Lu dans la presse
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Publié le 17 Septembre 2021

France - Il y a 80 ans, en Alsace, était édifié le camp de Struthof

Geneviève Darrieussecq, ministre chargée de la Mémoire et des Anciens combattants, était au camp du Struthof, dimanche 12 septembre. La cérémonie internationale du souvenir a été l’occasion de restituer à la famille d’un jeune aviateur anglais exécuté dans le camp de concentration en 1944 un bijou découvert fortuitement dans le camp en 2018.

Publié le 7 septembre dans Le Figaro

Seul camp de concentration construit en territoire français annexé. Quelque 52.000 personnes y furent déportées, dont 8000 Français. Les survivants sont évidemment de moins en moins nombreux. L’un d’eux, Pierre Rolinet, 99 ans, témoigne.

Natzwiller

Comment parler du camp de Natzweiler-Struthof, seul camp de concentration sur le territoire français, alors en Alsace annexée de fait par Hitler, lorsque tous les témoins auront disparu? Quel message transmettre aux nouvelles générations? Quatre-vingts ans après l’arrivée, les 21 et 23 mai 1941, des 300 premiers déportés venus d’Allemagne chargés d’édifier un camp à 50 kilomètres de Strasbourg, ces questions se posent avec une nouvelle acuité. L’ouverture des archives, les recherches archéologiques, sans oublier la parole précieuse des derniers survivants, laissent entrevoir une réalité complexe. Dès lors, le camp de Struthof ne peut se résumer à quelques images fortes, comme la potence, les miradors en voie de restauration ou le portail, transformé après la période nazie.

«Plus de 52 000 déportés de 31 nationalités, dont 8 000 Français, ont été immatriculés au KL-Natzweiler. 40 % y sont morts, ce qui en fait, hors camp d’extermination, le camp le plus meurtrier avec Mauthausen», rappelle l’historien strasbourgeois Robert Steegmann, auteur de la thèse, Struthof. Le KL-Natzweiler et ses kommandos (La Nuée Bleue) en 2005. Même si son auteur a continué à rassembler des éléments depuis, il s’agit de loin du travail le plus exhaustif sur ce site bâti en terrasses, à 800 mètres d’altitude, face à un panorama grandiose. Il ne reste plus que quatre baraques. Les autres, trop délabrées, avaient été brûlées lors d’une cérémonie officielle dans les années 1950, ce qui ne manque pas d’interpeller les chercheurs. Mais il n’y a non plus aucune trace du «camp de sûreté» de Schirmeck, ouvert dès 1940 par le gauleiter Wagner pour «rééduquer» les Alsaciens et Mosellans récalcitrants, et qui s’est transformé en lieu de terreur pour 15.000 d’entre eux.

«L’enfer d’Alsace»

«Aujourd’hui, le KL-Natzweiler prend d’autant plus de valeur que la mémoire de cette époque n’est plus incarnée dans les familles. Il faut accompagner l’émotion, ressentie lors des visites, de connaissances scientifiques, réinventer le travail de mémoire», observe Guillaume d’Andlau, l’actuel directeur du Centre européen du résistant déporté (CERD), qui dirige une équipe de 30 personnes. Inauguré en 2005, le CERD a pour objectif de faciliter la visite au public individuel et scolaire. Chaque année, plus de 200.000 visiteurs, parmi lesquels 103.000 scolaires dont un tiers de jeunes Allemands, découvrent «l’enfer d’Alsace». Cet été, une moitié a participé aux visites commentées. Les retours sont positifs.

Ce jour-là, notre guide, qui a l’habitude de la médiation avec les jeunes, interpelle le petit groupe de touristes. «Ici, vous êtes un “Stück”, un matricule», assène-t-il. Jusqu’à 7 000 hommes s’entasseront dans des baraquements prévus pour 3 000 prisonniers. Jusqu’à 3 détenus par châlit sur 3 étages. Le guide évoque aussi les dix à douze heures d’un travail harassant, la faim, les pendaisons qui ont lieu le dimanche, l’appel où l’on traînait les morts de la nuit, les exécutions. Celle des 13 jeunes Alsaciens de Ballersdorf, réfractaires à l’incorporation de force, de 4 femmes résistantes, des 106 membres du réseau Alliance et des 35 maquisards des Vosges à la veille de l’évacuation du camp. Enfin, la fosse aux cendres en bas du camp, à côté du crématoire, dont la chaleur servait à réchauffer l’eau des douches…

«Plus jamais cela»

L’horreur, le Franc-Comtois Pierre Rolinet, 99 ans, président d’honneur de l’amicale française des anciens déportés et familles de Natzweiler-Struthof, l’a vécue «pour de vrai». Ils sont encore 6 Français survivants engagés dans l’amicale. Les Allemands, Belges, Néerlandais, Luxembourgeois, Norvégiens sont décédés, à l’exception aussi de l’écrivain slovène Boris Pahor, qui a livré le récit de son retour au camp dans les années 1960. Le communiste allemand Willy Behnke, arrivé dans le premier convoi, qui a participé à la prise de pouvoir des «politiques» sur «les droits communs», s’est contenté d’un témoignage de 15 pages. Il n’en a pas moins insisté sur l’importance de «la cohésion des opposants de Hitler dans ce camp d’extermination physique». Arthur Poitevin, le musicien non voyant de Bayeux qui a composé La Voix du rêve, devenu l’hymne des déportés, a peu parlé de sa déportation à ses enfants. On ignore si des Polonais et des Russes - ces derniers étaient le plus souvent des prisonniers de guerre affectés à 90 % aux camps annexes - ont raconté l’enfer du Struthof.

"L’esprit de résistance est une force pour la vie…" Pierre Rolinet, survivant du camp de Natzweiler-Struthof

Condamné à mort et déporté en 1943 avec 6 collégiens de l’institut protestant de Glay (leur directeur-pasteur a été envoyé en Basse-Silésie), Pierre Rolinet a partagé le sort des 2 500 «Nacht und Nebel», destinés à disparaître sans laisser de traces. Seuls 3 sont rentrés. «Nous avons eu huit parcours différents», souligne l’ancien dessinateur de Peugeot-Sochaux, marqué à vie par son arrivée au camp, les vociférations des SS, les aboiements des chiens et la vision de détenus hagards qui avaient été incarcérés avec lui à la citadelle de Besançon. «En deux mois, ils étaient devenus méconnaissables», glisse cet homme chaleureux, au regard vif, soucieux de faire comprendre l’indicible. Toujours, il met en avant les réseaux de solidarité. Lui, le protestant, avait été chargé par un détenu communiste de collecter les bouts de pain, «de la taille d’un ongle», prélevés par les détenus pour les redistribuer à ceux qui étaient le plus mal en point. Depuis sa retraite, soutenue par Jacqueline, son épouse, décédée l’an passé, il a témoigné inlassablement dans des classes, «au nom du plus jamais cela». Et pour rappeler que «l’esprit de résistance est une force pour la vie…»

Un itinéraire terriblement normal. «Le KL-Natzweiler est à replacer dans le système concentrationnaire allemand. Hitler a été nommé chancelier fin janvier 1933. Dachau a été ouvert le 22 mars. Il a fallu deux mois pour mettre en place l’un des plus redoutables outils de répression politique du XXe siècle», rappelle Robert Steegmann, qui préside le comité scientifique du CERD. Selon lui, «2 000 unités concentrationnaires, grandes ou petites, ont été mises en place entre 1933 et 1945, couvrant toute l’Allemagne et les territoires annexés par les nazis». Dans sa thèse, il avait révélé «la nébuleuse des 50 camps annexes autour du camp principal», situés de part et d’autre du Rhin. Ainsi, les deux tiers des déportés de Natzweiler n’ont jamais vu le camp souche, transformés en «esclaves au profit de l’industrie de guerre et des institutions SS». Après l’évacuation des camps situés à l’Est, des déportés - y compris 2000 femmes juives - seront affectés à ces «kommandos» pour réparer les aéroports militaires bombardés ou fabriquer des armements. Quelques camps annexes continueront de fonctionner après l’évacuation début septembre 1944 du camp principal vers Dachau et ses «kommandos» de travail. Pierre Rolinet se retrouvera à Allach travailleur forcé pour les usines BMW en même temps que plusieurs milliers de ses compagnons d’infortune…

Tout était pensé

«Les nazis ne laissaient rien au hasard», décrypte Robert Steegmann. Tout était pensé. Ainsi, le lieu-dit «le Struthof» avait été choisi pour la construction du camp à cause du filon de granit rose qui intéressait l’architecte Albert Speer, chargé par le Führer de construire des édifices monumentaux à Berlin. Les déportés fourniraient la main-d’œuvre pour l’exploitation de la carrière par l’entreprise minière SS crée par Himmler. Après 1943, le granit est abandonné au profit de l’effort de guerre. «Des déportés polonais et russes y ont démonté des moteurs d’avion pour l’industriel Junkers, dont l’usine de Strasbourg avait été bombardée», explique Juliette Brangé, étudiante en archéologie, qui dirige pour la seconde année des fouilles dans la carrière. Après le débroussaillage du site l’an passé, les bénévoles ont mis au jour les fondations d’un bâtiment et les vestiges d’une forge. Ce chantier intéresse Michaël Landolt, archéologue au ministère de la Culture, qui supervise un programme collectif de recherches concernant une dizaine de camps annexes en Alsace et en Lorraine. Ce travail d’inventaire a déjà été fait côté allemand où l’archéologie de guerre existe depuis trente ans.

«Il s’agit de confronter architecture et histoire, explique Juliette Brangé, qui a proposé des visites de la carrière au public. Il arrive que des habitants de la vallée évoquent leurs grands-parents qui ont travaillé là», note-t-elle. Ce qui pose la question de la présence de civils. Quel était leur rôle? Combien d’entreprises ont bénéficié de cette économie qui s’est développée autour du camp et dans la vallée? «Une zone grise» dont il a été peu question jusqu’à présent. Lors de la parution du numéro des Saisons d’Alsace consacré au camp de Natzweiler-Struthof, le maire de Natzwiller avait reconnu que ses parents ne parlaient jamais des déportés qu’ils avaient vus passer: «Comme s’ils avaient voulu se détourner de cette histoire…» Et ils n’étaient pas les seuls.

L’Université de Strasbourg, repliée pendant la guerre à Clermont-Ferrand, dont 139 membres sont morts en captivité ou au combat, a mis des années avant d’accepter de faire la lumière sur les expérimentations du professeur Hirt et de ses acolytes de la «Reichsuniversität» de Strasbourg. La commission scientifique, nommée à cet effet sous la direction des universitaires Christian Bonah (Strasbourg) et Florian Schmalz (Berlin), devrait livrer ses conclusions à l’automne. Hirth avait voulu constituer une collection de squelettes juifs à partir de 86 martyrs venus d’Auschwitz assassinés dans la chambre à gaz du Struthof - destinée à des expériences «médicales» - puis transférés à l’institut d’anatomie, dans l’enceinte de l’hôpital civil de Strasbourg.

Par ailleurs, un doctorant commence à travailler sur les médecins du Natzweiler-Struthof, relève le directeur du site, Guillaume d’Andlau, qui espère d’autres partenariats avec l’Université de Strasbourg pour «exploiter certaines archives enfin accessibles» Surtout, le passage de «la mémoire des hommes à la mémoire de pierre» justifie le programme de travaux de 15 millions sur quinze ans envisagés par l’État pour un meilleur accueil des publics, en premier lieu des scolaires. Pour dire, «en ces temps incertains, que des résistants ont fait des choix et pris des risques, au-delà de leur vie personnelle». En attendant, Pierre Rolinet et son camarade Henri Mosson, 97 ans, l'ont rappellé lors de la commémoration devant la flamme du mémorial, en présence de la ministre déléguée auprès de la ministre des Armées, Geneviève Darrieussecq. Pour combien de fois encore ?

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