Jean Pierre Allali

Membre du Bureau Exécutif du CRIF, Jean-Pierre Allali préside la Commission des Relations avec les Syndicats, les ONG et le Monde Associatif.

Lectures de Jean-Pierre Allali - Sous le ciel de l'Eden: une mémoire marrane au Pérou?, par Nathan Wachtel

25 Mars 2020 | 219 vue(s)
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 Sous le ciel de l'Eden : Juifs portugais, métis et indiens, une mémoire marrane au Pérou ?, par Nathan Wachtel (*)

 

Une fois n’est pas coutume. Voici un livre très original et très enrichissant qui nous parle des Juifs …du Pérou. Ou plutôt des crypto-Juifs de ce pays.

Situé à l'ouest de l'Amérique du Sud, entouré par l'Équateur, la Colombie, le Brésil, la Bolivie, le Chili et baigné par l'Océan Pacifique, le Pérou est un pays très étendu d'environ

1 285 000 kilomètres carrés. Si ses trente millions d'habitants sont, pour l'essentiel, des descendants des Incas de religion catholique, une émigration constante venue d'Europe et d'Asie en fait une société bigarrée et, en général très tolérante. Pendant de nombreuses années, le pays a été victime d'une campagne de terreur menée par le tristement célèbre « Sentier Lumineux » maoïste, campagne qui fit quelque vingt-cinq mille morts. Une petite communauté juive y est installée depuis longtemps, quelque cinq mille âmes qui vivent, pour l'essentiel, à Lima, la capitale du pays.

Les Juifs sont venus au Pérou dans le sillage de Christophe Colomb, à ce moment de l'histoire de la péninsule ibérique où l'Inquisition les oblige à fuir un continent où ils s'étaient installés depuis des millénaires. Dès leur arrivée dans leur nouvelle patrie, nombreux sont ceux qui participeront à l'édification de la capitale, Lima. Hélas, l'infâme Inquisition finira par les rattraper et la répression, comme en témoigne le Musée de l'Inquisition de Lima, sera féroce. La communauté juive qui avait commencé à se structurer se désagrège et disparaît peu à peu. Il faudra attendre 1870 pour que des Juifs venus d'Alsace et de Lorraine la reconstituent. Signe de leur foi en l'avenir, ces nouveaux Juifs  péruviens venus d'Europe font l'acquisition d'un cimetière à Callao, dans le quartier du port. On peut y voir, de nos jours, les treize mille tombes qui témoignent de cette implantation. Au début du vingtième siècle, c'est au tour de Juifs venus de Turquie de renforcer la communauté. Dans les années 1920-1930, on voit arriver des Juifs de Roumanie, de Pologne, d'Allemagne, des Pays-Bas, d'Espagne et de France.

Outre le cimetière évoqué plus haut, il y a plusieurs synagogues à Lima, de nombreux rabbins et une école juive.

Preuve s'il en fallait de l'ouverture d'esprit des Péruviens : en juillet 1990, ils ont porté au pouvoir un Péruvien d'origine japonaise, Alberto Kenya Fujimori qui restera plus de dix ans président de la République. Plus incroyable encore, le gouvernement d'Alfonso Bustamente comprendra un Juif, au poste stratégique de ministre des Affaires étrangères : Efraïm Goldenberg-Schreiber, dont les parents venaient de Moldavie. Ce même Efraïm Goldenberg-Schreiber deviendra peu après, Premier ministre du Pérou, un événement dans l'histoire du pays. Un Premier ministre yiddishisant et traditionaliste qui milita très jeune au sein d'un mouvement de jeunesse sioniste  et qui par ailleurs, était membre du Congrès Juif.

Un autre clin d’œil de l'Histoire viendra en 2001 lorsqu’ Éliane Chantal Karp, une Israélienne née en France, deviendra la « first lady » du Pérou, son mari Alejandro Toledo ayant été élu à la présidence.

Les relations entre le Pérou et Israël ont toujours été cordiales. Un petit miracle s'est produit en mai 2002 lorsque une cinquantaine de Péruviens d'origine protestante convertis au judaïsme ont obtenu le bénéfice de la Loi du Retour et se sont installés à Elon Shvour dans les environs de Bethléem. Des dizaines d'autres convertis les ont rejoints peu après.

Un peu plus tard, en 2005, 700 Indiens ont quitté la jungle péruvienne pour s'installer à Beer Shéva puis à Ramleh. Une enquête de la presse israélienne a permis de comprendre d'où venaient ces étranges « olim hadachim ». On apprit ainsi qu'il y a cent cinquante ans des commerçants juifs marocains s'étaient installés en Amérique latine pour y pratiquer le commerce du caoutchouc. Ils ont épousé des femmes du cru et se sont intégrés, notamment dans le village de Countanamah. À la recherche de ses racines, une famille d'Indiens, les Lévy a fini par rencontrer des rabbins libéraux du Pérou qui ont accepté de la convertir. Des dizaines d'autres conversions d'Indiens d'origine marocaine ont suivi avant une alyah collective.

 

Une petite ombre est venue ternir la tranquillité de la communauté juive du Pérou avec l'apparition d'un groupuscule nazi qui prône l'expulsion des Juifs du pays. Les autorités péruviennes prennent très au sérieux cette dérive et ont promis aux dirigeants de la communauté juive d'être vigilantes.

Le 6 juin 2016, Pedro Pablo Kuczynski, alias « PPK » dit « El Gringo », fils de Max Hans Kuczynski, médecin juif allemand d'origine polonaise et de Madeleine Godard, sœur de Jean-Louis Godard, a été élu président de la République. Les Péruviens l'ont préféré à Keiko Fujimori, pourtant favorite. Le président Kuczynski a été amené à démissionner en 2018 à la suite d’une sombre affaire de corruption. Il a cédé la place le 23 mars 2018 à Martin Vizcarra.

Pour en revenir au livre de Nathan Wachtel, ce dernier, par ailleurs professeur au Collège de France,  est allé sur place, en compagnie de son épouse, Jacqueline, enquêter à Celendin, une petite ville d’environ 20 000 habitants, située au nord du Pérou, à la recherche des traces juives au Pérou. En effet, Celendin, « le ciel de l’Eden », a la réputation d’être d’origine juive portugaise. Le livre qu’il nous propose se compose de trois parties : la première, « Contexte », donne un aperçu général du sujet, la seconde réunit 9 entretiens avec des témoins exceptionnels et la  troisième, enfin, « Folklore », reprend par le biais de différents récits le thème central de l’ouvrage. On y parle, notamment, du Juif errant ou du « Carrosse de la Juive ». 

Plusieurs thèses ont été avancées pour expliquer la judéité de la population de Celendin. La plus crédible serait que des populations juives installées au Brésil, auraient fui ce pays pour échapper à l’Inquisition et auraient jeté leurs pénates à Celendin. On dit aussi que les Juifs seraient arrivés au Pérou à l’époque de Francisco Pizzaro pour travailler dans les mines, mais que s’étant alliés avec les Indiens, ils s’attirèrent les foudres des Espagnols qui voulurent les punir. Les Juifs s’enfuirent alors pour s’installer à Celendin.

Les éléments qui confortent la judéité des habitants de Celendin sont nombreux et récurrents : les patronymes, tout d’abord, considérés par les  spécialistes comme d’origine juive : Araujo, Pereyra, Rabanel, Silva…, l’habitude d’embrasser une image pieuse placée sur le chambranle des portes d’entrée des appartements, réplique exacte de la pratique juive des mézouzot  ( tout en faisant le signe de croix !!), les coutumes funéraires ou le défunt est enterré dans un linceul et où les prières sont récitées par des endeuillés assis à même le sol ou sur des sièges bas, le dépôt d’une tuile de la maison du défunt sur sa tombe tout comme les Juifs ont pour habitude de déposer un petit caillou sur les sépultures de leurs disparus lors de leurs visites au cimetière, l’allumage d’un candélabre, le vendredi soir et le nettoyage du samedi. Ou encore le fait que les églises n’arborent pas de croix et sont dédiées au seigneur plutôt qu’à un saint particulier. D’ailleurs, les Catholiques d’origine juive, évitent souvent de se rendre à l’église.

 

De nombreuses photographies agrémentent cet ouvrage très original. À découvrir

 

Jean-Pierre Allali

(*) Éditions Chandeigne. Janvier 2020. 200 pages. 20 €.

 

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