Marc Knobel

Historien. Directeur des Etudes au CRIF

C'est à Bâle qu'eut lieu la genèse du futur Etat juif. Il y a tout juste 119 ans

31 Août 2016 | 74 vue(s)
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Il y a 119 ans, le 29 août 1897, s'ouvre au casino de Bâle en Suisse, dans la ferveur générale, le premier congrès du Mouvement sioniste, initié par Theodor Herzl, et dont l'objectif est de créer «un foyer pour le peuple juif». 
 

 

Le sionisme, résume le Professeur Ilan Greilsammer, prenait sa place dans le mouvement dit des « nationalités », par lequel des peuples opprimés par des Etats ou des empires cherchaient à se libérer et à constituer leur propre Etat-nation.(1)  
 
Retour sur un événement fondateur de l’histoire contemporaine (2) .
 
Le mot «Etat» était pourtant soigneusement évité, afin de ne pas provoquer probablement trop vite les puissances de l'époque, mais c'est bien de cela qu'il s'agissait. 
Rappelons que l'année précédente, Herzl avait publié à Vienne L'Etat juif, son essai de solution moderne de la question juive. Le 15 février 1896, donc, apparaît dans la vitrine d'une librairie de Vienne un ouvrage mystérieux : Der Judenstaat, Versuch einer Modernen Lösung der Judenfrage (L'État juif, recherche d'une réponse moderne à la question juive). L'auteur, Theodor Herzl (35 ans), est un journaliste hongrois d'origine juive... mais il est très éloigné du judaïsme traditionnel, il est également assimilationniste. 
 
Theodor Herzl suit à Paris l'année précédente le déroulement de l'Affaire Dreyfus pour le compte de la Neue Freie Zeitung, un journal de Vienne. Il assiste en particulier (le 5 janvier 1895) à la cérémonie ignominieuse de dégradation du capitaine Alfred Dreyfus dans la cour des Invalides. Après lui avoir arraché boutons et épaulettes, un adjudant brise le sabre du proscrit. Dans ses Mémoires, Dreyfus relatera la scène : « Aussitôt après la lecture du jugement, je m’écriai en m’adressant aux troupes : "Soldats, on dégrade un innocent ; soldats, on déshonore un innocent. Vive la France, vive l’armée !" ». 
Herzl se trouve au milieu de la foule. 
 
Il entend les hurlements, on veut pendre Alfred Dreyfus. Des badauds hurlent « Mort aux Juifs » et les insultes antisémites fusent de toutes parts, à Paris. Le jeune journaliste est scandalisé, révolté par la flambée d'antisémitisme dans la patrie des Droits de l'Homme : la France. 
 
Herzl dira plus tard que l'affaire Dreyfus a motivé son engagement, même si cela n'apparaît pas dans son journal(3) .
 
Il en tire la conclusion qu'il est illusoire pour les juifs de chercher leur salut dans l'assimilation et qu'ils doivent posséder leur propre État. Cet État doit être en mesure d'offrir un refuge à tous les juifs qui viendraient à être persécutés. C'est la thèse qu'il présente dans son ouvrage : Der Judenstaat. Seule la création d’un Etat juif pourrait sauver son peuple(4) .
 
Dans les mois qui suivent la parution de L'État juif, Theodor Herzl entreprend de rencontrer de nombreux dirigeants politiques, tels Frédéric II ou des membres du gouvernement turc à Constantinople, afin d’obtenir d’eux un pays où les Juifs pourraient vivre en sécurité. Sans résultat. Convaincu que son manque de succès était dû au fait qu’il n’était le porte-parole que de lui-même, cherchant une idée qui transformerait son organisation chancelante en mouvement de masse et en force politique, il songe alors à organiser un congrès international(5) . 
 
Herzl, (avec ses amis Max Nordau(6)  et Israël Zangwill), décide donc de réunir un congrès. La ville de Munich est pressentie mais les rabbins locaux se montrent hostiles au mouvement sioniste et c'est finalement à Bâle, en Suisse, que se retrouvent en août 1897, les 204 délégués juifs.
 
Malgré ses efforts, de nombreux juifs refusaient de coopérer et d’annoncer le congrès dans leurs journaux, raconte l’historien Richard Millman. 
 
Herzl créa donc un hebdomadaire, Die Welt, paru pour la première fois le 4 juin 1897, qui avait pour tâche de préparer le public à l’événement, et qui resta le principal journal sioniste jusqu’à la Première guerre mondiale. Puis, il réunit à Bâle le premier Congrès sioniste et fonde une Organisation sioniste dont il devient le premier président. De riches philanthropes comme le baron Edmond de Rothschild soutiennent le mouvement et achèteront des terres en Palestine ; à l'aube du XXe siècle, celle-ci compte une vingtaine de colonies agricoles exploitant 18.000 hectares(7). 
 
« A Bâle, j'ai fondé l'Etat juif »
 
« Si je devais résumer le congrès en un mot (…) à Bâle, j’ai fondé l’Etat Juif. Si je disais ceci à haute voix aujourd’hui, je serais accueilli par un rire universel. Dans cinq ans peut-être et certainement dans cinquante ans, tout le monde le reconnaîtra. » 
 
C’est donc ainsi que le journaliste Theodor Herzl résume, dans son journal intime, le rassemblement qui s'achève dans la grande salle à colonnades du casino de Bâle, en Suisse. 
Car, du 29 au 31 août 1897, environ 200 délégués juifs d'Europe, d'Afrique du Nord, d'Amérique et d'ailleurs, élégamment vêtus et portant cravate blanche, comme l'avait exigé Herzl dans un souci de respectabilité, signent l'acte de naissance du sionisme politique. 
 
Quelques rabbins assistent à la conférence, et environ douze femmes, qui n’avaient pas encore le droit de vote. Etaient en outre présent de nombreux invités et des journalistes étrangers qui représentaient de prestigieux périodiques tels que le Times de Londres, le New-York Herald ou le Franckfurter Zeitung(8) . Le congrès fut ouvert par l’un des délégués les plus âgés, le docteur Karl Lippe de Roumanie, accueilli par une ovation enthousiaste. Puis, Lippe laissa la parole à Herzl. Celui-ci annonça que le but du congrès était de poser la pierre fondatrice de la maison qui allait abriter la nation juive. Il affirma que le sionisme était la seule réponse au problème incurable de l’antisémitisme(9)  Un participant raconte la clôture de la réunion: «Le congrès était debout, les correspondants montaient sur les tables, l'excitation montait dans le public du balcon. Le propos n'était pas d'acclamer mais de soulager des cœurs pleins d'émotion (...). D'un bout à l'autre de la salle montaient les cris de "l'an prochain à Jérusalem. La scène se poursuivit pendant une heure»...
 
Adopté à l’issue de ce congrès, le programme de Bâle énonce :
« Le sionisme aspire à établir en Palestine, pour le peuple juif, un foyer garanti par le droit public. 
 
A cette fin, le congrès envisage les moyens suivants :
1. L’encouragement de l’implantation en Palestine des travailleurs agricoles, ouvriers et artisans juifs.
2. L’unification et l’organisation de communautés juives dans des groupes généraux et locaux conformément aux lois de leurs pays respectifs.
3. Le renforcement de sa conscience juive et de la conscience nationale.
4. La préparation d’actions afin d’obtenir l’accord des divers gouvernements, nécessaires à l’accomplissement du but du sionisme ».
 
En 1903, le pogrom particulièrement sanglant de Kichinev, dans la province russe de Bessarabie, ravive l'urgence d'un État juif. Les autorités anglaises proposent à l'Organisation sioniste la création d'un foyer juif en... Ouganda, au cœur de l'Afrique ! Theodor Herzl se laisse tenter mais il est désapprouvé par les délégués du 3e Congrès sioniste (ou Congrès juif mondial). Usé par la tâche, Theodor Herzl décède l'année suivante, à 44 ans(10) .
 
Dans les vingt ans qui précèdent la Première Guerre mondiale, la population juive de Palestine passe ainsi de 50.000 à 85.000 personnes, soit 12% de la population totale de la province. Notons que la ville de Jérusalem compte déjà une majorité de juifs (environ 30.000)... dont une bonne partie, sont de souche locale, pour moins de 10.000 musulmans(11).  En 1917 est accordé la déclaration Balfour qui commençait ce processus de renaissance, puisqu’elle donnait aux Juifs de Palestine des règles et autorisations qui leur permettaient de créer leurs propres institutions paraétatiques. 
 
En 1942, à la conférence de Baltimore, David Ben Gourion a clairement réitéré que l’objectif du sionisme était bien d’établir un Etat reconnu par la communauté internationale et qui prendrait sa place parmi les nations. En 1947, la création de cet Etat reçoit la sanction juridique de l’Assemblée générale de l’ONU. Le 14 mai 1948, cet Etat est proclamé par David Ben Gourion(12).  Il a pour nom Medinat Israel (Etat d’Israël).
 
Cinquante ans... et trois mois plus tard (après le congrès de Bâle), à New York, un vote de l'Assemblée générale des Nations unies donne corps au rêve des fondateurs, le rêve de l’émancipation nationale. 
 
Notes : 
1.  Ilan Greilsammer, « Le sionisme entre idéal et réalité », Cités, numéro 48, 2011, p. 41.
2.  Sur le sujet, voir en particulier « Le Sionisme dans les textes », Préface de Dominique Bourel, CNRS éditions, 2008, 403 pages. Voir aussi Protocole officiel du Premier congrès sioniste (Bâle, 1897), Editions Workshop, octobre 2013, 212 pages.
3.  Georges Weisz, Theodor Herzl : une nouvelle lecture, Paris, Editions l’Harmattan, 2006, 303 p
4.  Voir à ce sujet Richard Millman, « Le jour où Herzl fonda l’Etat juif », L’Histoire, numéro 39, trimestriel avril 2008, pp. 36-39.  
5.  Richard Millman, « Le jour où Herzl fonda l’Etat juif », L’Histoire, id.
6.  Quand Herzl avait été traité de fou parce que sioniste, l’homme de lettres hongrois Max Nordau lui avait dit »… Si vous êtes fou, nous serons fous ensemble… »
7.  Herodote.net sur l’origine du sionisme. 
8.  Richard Millman, idem.
9.  Richard Millman, idem.
10.  Herodote.net sur l’origine sur sionisme.
11.  Herodote.net, op cit.
12.  Ilan Greilsammer, op.cit.
 

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