Lu dans la presse
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Publié le 20 Octobre 2021

France - "Mille coups de chance" et décennies de silence : les enfants juifs cachés se racontent

Les derniers enfants juifs cachés pendant la Seconde Guerre mondiale livrent leurs destins à la journaliste Sophie Nahum. Des récits saisissants.

Publié le 20 octobre dans L'Express

C'est un passe-temps d'enfant, au camp d'internement de Beaune-la-Rolande : les gamins jouent à la rafle, à "moi, je t'arrête", raconte Arlette Testyler, ancienne enfant cachée. C'est un papier avec la mention "juifs utiles", qui fait espérer quelques semaines supplémentaires de survie. C'est un attroupement de badauds, quand la famille Weissman est escortée par la police jusqu'à la place des Abbesses, direction le vélodrome d'Hiver. "Pauvres gens", croit se souvenir d'avoir entendu Joseph Weissman. Des petits mots, des petits moments de rien du tout, des scènes fugaces qui racontent l'horreur avec une force étourdissante. Dans Les Derniers Enfants cachés (Alisio), qui paraît ce 21 octobre, la documentariste Sophie Nahum recueille la parole des derniers survivants de cette génération d'enfants juifs placés clandestinement pendant la Seconde Guerre mondiale. Cet ouvrage fait partie d'un projet commencé en 2017, qui comprend Les Derniers, série de témoignages sur les survivants des camps de concentration, plus qu'un livre puisque chaque rencontre fait l'objet d'une vidéo diffusée sur le site dédié. 

On pensait tout savoir sur les enfants cachés, on ignorait le plus important, leur récit, non seulement des moments les plus pénibles, mais aussi de ces interactions a priori anodines qui racontent la brutalité d'une époque. Au fil de ces témoignages poignants, on note que si chaque histoire a quelque chose d'unique, des traits communs reviennent sans cesse. Les Allemands n'apparaissent presque pas. Les policiers qui viennent rafler, ceux qui donnent les ordres dans les camps sont tous Français, de sorte qu'il paraît sidérant de prétendre que les dirigeants de l'Etat ont fait quoi que ce soit pour éviter les déportations. On cherche en vain la haine. Les enfants comme les parents subissent au fond peu d'agressions ouvertement antisémites : les forces de l'ordre interpellent les familles avec détachement, ils suivent les consignes, lisent leur liste. Une passivité générale domine.

Ce conformisme complice produira l'effet d'un piège sur de nombreux juifs. Persuadés qu'il ne s'agit que d'un petit recensement, d'un déplacement provisoire, plusieurs d'entre eux font ce qu'on leur demande en toute confiance. Leur optimisme les mènera jusqu'au train de la mort, vers Auschwitz. Les enfants cachés doivent presque toujours leur vie à un mensonge de leurs parents ou à un refus d'obéissance. Certains, comme Joseph Weissman, se sont évadés de leur camp d'internement. Il y a quand même, chaque fois, des personnes qui sauvent l'honneur. Les Justes qui ont accepté de recueillir les enfants, bien sûr, encore que tous ne font pas preuve de délicatesse, mais aussi cette infirmière du camp de Drancy qui donne du pain et du lait à Jean Szwimer parce que son fiancé porte le même nom de famille que lui, ou cet Allemand, en zone libre, qui regarde la carte d'identité de Léon Pulvermacher, sur laquelle est inscrit le mot "juif", et qui le laisse passer. Tous ont eu beaucoup de chance - "mille coups de chance", dit Sophie Nahum, pour expliquer leur survie.

Et puis il y a l'après. Aller à l'hôtel Lutetia, où sont envoyés les survivants des camps, comme on irait consulter la liste d'admission à un examen, en espérant trouver ses parents. Les récupérer, rarement, ne jamais les revoir, souvent. Vivre avec ce fardeau. La plupart des enfants cachés - comme des déportés, d'ailleurs - ont attendu d'avoir 50 ans pour parler de ce qu'ils ont vécu. La sortie du film Shoah, de Claude Lanzmann, en 1985, puis le discours du vélodrome d'Hiver de Jacques Chirac, en 1995, qui reconnaît la responsabilité de la France dans la déportation des juifs, ont eu l'effet d'un révélateur, estime Sophie Nahum, qui a parlé à environ 80 rescapés de l'Holocauste. Parfois, il faut l'insistance d'un petit-fils pour libérer un tabou enfoui depuis si longtemps. Aucun ne se complaît dans un statut de victime, mais tous revendiquent une sensibilité aux discriminations, pour que ce qu'ils ont vécu ne se reproduise jamais. Pour qu'on n'entende plus jamais un "Pauvres gens !" passif sur le chemin d'un raflé.

 

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