Jean Pierre Allali

Membre du Bureau Exécutif du CRIF, Jean-Pierre Allali préside la Commission des Relations avec les Syndicats, les ONG et le Monde Associatif.

Blog du Crif - Birobidjan, l’autre état Juif

08 Février 2021 | 359 vue(s)
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Peu de gens, y compris au sein du monde juif, savent qu'en 2021, il existe, en dehors d'Israël, un autre État juif sur la planète. Il s'agit de la République Autonome Juive ou oblast (région) du Birobidjan qui est l'une des 85 entités constituant la Fédération de Russie.

Mais ce qui distingue aujourd'hui fondamentalement Israël du Birobidjan, c'est que l'État juif du Moyen-Orient où est désormais rassemblée la plus grande partie des Juifs du monde, soit quelque sept millions d'âmes sur huit millions et demi d'habitants est vraiment un État juif alors que le Birobidjan, où, depuis sa création en 1928, la population juive n'a jamais été majoritaire, voit le nombre d'habitants juifs diminuer drastiquement et tendre inéluctablement vers la disparition.

Birobidjan, histoire d'une fiction aussi étonnante qu'extraordinaire.

 

28 mars 1928 : Le présidium du Comité Central Exécutif de l'URSS vient de s'achever. Sa décision est prise. Onze ans seulement après la proclamation de la Déclaration Balfour par le gouvernement de la Grande-Bretagne, envisageant la création d'un État juif en Palestine, un pays juif va voir le jour en...Extrême-Orient soviétique !

Après d'âpres discussions et de nombreuses controverses, le procès-verbal numéro 45 décide que l'avenir du peuple juif ne se jouera pas au Proche-Orient, mais à la frontière de la Chine, dans une contrée sauvage et presque inhabitée, que certains appellent le Bidjano-Birsk et d'autres le Birsko-Bidjan et qui finira par devenir le Birobidjan.

La création d'un État juif au sein de l'Union Soviétique venait récompenser certains dirigeants juifs de la « Yevsektsia », la section communiste juive. Parmi eux, Simon Dimanstein, qui proclamait, dès 1918 : « Nous devons créer des communes juives et former des travailleurs agricoles juifs. Nous devons créer une Palestine à Moscou ».

Le procès-verbal numéro 45 aurait pu rester lettre morte, mais les tenants d'un État juif trouvèrent un appui inattendu, un supporter fervent de leurs idées, en la personne du président de l'URSS, le camarade Mikhaïl Kalinine, qui se révéla être un ami des Juifs. Le message qu'il leur adressa alors, message répété à l'occasion de plusieurs discours, pouvait se résumer en ces termes : « Faites votre alyah au Birobidjan. Vous préserverez ainsi votre judéité et votre identité sioniste. Saisissez votre chance ! »

D'autres projets d'installation des Juifs dans l'agriculture avaient germé dans l'esprit des technocrates russes, et des embryons de foyer national juif existaient en Ukraine, en Crimée, en Lituanie, en Volynie, en Bessarabie, au Caucase, au Daghestan et même en Ouzbékistan et en Sibérie. Mais le pouvoir soviétique jeta son dévolu sur le Birobidjan. « Birobidjan ! Birobidjan ! »

Sur la rive nord du fleuve Amour, qui le longe sur 646 kilomètres, face à la Mandchourie, limité à l'est par les montagnes du Khingan et au nord par les monts Boureï, grand comme la Belgique, le futur État juif était loin de ressembler à la Terre Promise de la Bible. Mais nombreux toutefois furent les Juifs, considérés par le Xème Congrès du P.C. de l'URSS comme une « minorité nationale n'ayant pas de territoire en Union Soviétique », à répondre à l'appel de ce sionisme intérieur.

La décision du 28 mars 1928 avait été précédée d'une expédition scientifique qui mit un mois à faire le trajet depuis Moscou, resta sur place près de deux mois, explora un million d'hectares et parvint à la conclusion que, nonobstant le climat rigoureux ( de -21°C en hiver à + 21°C en été), une topographie ingrate et la présence d'une population de 27 000 personnes ( Cosaques, Ukrainiens, Biélorusses, Coréens, Chinois, Yakoutes et Toungousses), le territoire, avec ses 36 000 kilomètres carrés, était idéal pour le futur État juif.

Ses richesses naturelles : taïga, or, cuivre, fer, mercure, charbon, graphite, marbre et pierres précieuses, compensaient largement ses inconvénients. Les conclusions positives de l'expédition enthousiasmèrent le journal juif de Moscou, « Der Emess » (La Vérité), qui titra, dans sa livraison du 22 janvier 1928 : « Vers un pays juif », tandis qu'au même moment, à Minsk, Abraham Merejine, dirigeant juif local, s'écria, avec des accents herzliens, au IIème Congrès des paysans juifs de Biélorussie : « Si seulement vous le voulez, cela deviendra réalité ! »

On aurait pu penser que les tenants d'un rétablissement d'un État juif en terre d'Israël verraient d'un mauvais œil cette « concurrence ». Il n'en fut rien. Collaborateur et biographe de Theodor Herzl, Reuben Brainvine, écrivit : « En tant que sioniste resté fidèle à mes idéaux, je ne vois nul conflit, nulle contradiction, entre le sionisme authentique et pur et le birobidjanisme. L'existence de deux républiques socialistes, l'une en Eretz Israël et l'autre en Sibérie, ne peut qu'être profitable au judaïsme. La création de la République juive au Birobidjan n'exige pas de sacrifices ni d'efforts financiers de la part des Juifs qui souffrent la misère dans les pays où ils sont persécutés. Il est cependant regrettable que la jeunesse juive soviétique ne semble pas pressée d'y aller, car toutes les possibilités dans les domaines les plus divers lui sont offertes. Mais, étant donné que le gouvernement de l'Union Soviétique est fermement décidé à établir une République juive au Birobidjan, une possibilité s'ouvre aux Juifs de l'étranger, des pays où ils sont persécutés : venir s'installer au Birobidjan. »

Et les Juifs, de tous côtés, partirent pour le Birobidjan. En avril 1928, un premier groupe quitta Kazan au Tatarstan, et, après dix mille kilomètres de chemin de fer et quatre semaines d'un voyage éreintant, il atteignit Tikhonkaïa, petite station du Transsibérien. Ici et là, d'autres groupes se décidèrent à franchir le pas. Des cérémonies officielles accompagnaient les partants : flonflons et discours, drapeaux rouges et embrassades. Les 650 premiers volontaires durent rapidement se rendre à l'évidence : rien n'avait été prévu pour leur installation. Il fallut partir de zéro dans l'improvisation la plus totale sur fond de découragement. Certains rebroussèrent immédiatement chemin. Les plus déterminés (ou les plus fous !) restèrent.

En 1930, le Birobidjan comptait 3 000 Juifs. C'est alors qu'on décida d'ouvrir le pays aux Juifs étrangers. 1931 vit l'arrivée de 345 Lituaniens, 47 Argentins, 26 Roumains, 14 Lettons, 11 Allemands, 3 Polonais, 2 Sud-Africains, 1 Français (les Français seront tout de même 88 l'année suivante, en 1932) et même 21 Américains (90% d'entre eux retourneront aux États-Unis au bout de quelques mois).

Malgré la dureté des conditions de vie et le nombre important de « yordim », la population juive s'accroît : 4 000 âmes en 1931, 7 000 en 1932. Le 20 novembre 1934, le « yiddish » est décrété langue officielle, deux autres langues étant autorisées, le russe et...le coréen. On se met à rêver d'une République juive que les autorités centrales promettent d'instaurer « dès qu'on atteindra une population juive d'une centaine de milliers de personnes ». Dans un poème écrit en 1936, Peretz Markish s'exclame : « Un peuple vient vers toi, taïga, pour devenir jeune ».

Le Théâtre Juif est inauguré en 1934. Puis c'est la Bibliothèque, des écoles et le journal local « Birobidjaner Stern » (L'étoile du Birobidjan). À la fin de 1934, les Juifs, qui sont désormais 14 000 représentent 15% de la population totale. En 1936, ils sont 16 000 et 19 000 en 1937. Ainsi, dix ans avant la naissance d'Israël, existait déjà, à des milliers de kilomètres de là, un État juif en puissance.

C'était hélas compter sans la folie des hommes, ou plutôt d'un homme, Staline. Le dictateur, obsédé par les complots qui le viseraient, organise des purges à travers le pays, qui sont autant de vagues de terreur, de crimes et de sang. C'est le temps des tristement célèbres « Procès de Moscou ». Accusé d'être un repère d'anciens bundistes et autres socialistes « judéo-comploteurs », le Birobidjan est touché de plein fouet. Les pionniers et les dirigeants juifs du Birobidjan disparaissent ou tombent sous les balles. C'est le cas de Simon Dimanstein et de Moshé Litvakov. 

Toutes les structures communautaires sont dissoutes. Écoles, centres culturels et journaux juifs ferment leurs portes. On assiste alors à une « déyiddishisation » forcenée de la région. Une chape de plomb s'abat sur l'État juif.

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale et de la Shoah, le yiddish réapparaît, mais le cœur n'y est plus. Au recensement du 15 janvier 1959, le Birobidjan compte 162 856 habitants dont 14 269 Juifs, soit 8,8%. Le reste de la population se composait comme suit : 78,2% de Russes, 8,9% d'Ukrainiens, 1% de Biélorusses et 0,9% de Mordvines.

Étrangers, en somme, dans leur propre État, les Juifs quittent peu à peu le pays, notamment pour Israël. En 1970, ils ne représentent plus que 7% de la population.

En 1984, on comptait 7 000 Juifs au Birobidjan. Ils ne sont plus désormais que 4 000, âgés pour la plupart.

 

En 2021, les bâtiments officiels du pays exhibent toujours sur leurs frontons leurs caractères hébraïques et la langue officielle est toujours le yiddish. Un rabbin Habad, Eliahou Reiss tente de maintenir un minimum de religion malgré la multiplication des mariages mixtes. Le gouverneur de la région, Alexander Levintal, a fait construire un mikvé, bain rituel. Une première au Birobidjan. Et, dans la foulée, lui qui n'est absolument pas religieux décida de faire...sa bar mitsva !

 

Et, aussi étonnant que cela puisse paraître, 150 immigrants juifs se sont installés, il y a quelques années, au Birobidjan. Malgré ces nouvelles sympathiques, il ne fait aucun doute que le rêve fou de Simon Dimanstein et de ses amis a été assassiné par Staline.

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