « idiots utiles » dans les couches intellectuelles.

Plus cet islamisme devient puissant, plus il fertilise un terreau favorable à des basculements vers des actions plus radicales de la part de personnalités frustres. Il pousse aussi à la séparation des musulmans avec le reste de la société française.

La montée en puissance de l’islamisme, sa visibilité, alimentent l’ascension continue de l’extrême droite dont d’importants secteurs sont racistes et flirtent avec la radicalité violente. On n’ose imaginer l’arrivée de cette force politique au pouvoir.

La gauche dans son ensemble, n’a visiblement pas pris la mesure des dangers. Une grande partie flirte avec l’idéologie indigéniste, intersectionnelle, voir même avec l’antisémitisme. La « gauche de gouvernement », minoritaire, a du mal à se situer sur la laïcité, les réformes à mener, sans parler, des bouleversements à apporter dans des banlieues, qu’elle administre d’ailleurs depuis longtemps sur le plan municipal.

La droite est extrêmement affaiblie par l’absence de leader et par son indigence programmatique. Longtemps au pouvoir, elle porte sa part de responsabilité dans une situation qui vient de loin.

Le mouvement des Gilets jaunes, catalogué par de jeunes loups au pouvoir comme « la France qui clope et qui roule au diésel », traduit des décennies d’abandon des villes moyennes aux centres désertés et des campagnes éloignées des services publics. Il exprime la paupérisation de ces secteurs, la désintégration des liens sociaux et de l’espérance républicaine. Ni la gauche ni la droite n’ont su faire face à cette faille sociétale.

Faut-il alors s’étonner de l’anxiété générale qui sourd de ce pays, alors que la mondialisation impose toujours plus de mutations rapides de l’appareil productif et du mode de vie ? L’Europe qui aurait pu donner des éléments de sécurisation et de réponses communes est devenue trop abstraite, trop bureaucratique et trop divisée. Dès lors tous les populismes et toutes les recherches de boucs émissaires sont envisageables.

Comment en sortir, où trouver des propositions pour éviter le désastre ? Certains, conscients de la situation, tentent d’analyser ce moment particulier de notre histoire. Mais pour qui suit, même de loin, les débats, on reste frappé par le climat d’hostilité généralisée qui les anime. L’éthique de la conviction écrase complètement l’éthique de la responsabilité.

Car si l’on parle d’une situation vraiment inquiétante, faut-il consacrer une si grande partie de son énergie à critiquer au bazooka l’autre qui pourtant partage certains éléments de votre positionnement ; faut-il vouloir absolument le diaboliser ? Quel crédit pourrait être donné à ceux qui se com portent ainsi et en même temps protestent contre les atteintes à la liberté d’expression ? Celle-ci est maintenant sérieusement menacée à l’Université. Plusieurs personnalités légitimement qualifiées à s’y exprimer en ont été empêchées par des groupes d’opposants à leurs idées. Aucune confrontation d’idées n’est alors possible.

Et pourtant plus que jamais, la période nécessite un véritable réarmement intellectuel de la République et de ses partisans. Pour le moment les partis en sont incapables. Il faut trouver ailleurs, à distance des médias et des réseaux sociaux, des lieux de réflexion et de débats pour peser sur les forces politiques, syndicales ou associatives. Cela ne peut se faire que sur la base du travail de chercheurs, d’universitaires, d’analystes...Cette tâche essentielle devrait être favorisée, soutenue matériellement par des institutions nationales ou européennes, des fondations, des mécènes.

Il y a urgence !

Jacky Mamou

Cet article a été rédigé pour la revue annuelle du Crif.

Nous remercions son auteur.

Votre demande a bien été prise en compte.
Nous vous remercions de votre intérêt.