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Publié le 31 Mai 2006

Auto émancipation ! Avertissement d’un Juif russe à ses frères

« Allez, vous pouvez fermer les yeux et vous cacher la tête comme l’autruche (…) »


La réalité rappelle toujours crûment que l’espoir aime à se changer en illusion.
Il suffit d’un geste, d’un silence, ou d’un mot pour que l’espérance tombe en ruines, pour que d’un avenir timidement rêvé il ne reste rien.
Lorsqu’il rédige en 1882 L’avertissement d’un Juif Russe à ses frères, Yéhouda Leib Pinsker, membre fondateur du mouvement Ahavat Zion (ou encore Hibbat Zion, Amour de Sion), a déjà pris conscience de la condition d’aliéné qui est celle des Juifs d’Europe orientale. En 1881, après l’assassinat du Tsar Alexandre II la Russie se déchaîne dans une vague de pogroms, pillant, violant, tuant les Juifs, jusqu’à Varsovie, pendant près de trois ans. Orchestrés par le pouvoir, ces massacres, sont légalisés par des condamnations iniques contre les défenseurs juifs, et consentis par les milieux intellectuels et révolutionnaires, désespérément muets. C’est ce mutisme, rendu insupportable par ses effets meurtriers, qui rappelle douloureusement aux Juifs l’impossibilité de vivre dans cette partie du monde, selon une existence conçue sur un modus vivendi de porcelaine. Le cri radical de Pinsker ; Auto émancipation ! retentit comme un cri de ralliement parce qu’il porte en lui la possibilité d’une existence autonome. L’émancipation, si elle est refusée en Russie, est brandie en Europe occidentale comme l’étendard d’une civilisation lumineuse. Mais n’est-ce pas là la preuve que partout en Europe les Juifs sont civilement esclaves depuis des siècles puisque de l’Est à l’Ouest, leur condition est dictée et leur présence artificielle ?
Pour en finir avec les trahisons et pour stopper l’hémorragie autrement que par « des palliatifs de rebouteux », il fallait d’abord retrouver la parole. Pinsker interpelle les Juifs comme Moïse s’est adressé à eux, comme à une nation. Son texte n’est pas une lamentation. Les dégâts provoqués sur l’être juif sont incommensurables et la perte s’annonce pour son peuple s’il ne fait pas le choix d’une existence nationale propre. Or, c’est précisément sur cette condition non négociable que le constat de Pinsker est sans complaisance : les Juifs se sont habitués à leur sort plus précaire que celui du commun des mortels. Confession honteuse, humiliante et indigne qui ordonne « la reconquête du respect de soi-même » (1), avant d’envisager la possibilité de s’organiser politiquement sur un territoire. La terre d’Israël n’est pas dans le texte de Pinsker, l’unique horizon du peuple juif. La question territoriale reste centrale, elle est indispensable à la reconstruction, même si au moment de la rédaction l’auteur considère que l’essentiel est de trouver pour les Juifs une nation qui accepterait d’être un abri pour eux, ignorant temporairement le rôle fédérateur d’Eretz Israël.
Pour autant, sans retour à Sion, le texte de Pinsker contient l’essence du sionisme ; ce qu’il faut d’indépendance, de dignité et de liberté pour arracher la parité aux nations.
Georges Bensoussan présente et commente Léon Pinsker en démontrant la particularité de sa vision clairvoyante d’une solution nationale et territoriale à la « question juive », exprimée dans une clarté saisissante et si convaincante. L’Auto-émancipation ! est un souffle libérateur qui s’inscrit dans l’histoire passionnante de l’invention du sionisme dont on a un aperçu ici, et qu’on peut découvrir plus profondément dans l’Histoire intellectuelle et politique du Sionisme de Georges Bensoussan. Ce texte mériterait une large diffusion. Si sa première adresse était faite aux Juifs, il pourrait aujourd’hui, aisément porter la contradiction aux esprits convaincus que le sionisme est une manifestation raciste et scandaleuse de l’être juif.
Stéphanie Dassa
Léon PINSKER, Auto émancipation ! Avertissement d’un Juif russe à ses frères. Notes et Postface par Georges Bensoussan ; Ed. Mille et Une Nuits, 2006. 2, 50 €
Notes:
(1) G. Bensoussan, Histoire intellectuelle et politique du Sionisme 1860-1940, Fayard 2002, page 96

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