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Publié le 12 Mai 2006

OPA sur les Juifs de France. Enquête sur un exode programmé 2000-2005 de Cécilia Gabizon et Johan Weisz

Selon le vieil adage « deux Juifs, trois opinions », je voudrais rendre compte sereinement d’un ouvrage récent « OPA sur les Juifs de France », coécrit par Cécilia Gabizon, journaliste au Figaro et Johan Weisz, journaliste à Radio Shalom. Permettez-moi de personnaliser cet article. Je pense que l’on peut et que l’on doit avoir des opinions divergentes. Je pense qu’il ne peut y avoir dans la communauté juive de monolithisme et/ou de pensée unique. Je suis donc partisan du libre débat, dépassionné et modéré. Selon moi, la modération doit toujours primer. Elle est une exigence intellectuelle et morale.


On peut poser sur ce livre un regard agacé ou méfiant, lui reprocher des lacunes et des erreurs, un titre gonflant et inapproprié. Par ailleurs, des lecteurs pensent que ce livre nourrit le phantasme de la double allégeance. J’ai discuté de ce livre avec mon ami Pierre-André Taguieff. J’ai entendu ce qu’il m’a dit. Je comprends également qu’il soit agacé d’être ramassé dans un chapitre déplaisant. Tout cela est gênant.
Pourtant, même si j’entends ce que l’on me dit, je ne voudrais pas que les insultes fusent. J’ai donc une autre lecture et je voudrais à mon tour susciter le débat. J’ai par exemple été touché par les premières pages du livre. Gabizon et Weisz racontent qu’un jour, Pierre Besnainou imagine une visite à Sarcelles « dans les cages d’escalier miteuses, là où vivent des foyers touchés par le feu antisémite qui rougeoie dans les banlieues. » Besnainou convainc des dirigeants juifs de l’accompagner à Sarcelles. « Partout, les cinq dirigeants juifs écoutent, effondrés, le récit d’un quotidien mortifère. Un récit que nous entendrons aussi : le cortège d’insultes, les fenêtres brisées par les jets de pierre, la boîte aux lettres régulièrement taguées d’un « Mort aux Juifs », la « mezouza », cet insigne placé à l’entrée des foyers juifs arraché, et la peur qui rôde, comme un poison qui infuse lentement. La crainte permanente de voir leurs enfants agressés assombrit les visages des mères, jour après jour… (p.12) » Les auteurs racontent que les dirigeants de l’Agence juive furent atterrés de ce qu’ils virent et entendirent. Besnainou propose d’aller frapper chez les voisins, et de porte en porte, les récits inquiétants se répètent. La peur est revenue : « pour les responsables sionistes et israéliens, l’issue est claire : les juifs de Sarcelles ne peuvent plus rester dans cette banlieue devenue périlleuse. Plutôt que de déménager dans un quartier voisin, dans une fuite en avant qui leur semble vouée à l’échec, les Juifs doivent collectivement gagner Israël au plus vite, pour vivre librement sans avoir à se cacher. C’est ainsi que germe l’idée de l’opération « Sarcelles d’abord » (p.17).
Il était important de rappeler ce contexte. Il est à la fois question de déperdition des valeurs de la République, de villes qui se meurent, qui « crèvent » littéralement de devenir des ghettos de misère. Il est aussi question d’une violence urbaine devenue presque banale, d’insultes racistes ou antisémites au quotidien. Les gens ont mal, oui. Mal de partout, tous les jours, dans la grisaille des banlieues parisiennes. Et même si la banlieue est heureusement autre, cela existe aussi. Il faut alors entendre le cri de ces Juifs qui ont mal aussi. Mal d’être esseulés, abandonnés. Mal d’avoir mal et de devoir se cacher, mal d’être mal perçus, mal d’être insultés, mal d’être vilipendés. Oui, il faut entendre cela et le dire.
Les deux auteurs parlent ensuite de l’Agence juive : « bras armé du sionisme » (p.18). L’Agence juive est une structure complexe, mais son but est d’une grande simplicité : faire monter les Juifs en Israël. Il est le fondement et la source de ce que l’on nomme le sionisme. N’est ce pas le but avéré du sionisme que de rassembler le peuple Juif en Israël ? Pourquoi faudrait-il d’ailleurs interdire aux Juifs qui le souhaitent le droit de vivre en Israël ? Pourquoi faudrait-il leur interdire le droit d’être sujet de leur propre histoire ? Pourquoi faudrait-il leur ôter le droit inaliénable de vivre sur cette Terre, de puiser en sa source, de bénir ses entrailles, de pleurer pour ses monts et merveilles, d’espérer y élever ses enfants et de cultiver sa propre histoire ? Pour beaucoup de Juifs, le sionisme est tout simplement l’espoir, une refondation, une libération, une identité retrouvée.
Mais les auteurs rappellent que depuis quelques années, les candidats à l’immigration sont rares, les chiffres ne cessent de décliner. En 2004, ils ne sont que 2.000 Juifs de France à se rendre en Israël. Les auteurs insistent aussi sur le fait que sans immigration, l’Etat juif s’éteindra. Alors, à partir de janvier 2004, des entrepreneurs, des consultants, des responsables politiques et des spécialistes du dossier sont chargés d’évaluer le potentiel d’émigration de la diaspora occidentale (p.31).
Je m’arrête là délibérément parce que je ne suis pas obligé de rendre compte de l’intégralité du livre. Après tout, chacun est susceptible de se faire sa propre idée. Les uns trouveront que ce livre est mauvais, d’autres qu’il est très bon. J’invite les lecteurs à le lire, parce qu’il suscite une réflexion sur des stratégies qui ont été élaborées, sur des courants qui s’affrontent et des conflits qui ont lieu. Dernière chose, je ne pense pas que les nombreux contempteurs de l’Etat d’Israël aient besoin de ce livre pour crier au complot (sioniste) et au loup, tout simplement parce qu’ils détestent Israël.
Marc Knobel
Cécilia Gabizon et Johan Weisz, OPA sur les Juifs de France. Enquête sur un exode programmé 2000-2005. Paris, Grasset, 2006, 264 pages.

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