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Publié le 12 Novembre 2021

Crif - “Le rejet des extrêmes est un impératif moral et politique”, Francis Kalifat

À la veille de la Convention nationale du Crif, le président du Crif Francis Kalifat répond à un long entretien de la rédaction d'Actualité Juive. Il se prête également à l’exercice d’un "Face aux lecteurs" sur les sujets qui les préoccupent.

Entretien publié dans le numéro d'Actualité Juive du 11 novembre 2021

Nous sommes à quelques mois d’une élection présidentielle cruciale pour le pays. Quel regard général portez-vous sur la société française ?

Francis Kalifat : La société française est en crise profonde : elle doute de son modèle et, au fond, de son propre destin. Nous sommes entrés dans une phase où partout dans le débat public, nous entendons monter une idéologie du « eux et nous », du « eux contre nous », que nous pourrions résumer ainsi : ce sont les identitaires contre les Républicains. Et dans ce combat, le problème est double : non seulement, le camp des identitaires, qui agrège aussi bien les islamistes que l’extrême droite a le vent en poupe, mais surtout le camp républicain est faible parce qu’il doute de sa légitimité et de sa force. 

Il y a toujours eu, en France, deux courants politiques qui s’opposent : l’un décliniste qui considère que la France est condamnée à un lent déclin social, économique, culturel et l’autre qui, même dans les moments de crise, croit dans la capacité du pays à trouver les ressources pour un sursaut. Si par le biais des Juifs de France, l’histoire juive peut apporter quelque chose à la France, je crois que c’est fondamentalement cette idée que notre destin collectif est toujours entre nos mains.

 

Le Crif a solennellement appelé à ce qu’il n’y ait « pas une seule voix  juive » pour le candidat encore non déclaré, Éric Zemmour. Cet appel vous a valu une salve de critiques d’une partie de la communauté juive. Persistez-vous dans cet appel ? 

F.K. : Je persiste et je signe ! Le Crif a toujours appelé à rejeter à la fois l’extrême gauche et l’extrême droite lors des scrutins électoraux. Pour quelles raisons devrions-nous refuser d’appliquer à la presque candidature Zemmour ce que nous avons toujours fait pour tous les extrêmes ? Le fait qu’il soit juif n’en lève rien au fait qu’il est d’extrême droite !

Les propositions du presque candidat Éric Zemmour s’inscrivent mot à mot dans les pas de celles de l'extrême droite traditionnelle. Prononcés par n’importe qui d’autre, ses propos sur Pétain qu’il cherche, au fond, à réhabiliter, sur Dreyfus dont il interroge l’innocence, sur les lois mémorielles qu’il veut abroger, sur la loi Pleven qu’il veut supprimer, refaisant de l’antisémitisme une opinion et non plus un délit, auraient dû faire bondir non pas la vaste majorité, mais l’ensemble de la communauté juive de France. Je pense aussi à ses propos sur les victimes de Toulouse mises en équivalence avec leur bourreau et contestées dans leur appartenance à la communauté nationale parce qu’elles sont enterrées en Israël ou sur la douleur de Samuel Sandler qu’il qualifie d’obsessionnelle et manipulée par ses avocats. Jean-Marie Le Pen, lui-même, a indiqué à quel point il se reconnaissait dans la candidature de Zemmour. Il en a fait son fils spirituel et son héritier politique. Quel est donc ce venin qui rend certains de nos coreligionnaires, heureusement largement minoritaires, soudainement si cléments avec un discours d’extrême droite ? Le rejet des extrêmes est pour les Juifs de France un double impératif : moral et politique. Mo ral parce que les propositions, en  l’occurrence de l’extrême-droite et  de Zemmour, vont à l’encontre des  valeurs à la fois du judaïsme et de  la République. Mais c’est également  un impératif politique car le Crif a  pour mission de défendre les intérêts des Juifs de France : quand un  candidat, quel qu’il soit, parle par exemple de la kippa comme d’un  « selfie religieux » comme Zemmour  l’a fait en 2016, et affiche la volonté d’interdire le port de la kippa dans l’espace public, il trouvera le Crif en travers de son chemin.

 

Dans une république indifférente par la loi et par sa vocation universaliste aux spécificités religieuses et ethniques, cela a-t-il vraiment un sens d’isoler comme une donnée à part le vote supposé des Françaises et des Français juifs ?

F.K. : En France, au moment de voter, il n’y a ni Juifs, ni Corses, ni  catholiques, ni Bretons, ni Arabes, ni Basques, etc : il n’y a que des citoyens français qui font leur devoir individuel et collectif. Cette approche universaliste est l’honneur et la grandeur de la République. Je veux, d’ailleurs, rappeler aux lecteurs d’Actualité Juive combien cet universalisme et la laïcité qui l’a accompagné à partir de 1905 ont protégé les Juifs. Nous avons, d’ailleurs, célébré il y a quelques semaines, le 27 septembre, les 230 ans du décret d’émancipation des Juifs de France. Pour la première fois en Europe, les Juifs bénéficiaient, à quelques éléments près qui seront réglés au XIXème siècle, d’une pleine et entière citoyenneté. Je n’oublie pas que cette émancipation n’a rien réglé de la question de l’antisémitisme, mais je suis reconnaissant à cette belle idée universaliste de ne pas avoir laissé les Juifs de côté.

Et c’est précisément parce que les Juifs sont pleinement parties prenantes de la société française, qu’il est naturel qu’ils partagent avec leurs concitoyens leur sensibilité, héritée des valeurs du judaïsme et de leur histoire. La vie politique et sa traduction électorale par le vote sont le lieu par excellence du débat d’idées et de la confrontation des courants d’opinion. C’est précisément s’inscrire dans le débat démocratique que d’exprimer en quoi nous considérons que la quasi-candidature Zemmour heurte nos valeurs !

 

Redoutez-vous les conséquences du décalage – que d’aucuns appellent la déconnexion – entre les institutions représentatives de la communauté et la base communautaire que ces prises de position ont engendrée ?

F.K. : Cette « déconnexion », qu’il faut tout de même relativiser, n’est pas une spécificité du moment, ni même de la communauté juive. La société française est elle-même traversée depuis trente ans par un vaste mouvement de défiance vis-à-vis de toutes les instances représentatives et les cadres institutionnels. Les syndicats, les partis politiques, le tissu associatif, etc sont tous contestés dans leur représentativité. C’est une remise en question très profonde car les démocraties occidentales sont précisément, depuis les Lumières, construites sur le principe de la représentation pour assurer le fonctionnement et la légitimité démocratiques. Ce modèle est aujourd’hui contesté sur le plan idéologique par la dynamique du populisme et sur le plan pratique par les nouvelles technologies qui  laissent penser qu’au fond, nous  pourrions remplacer la démocratie représentative par un référendum permanent.

La communauté est traversée par  la même problématique. Si les institutions peuvent toutes, bien entendu, améliorer leur fonctionnement, mon sentiment est qu’il s’agit  aussi d’un déficit de pédagogie et  de communication : trop peu de  personnes savent, par exemple, que  les instances du Crif sont élues  par une assemblée générale de 270 personnes, elles-mêmes désignées par plus de 70 associations différentes. On peut reprocher beaucoup de choses au Crif, mais pas son manque de démocratie et de représentativité.

Nous avons, par ailleurs, créé au Crif, sous l’impulsion de Roger Cukierman, il y a une quinzaine d’années, une association des Amis du Crif pour permettre précisément aux individus qui le souhaitent de s’associer à l’action du Crif. C’est  une manière pour nous de renforcer la proximité avec les membres individuels de la communauté.

La secousse populiste qui traverse  la communauté dans le sillage de la quasi-candidature d’Éric Zemmour vient donc réveiller des questions plus anciennes. Cette question fait l’objet de nombreuses discussions entre dirigeants communautaires. Je pense, cependant, que l’attachement des Juifs de France à leurs institutions est plus fort que ce désaccord.

 

Le leadership du judaïsme français est-il toujours aussi représentatif qu’il y a vingt ou trente ans ?

F.K. : Là encore, qu’entendons-nous par représentatif ? Les institutions juives représentent les Juifs qui veulent bien s’y associer. Il n’y a pas, en France, d’assignation identitaire et les Juifs qui ne veulent pas  être représentés par les institutions juives sont libres de ne pas s’y associer. Je constate tout de même, que malgré la réalité des désaccords qui peuvent traverser la communauté, il n’y a pas de désertion des institutions. Elles sont vivantes et dynamiques.

Et puis, il faut cesser de regarder dans le rétroviseur en se disant que tout était mieux avant. Je milite dans la communauté depuis près de 50 ans. J’ai connu des périodes où la communauté était beaucoup plus divisée qu’elle ne l’est aujourd’hui et où ses représentants étaient encore plus contestés ! Je refuserai toujours de nier les problèmes de fonctionnement des institutions et les points d’amélioration, mais ne comptez pas sur moi pour céder à la critique systématique. Ce serait à la fois injuste et inutile.

Je considère que les institutions juives sont un bien collectif des Juifs de France. Elles appartiennent à tous et sont ouvertes à tous ceux qui veulent s’y investir, dans le respect de leurs fonctionnements respectifs. 

 

Découvrez la suite du long entretien de Francis Kalifat à Actualité Juive dans le numéro de la semaine

Vous découvrirez également un dossier complet sur la Convention et les réponses du Président du Crif "Face aux lecteurs".

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