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Publié le 21 Novembre 2003

Léon Blum. Lettres de Buchenwald Éditées et présentées par Ilan Greilsammer

Arrière-petit-fils de Blum, Antoine Malamud a décidé de confier à Ilan Greilsammer une soixantaine de lettres que l’ancien Président du Conseil, prisonnier à Buchenwald d’avril 1943 à avril 1945, adressa à son fils Robert, officier français, lui-même en captivité à la même époque, à Lübeck, en Allemagne.



L’intitulé de l’ouvrage peut faire illusion. Car il y eut Buchenwald et Buchenwald. Arrêté par la police de Vichy le 15 septembre 1940, Léon Blum, après la farce judiciaire que constitua le procès de Riom, fut transféré à Buchenwald le 31 mars 1943 via Clermont-Ferrand et Paris.

À l’orée du camp de sinistre mémoire où furent assassinés et réduits en cendres des milliers de Juifs, Léon Blum fut installé dans une petite maison forestière.
Dans les lettres signées « Léon » et toutes adressées à son «cher enfant», Robert, fils de sa première épouse, Lise Bloch, Léon Blum décrit une existence somme toute bucolique passée aux côtés de sa compagne, Jeanne Reichenbach, alias Janot, qu’il épousera devant un notaire de Weimar, le Dr Liebinskind le 5 septembre 1943.

Bien qu’il soit évident que Léon Blum devait tenir compte de la censure de ses geôliers et que sa correspondance avec ses proches, strictement contingentée, lui était d’un grand secours psychologique, on reste étonné devant des propos réitérés tout au long des ses lettres et qui pourront sembler surréalistes à certains compte-tenu de l’endroit d’où elles étaient rédigées : « Mon sommeil est satisfaisant. Je passe plusieurs heures par jour au grand air », « Je sors et je marche par tous les temps », « Soleil et brise élyséenne (…) mais les arbres ont encore toutes leurs feuilles », « Le temps qui est merveilleux depuis une douzaine de jours », « Hier, il y avait du soleil et un beau ciel bleu. Aujourd’hui, un brouillard laiteux emplit l’atmosphère, avec la couleur et presque la consistance de l’ouate. La neige continue à tomber », « Le décor Christmas s’accentue », « Nous vivons beaucoup à l’air : jardin ou fenêtres grand ouvertes »…

Dans la lettre n°31, datée du jeudi 30 décembre 1943, Blum décrit par le détail son repas de Réveillon : potage de tomates, croustades de viande hachée sur lit de coquillettes et tarte au chocolat. Janot, toujours attentionnée a disposé les présents autour de petits arbres de Noël. Nous sommes à Buchenwald. On croit rêver.

Pour améliorer un ordinaire de base « qui est celui des soldats S.S. », Léon et Janot se lancent dans la culture maraîchère : plants de salades, cerfeuil et persil. Mais, « les crudités continuent à faire défaut ».

« Nous n’avons pas de grammophone », se plaint Léon Blum qui écoute néanmoins régulièrement de la musique classique à la radio, parcourt "un tas de journaux de langue française" et, par le biais des colis qu’il reçoit, se constitue une belle bibliothèque et s’adonne à une lecture aussi éclectique qu’intense : Gide, Mérimée, Shakespeare, Luther, Voltaire, Fichte, Goethe, Mme de La Fayette, La Rochefoucauld, Napoléon et bien d’autres.

Sa santé est une préoccupation constante. Bien que son poids soit convenable, environ 78 kilos, sa tension « qq peu hypo » acceptable : 12-7 et son taux d’urée « tout à fait normal (0 gr 30) », Léon Blum se plaint de ses rhumatismes, de son herpès, de son eczéma, de lombago et d’urticaire, de trachéite, de sciatique et de problème dentaires. Sans oublier la furonculose récurrente qui vire parfois à l’anthrax. Il n’est pas avare de détails sur les traitements que le médecin lui prescrit : salycicate, sympathil, pommade à l’ichtyol, compresses chaudes ou Dagénan. Janot, elle, « souffre toujours de ses migraines atroces ».

Ici et là, il évoque les succès scolaires de ses petits-enfants, leurs vacances de ski.

Bref, si l’on en croît la lettre n°36, « l’ensemble de notre vie matérielle reste confortable ».

Certes, on devine, à travers les lignes, quelques moments difficiles comme l’évocation de la mort de son co-détenu, Georges Mandel, assassiné en juillet 1944 (Lettre n°46 dite "Testament" ) : « Le départ soudain et la mort de notre compagnon m’ont obligé à des réflexions que tu auras sans doute faites de toi-même », mais l’ensemble de cette correspondance assez banale laisse pantois.
Léon Blum pouvait-il ignorer qu’à quelques enjambées de sa résidence forcée, on assassinait et on brûlait ses frères juifs ?

Rien, en tout cas dans ses « Lettres de Buchenwald » n’y fait référence. Toutefois, dans son introduction, Ilan Greilsammer signale que dans un volume de l’œuvre, paru en 1955, Léon Blum mentionne qu’il a senti des « odeurs étranges » venant du camp et aperçu « des prisonniers en guenilles de l’autre côté de la palissade ». Ilan Greilsammer rappelle fort à propos également que le silence de Blum jusqu’à sa mort le 30 mars 1950, sur les conditions de sa captivité avait permis à ses détracteurs, les propagandistes staliniens notamment, de faire courir les pires bruits sur « la villa « tout confort » offerte par les nazis à Blum ».

On peut, dans ces conditions, se demander si la publication de ces lettres était souhaitable et opportune. Rien n’est moins sûr.

Mais le document est une pièce utile à verser au dossier Blum. Il passionnera ceux qui s’intéressent à cette période terrible de l’Histoire.

Jean-Pierre Allali

Léon Blum. Lettres de Buchenwald. Éditions Gallimard. 192 pages. 20€

Historien et chercheur israélien de renom, Ilan Greilsammer est l’auteur d’une biographie monumentale, qui fait autorité, du grand leader socialiste que fut Léon Blum (*):Blum. Éditions Flammarion. 1996.

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