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Publié le 20 Janvier 2016

L.R., les silences d'un résistant, par François Rachline (*)

Un ouvrage remarquable.

Une recension de Jean-Pierre Allali
 
Grâce à la ténacité et à l'opiniâtreté de son fils, un grand résistant français sort de l'ombre : L.R., Lazare Rachline. Pour étayer son témoignage, l'auteur a puisé aux archives les plus diverses et les plus sûres. « Heureusement, ma mère ne jetait rien. J'ai retrouvé dans les papiers familiaux nombre de documents, photos, lettres, témoignages, condoléances, ordres de mission, mémoires, notes, agendas, cartes d'identité, tickets d'alimentation, cahiers d'écriture, comptes bancaires, diplômes, décorations, rapports, certificats, conférences, discours... ». Ajoutez à cela des rencontres avec des personnes ayant connu ou côtoyé Lazare Rachline et des textes conservés aux Archives françaises et anglaises.
 
On peut dire que le fils a littéralement reconstruit le père, tissant, fil après fil, le portrait d'un grand homme, d'un grand Français.
 
Les pouvoirs publics commencent d'ailleurs à rendre à Lazare Rachline les honneurs qu'il mérite puisque le Conseil de Paris a voté, en  juillet 2015, l'attribution de son nom à un lieu parisien très symbolique. Un jardin du quartier du Marais, portera bientôt le nom de Lazare Rachline.
 
Un homme dont le fameux André Dewavrin alias colonel Passy dira un jour : « Vous êtes pour moi l'un des représentants les plus authentiques et les plus désintéressés de ce que fut la Résistance ».
 
Très tôt, Lazare Rachline fut confronté à la politique hitlérienne et à ses méfaits contre les populations juives d'Europe. C'est ce qui l'amena, en 1927, à fonder, avec Bernard Lecache, la LICA, Ligue Internationale Contre l'Antisémitisme, qui deviendra, en 1979, la LICRA. Dès le départ, pour la grande organisation antiraciste, un mot d'ordre : « Notre doctrine, c'est la conscience ; notre programme, c'est la justice. »
 
Né  le 25 décembre 1905 à Gorki, en Russie, Lazare Rachline, venu très jeune en France, a épousé, en 1932, Suzanne Abraham. Il était le fils de Zadoc Rachline, fondateur, en 1933, d'un atelier, « Les usines Métallurgiques de Literie ». L'entreprise, reprise par Lazare et par son frère, Vila, futur membre d'un réseau d'évasion britannique, qui sera lui aussi un héros de la guerre, compte plus de trois cents salariés en 1939.  Lazare Rachline a été naturalisé français en 1938.
 
Engagé dans l'armée française pendant la Deuxième Guerre mondiale, Lazare Rachline est fait prisonnier le 21 juin 1940 dans les Vosges. Interné à Baccarat, il est ensuite dirigé vers le Stalag IV B, en Saxe, un camp dont il réussit à s'évader au printemps 1941 pour rejoindre les siens, à Brive-la-Gaillarde. C'est au Stalag que Lucien entendra parler pour la première fois du fameux appel du 18 juin du général De Gaulle. Dès lors, toute sa pensée se concentrera sur un objectif : comment prendre part à la résistance à l'ennemi nazi ? En France, le second statut des Juifs a été promulgué. L'entreprise familiale est placée sous administration d'un gérant aryen, Casimir Prévost.
 
Les premières missions de LR consistent à préparer des postes de radio ou encore à repérer des terrains d'atterrissage puis à s'occuper de planques. Les choses sérieuses viendront avec l'organisation de l'évasion de six officiers anglais d'un camp, Mauzac, où ils sont retenus prisonniers. Elle aura lieu la veille de la rafle du Vél' d'Hiv'. À partir de juillet-août 1942, LR pénètre les arcanes du réseau VIC. Il tombera, en tant qu' « aviateur canadien du nom de  Henry Dean » entre les mains des phalangistes espagnols lors d'une opération à Figueras. C'est en soudoyant un médecin qu'il pourra quitter le territoire espagnol pour l'Écosse via Gibraltar puis, enfin, Londres. En novembre 1943, il rejoint les services français de la capitale britannique.  Georges Boris, commissaire à l'Intérieur,  lui propose alors de  remplacer Pierre-Bloch à la tête de la NM.  Depuis le 30 mai, le général de Gaulle réside à Alger. LR décide de le rejoindre. C'est le grand tournant. Le 25 février 1944, LR quitte Londres pour Alger en compagnie, notamment,de Raymond Aubrac. Après une escale de deux jours à Casablanca, LR et ses compagnons atterrissent à l'aéroport de Maison Blanche. Lucien connaît bien Alger où il a prononcé, dans les années 30, des discours au nom de la LICA. Il y restera un mois. Le temps de rencontrer, le 23 mars, le général De Gaulle. C'est le moment clé de la carrière de Lucien. Le général lui confie la délégation nationale avec la mission de mettre en place en France, la délégation générale et la délégation militaire. On réalise à ce propos l'importance du travail de François Rachline : il nous révèle que son père fut, ni plus ni moins, l'envoyé spécial de De Gaulle en métropole en attendant la Libération du pays. « En somme, vous allez être président du Conseil en France et constituer un gouvernement, c'est-à-dire une mission plus grande et plus large-vous verrez les gens au coin des rues et non à l'Élysée. Vous êtes le général de Gaulle en France ». C'est, on l'imagine, un tournant dans la vie de LR qui « contribue à écrire l'histoire de la France, au quotidien ». Le général ne l'oubliera pas qui écrivit à sa veuve, peu après le décès de LR en janvier 1968 : « Lucien Rachet avait servi de façon exemplaire à l'époque où c'était le plus difficile et le plus méritoire, manifestant au combat, dans la Résistance et dans ses fonctions de Délégué du Gouvernement provisoire, les plus éminentes qualités de courage et de dévouement. Je garderai fidèlement son souvenir ».
 
Puis viendra la mission « Urodonal » dans l'Ain. Après la Libération, LR se retrouvera au ministère de l'Intérieur, emploi dont il démissionna avant un retour à la « vie régulière ». Il sera vice président de la LICA jusqu'à sa mort.
 
Soldat de l'ombre, Lazare Rachline, au cours de sa carrière, sera amené à emprunter les pseudonymes les plus divers. Il sera tour à tour, Lucien, Lucien Rachet, Lucien Rachlet, Louis Ragot, John Beverley, Socrate, Lazrach,...
 
Au fil des pages de ce récit haletant, on croise des personnages désormais célèbres dans l'histoire de France : Marcel Dassault, Jean-Louis Servan-Schreiber, Daniel Mayer, Edmond Jabès, Marcel Bleustein, Jean Pierre-Bloch et son épouse, Gaby, Emmanuel d'Astier de la Vigerie, Pierre de Bénouville, Henri Frenay, le dessinateur Tim, Jacques Soustelle, Pierre Lazareff, Raymond Aron, René Mayer, le colonel Ély, Michel Debré, Marcel Bidault, Jacques Chaban-Delmas, Alexandre Parodi, Jacques Bingen, Guillain de Bénouville...
 
Outre les informations de première main concernant le rôle éminent joué par Lazare Rachline dans les années de guerre, l'ouvrage de François Rachline permet de reconstituer les premiers pas et les premiers combats de la LICA avec Bernard Lecache, bien sûr, mais aussi Georges Zérapha, Joseph Kessel et bien d'autres encore. 
 
Les dernières pages de l'ouvrage sont consacrées aux relations de LR avec l'État d'Israël et ses dirigeants. Bien que juif peu pratiquant, Lazare Rachline montra, dès la création de l'État juif, une sympathie marquée pour le sionisme. En témoigne le discours vibrant qu'il prononça au Cirque d'Hiver le 25 mai 1948. Il s'était d'ailleurs lié d'amitié avec Menahem Begin.
 
Note :
(*) Éditions Albin Michel. Septembre 2015. 400 pages. 22 euros.
CRIF

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