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Publié le 25 Novembre 2020

Revue annuelle du Crif 2020 - Un héros très discret, par Sandrine Szwarc

Extrait de la Revue annuelle du Crif 2020 - Bernard Giberstein, le créateur de la mythique société DIM est devenu Gardien de la Vie à titre posthume pour son action héroïque pendant la Shoah. Une découverte.

Le Crif bénéficie régulièrement de l’expertise et des contributions, analyses et articles de nombreux chercheurs.euses et intellectuel.eles sur les nouvelles formes d’antisémitisme, l’antisionisme, la délégitimation d’Israël, le racisme et les discriminations, les risques et enjeux géopolitiques et le terrorisme, notamment.

L’institution produit également des documents dans le cadre de sa newsletter, de la revue Les Études du Crif, sur son site Internet et sur les réseaux sociaux, en publiant régulièrement les analyses et les points de vue d’intellectuels. Des entretiens sont publiés également sur le site. Pour la collection des Études du Crif, plus de 130 intellectuels ont publié des textes.

Chaque année, nous demandons à plusieurs intellectuel.les de bien vouloir contribuer à notre revue annuelle.

Si les textes publiés ici engagent la responsabilité de leurs auteur.es, ils permettent de débattre et de comprendre de phénomènes complexes (laïcité, mémoire, antisémitisme et racisme, identité…).

Dans les semaines à venir, vous aurez le loisir de découvrir ces contributions ! Bonne lecture !

 

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Un héros très discret, par Sandrine Szwarc

Bernard Giberstein, le créateur de la mythique société DIM est devenu Gardien de la Vie à titre posthume pour son action héroïque pendant la Shoah. Une découverte.

Il y a les Justes parmi les Nations et il y a les Gardiens de la Vie moins connus. Le titre de «Juste parmi les Nations», la plus haute distinction civile de l’État hébreu, est décerné à des personnes non juives qui, au péril de leur vie, ont aidé des juifs persécutés par l’occupant nazi. Il a été instauré en 1963 par une Commission présidée par un juge de la Cour Suprême israélienne. Quant à celui de « Gardien de la Vie », il a été institué pour honorer la mémoire de ceux, parmi les juifs, qui ont sauvé leurs coreligionnaires, au péril de leur vie pendant l’Occupation en France ou dans les territoires placés sous son administration. On peut le comprendre aisément, leur action de bravoure était doublement risquée. C’est en 1996, sous l’égide du Consistoire Central et de son président Jean Kahn que «L’association française pour l’hommage de la communauté juive de France aux Gardiens de la Vie » a été créée. L’Association examine, grâce à sa Commission d’attribution composée d’historiens des dossiers constitués de lettres, documents, témoignages, rapports et photographies avant de décider d’attribuer le titre honorifique de Gardien de la Vie après un examen minutieux des pièces en présence. Un Certificat de Gardien de la Vie est alors remis au récipiendaire, à sa famille ou à l’institution qui le représente. Une copie est placée dans les Livres d’Or gardés par la ville de Thonon-les-Bains et une autre est conservée à l’Association pour l’Hommage aux Gardiens de la Vie. Thonon-les-Bains où se trouve le Mémorial de la Clairière des Justes dans le domaine de Ripaille qu’elle gère, déclaré Mémorial national par le président Jacques Chirac, lors de son inauguration le 2 novembre 1997. De nombreux dossiers ont été instruits qui sont maintenant consultables au Mémorial de la Shoah.

Pour son action héroïque pendant la Shoah, le fondateur de la mythique société DIM en a été récompensé à titre posthume. Une cérémonie emplie d’émotion avait lieu même au Mémorial de la Shoah pour honorer la mémoire de Bernard Giberstein le 20 mai dernier.

L’association a en effet découvert grâce aux recherches instruites par son fils Daniel que Bernard Giberstein avait fait passer plusieurs familles juives de la France vers la Suisse pendant la Shoah. N’appartenant à aucun réseau et armé d’un courage qui force l’admiration, Bernard Giberstein a pris des risques inconsidérés pour sauver ces persécutés.

Il n’en a jamais parlé, ne s’en est jamais vanté, ne s’est jamais confié. Pas même à sa famille. Grâce à son fils Daniel qui n’a découvert que récemment ces faits, on a découvert les actions héroïques de l’homme qui a popularisé le bas nylon et révolutionné la lingerie.

Les faits. Au début de la Seconde Guerre mondiale, Bernard Giberstein poursuit des études d’agronomie en Belgique, car à Var sovie, d’où il est originaire, sévissent un antisémitisme très virulent et un numerus clausus. Lorsque la Belgique est envahie par les Allemands en mai 1940, il décide de s’engager dans l’armée polonaise en exil aux côtés de l’armée française. En juin 1940, lors de la capitulation de l’armée française, il se trouve avec son bataillon en bordure de la frontière suisse. Lequel franchit la frontière et Bernard est interné avec 16 000 soldats de l’armée polonaise dans un camp en Suisse. Bernard aurait pu rester dans ce camp jusqu’à la fin de la guerre — ce qu’a fait d’ailleurs l’ensemble des soldats internés — mais le 6 mai 1942, il s’évade et rejoint la Résistance en France.

Au début, il intervient sous son propre nom. Il sera emprisonné un mois et à sa sortie, change de nom pour s’appeler Jacques Simon, né à Médéa en Algérie. Il reprend alors ses activités de résistant. Bernard utilise différents réseaux.

Quand l’Allemagne envahit la Belgique, une cousine de Bruxelles et son mari David Gurfinkel des réseaux Bundistes ont fui vers la France et se sont installés à Saint-Albanles-Eaux (Loire). Daniel a retrouvé des documents, par l’intermédiaire de l’historienne Ruth Fivaz, du passage en Suisse de la famille Gurfinkel le 13 septembre 1942, c’est Bernard qui les a fait passer par les Monts du Chablais. À Saint-Alban-les-Eaux, le résistant a aussi rencontré la famille Kollender, qu’il a fait passer en Suisse le 11 septembre 1942, en traversant le lac Léman. Ces deux familles ont pu témoigner, mais il y a des dizaines d’autres familles qu’il a aidées qui ne sont pas encore connues. Il y a aussi le témoignage de Vita Sztulman qui raconte comment elle est passée en Suisse et qui a découvert totalement par hasard 30 ans plus tard que son passeur n’était autre que Bernard qui entretemps était devenu le patron de son mari chez Dim !

Bernard a été arrêté trois fois par la Gestapo, deux fois il s’est échappé et la troisième fois il est condamné à mort. Le 23 août 1944, il survit miraculeusement au peloton d’exécution alors qu’une partie des condamnés ont déjà été fusillés. Les troupes allemandes fuient, il aura la vie sauve à 24 h près.

Après la guerre, il crée les Bas Dimanche. « Je pense que mon père s’est lancé à corps perdu dans cette aventure professionnelle. C’était sans doute un moyen pour lui de ne pas regarder dans le rétroviseur et de ne pas se rappeler des souffrances passées. Mais je pense que le combat qu’il a mené dans son entreprise était le même que celui qu’il a mené pendant la guerre. C’était un combattant dans l’âme. Pour lui, vivre signifiait combattre, se lancer des défis » confie Daniel Giberstein.

Bernard Giberstein s’est lancé un nouveau défi au moment de la guerre des Six Jours : créer une filiale de DIM en Israël qu’il a appelé Gibor, à la fois diminutif de Giberstein et signifiant « Héros » en hébreu. En quelques mois, il ouvre douze usines et donne des emplois à 4000 personnes devenant le premier exportateur textile d’Israël. Golda Meir lui a dit « qu’elle regrettait qu’il n’y ait pas plus d’industriels de son envergure ». Les usines poussent comme des champignons et les exportations vers l’Asie et l’Amérique battent tous les records. Et pourtant en 1967 il l’avait fait contre l’avis de tous. Mais sioniste dans l’âme il était déterminé. Sa motivation profonde avait pour origine le rêve imaginaire qu’auraient eu ses parents de contribuer à l’expansion d’un pays où les juifs pouvaient enfin vivre fiers et libres sans craindre les persécutions. Bernard Giberstein est décédé en 1976. Son histoire incroyable lui a valu de recevoir en 2019 le titre de Gardien de la Vie à titre posthume.

 

Cet article a été rédigé pour la revue annuelle du Crif.

Nous remercions son auteure.

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Nous vous remercions de votre intérêt.