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Publié le 8 Avril 2021

France - Shoah : les reliques sont aussi des preuves

Un émouvant documentaire de Ludovic Cantais évoque le travail de collecte de souvenirs et de témoignages que réalise le Mémorial de la Shoah à Paris.

Publié le 7 avril dans Le Point

Chaque mardi après-midi, des bénévoles du Mémorial de la Shoah à Paris reçoivent les personnes désireuses de leur léguer des objets témoignant du sort des victimes des persécutions contre les juifs durant la Seconde Guerre mondiale. Ce sont parfois des enfants cachés pendant l'Occupation qui viennent raconter l'héroïsme discret d'une famille d'accueil qui leur sauva la vie en les faisant échapper à la déportation ; parfois un fils ou une fille de survivant qui veut que le souvenir de l'épreuve traversée par son père ou sa mère soit préservé ; plus rarement un rescapé lui-même qui espère que la mémoire de sa famille assassinée ne disparaîtra pas avec lui.

Les collections du Mémorial, qui comptent déjà près de 30 millions de documents, s'enrichissent ainsi, année après année, d'émouvantes archives familiales : des vêtements frappés de l'étoile jaune, des albums de photos, des papiers d'identité sur lesquels est tamponné le mot « juif », des jouets d'enfants confectionnés dans les camps. Pendant une quinzaine de semaines, étalées entre 2014 et 2017, Ludovic Cantais est venu filmer les personnes qui déposent ces objets au Mémorial. Le documentaire qu'il en a tiré, où deux générations différentes racontent l'histoire de leurs proches, à la faveur de cette démarche, sort aujourd'hui en DVD*.

L'idée de ce film est venue à Ludovic Cantais en 2012 lorsque le cinéaste de 51 ans, également photographe, a travaillé comme documentaliste sur l'exposition « Les Enfants dans la Shoah ». « J'ai découvert à cette occasion qu'il y avait cette permanence où les familles juives viennent donner leurs archives, parfois simplement les montrer pour avoir un avis ou faire un double. J'ai trouvé cela passionnant. Voir les gens confier de l'intime, c'est profondément émouvant, mais ça va au-delà, il y a une circulation de la parole, un échange, entre les témoins directs et les bénévoles qui en dit long sur la transmission du témoignage et le fonctionnement de la mémoire. »

Très vite s'est imposée à lui la nécessité de « filmer la Shoah sous un angle différent de ce qui avait été fait jusque-là, en concentrant le regard sur ceux qui donnent et ceux qui reçoivent. Trop souvent, le film historique se présente de manière statique comme une série d'entretiens avec des experts enregistrés face caméra, comme de la radio filmée. Je voulais, au contraire, faire un film d'archives en cinéma direct, ménager une place à l'imprévu du tournage et mettre en avant le travail de ceux qui recueillent la parole de ces familles venues transmettre, mais aussi se décharger d'un traumatisme. »

Pour ce faire, le cinéaste installe sa caméra dans le bureau où défilent ces hommes et ces femmes venus déposer ce qui constitue parfois l'ultime trace du passage sur terre d'un individu. Montées sans effet de mise en scène, ces séquences se révèlent souvent bouleversantes. Chaque objet amène en effet un souvenir. Et chaque souvenir tisse une histoire.

Au fil des entretiens, la réalité de la Shoah surgit. Comme lorsque Ludovic Cantais accompagne les bénévoles du Mémorial à Clermont-Ferrand où, dans l'ancienne synagogue transformée en musée, des anonymes viennent apporter des pièces parfois exceptionnelles. « Une femme est arrivée en fin de journée avec un brassard orné d'une étoile juive dont le port avait été imposé, en juin 1942, à son père adolescent », émet-il. Par ce biais s'incarnent les lois antijuives découlant du statut ségrégationniste mis en place par le gouvernement de Vichy dès octobre 1940.

Archives modestes

Auteur de plusieurs documentaires consacrés à des figures d'écrivains ou d'artistes contemporains, d'Hubert Selby Jr. à Lydia Lunch, le cinéaste a orienté son travail sur les « archives modestes » à partir de 2006, à la faveur d'une série de photos commentées par le philosophe François Dagognet (1924-2015) pour qui « c'est dans les choses que l'esprit se donne le mieux à voir… ».

Consacrée à des objets abandonnés dans Paris, cette série photographique intitulée La Part des choses, a été suivie en 2012 par une autre consacrée aux livres ramassés, là aussi dans la rue (La Bibliothèque fantôme). « Ces rencontres avec l'inattendu nous conduisent à envisager la vie par le prisme de ce que Dagognet appelait joliment la sérendipité », émet le cinéaste, très marqué par ses lectures de Georges Perec. « Je suis sensible à ce qu'écrit Perec sur l'infra-ordinaire. Je pense, comme lui, qu'un ticket de métro ou une recette de cuisine en disent parfois plus long sur un individu qu'un manuscrit du XVe siècle », poursuit Ludovic Cantais.

Le documentaire sur le Mémorial qu'il signe aujourd'hui s'inscrit dans cette quête d'indices que le réalisateur avait qualifiés dans un précédent film de « preuves du temps ». Un travail de glaneur qui fait irrésistiblement penser à l'œuvre d'Agnès Varda et dont l'objectif ultime est de réunir le maximum de pièces à conviction sur la réalité du drame de la Shoah pour contrer les discours négationnistes à l'heure où les derniers témoins de cette réalité disparaissent.

*J'aimerais qu'il reste quelque chose de Ludovic Cantais, La Luna Éditions, 90 min.

 

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