Richard Prasquier

Ancien Président du CRIF

Le billet de Richard Prasquier - Typologie du mensonge dans la société

08 Décembre 2022 | 119 vue(s)
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Actualité
Le 10 janvier 2023, Yonathan Arfi, Président du Crif, s'est rendu à la cérémonie en hommage aux victimes de la rafle de Libourne du 10 janvier 1944. Il a prononcé un discours dans la cour de l'école Myriam Errera, arrêtée à Libourne et déportée sans retour à Auschwitz-Birkeneau, en présence notamment de Josette Mélinon, rescapée et cousine de Myriam Errera.  
 

La 12ème Convention nationale du Crif a eu lieu hier, dimanche 4 décembre, à la Maison de la Chimie. Les nombreux ateliers, tables-rondes et conférences de la journée se sont articulés autour du thème "La France dans tous ses états". Aujourd'hui, découvrez un des temps forts de la plénière de clôture : le discours de Yonathan Arfi, Président du Crif.

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Opinion
Le 10 janvier 2023, Yonathan Arfi, Président du Crif, s'est rendu à la cérémonie en hommage aux victimes de la rafle de Libourne du 10 janvier 1944. Il a prononcé un discours dans la cour de l'école Myriam Errera, arrêtée à Libourne et déportée sans retour à Auschwitz-Birkeneau, en présence notamment de Josette Mélinon, rescapée et cousine de Myriam Errera.  
 

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Au moment où la presse  essaie de nous informer sur les événements en Iran, le courage des femmes et la férocité de la répression, le Teheran Times, vitrine anglophone soi-disant libérale du régime iranien, regrette uniquement  la mort de plusieurs policiers au cours des manifestations et l’attribue à la trop grande humanité du régime islamique qui limite, parait-il, le recours à la force et laisse parfois la police sans défense devant des manifestants déchainés, payés en sous-main par l’impérialisme américain et par le pays que vous savez, qu’il est interdit de nommer puisqu’il n’existe pas…

Le journal comparait ces événements avec la répression épouvantable qui n’aurait pas manqué d’avoir lieu en Angleterre si de telles manifestations s’y étaient produites, et il attaquait le premier ministre canadien qui s’était permis de critiquer l’Iran, alors que le palmarès du Canada en matière de Droits de l’Homme est, comme chacun le sait, particulièrement catastrophique…

Un tel discours est un mensonge de type classique. Il part de faits réels, en l’occurence la mort de certains policiers au cours des manifestations en Iran d’une part, le scandale des enfants amérindiens au Canada qui au siècle dernier avaient été placés dans des écoles dont certaines ont été des mouroirs d’autre part. A partir de là, pour construire l’argumentaire, certains faits sont massivement amplifiés, d’autres sous-évalués ou mis en doute. Les chiffres donnés par l’adversaire ne sont évidemment pas pris en compte : il est illégitime en raison des crimes qu’il a ou qu’il aurait commis dans le passé, ou de ses projets malfaisants dans le futur.

Bien sûr, c’est le mensonge des antivax, on surestime les effets secondaires des vaccins, on sous-estime leur effet protecteur et on ne croit pas aux statistiques officielles puisqu’elles proviennent de Big Pharma, une figure de l’ennemi.

C’est aussi, en se fixant sur un point isolé sur lequel on focalise le doute, le mensonge des complotistes : ceux qui ne croient pas au voyage des Américains sur la lune parce il leur semble voir flotter le drapeau alors qu’il n’y a pas d’atmosphère, ceux qui nient la Shoah parce que la porte d’une chambre à gaz a été replacée dans le mauvais sens, ou les émules de Thierry Meyssan sur le 11 septembre, dont les arguments ont pourtant été soigneusement mis à bas l’un après l’autre.

A côté de ces mensonges qui falsifient le passé, d’autres sont destinés à agir sur le futur. Bismarck, pour provoquer la colère de la France, qui tombera dans le piège, change la formulation d’une dépêche anodine : c’est la guerre de 1870. La police tsariste fabrique les Protocoles des Sages de Sion pour justifier les pogroms : ils continuent d’excréter leur venin 120 ans plus tard.  Staline se débarrasse d’opposants potentiels en fabriquant de faux documents et en extorquant de faux témoignages et même de faux aveux. Lorsque Poutine est chargé d’aider un Boris Eltsine sous le coup d’une enquête, il fabrique un « kompromat » sexuel qui déconsidère le Procureur en charge du dossier. L’objectif de ces mensonges est de susciter une réaction : colère, haine, parfois uniquement le ridicule…

Et puis il y a les mensonges qui altèrent le regard sur le présent…

L’amateur de football s’enthousiasme ou s’effondre suivant que son équipe gagne ou perd, un événement qui ne change objectivement rien à sa vie : les spécialistes parlent de dopamine et d’activation du circuit du plaisir. L’être humain est en effet un inlassable fabricant de représentations qui donnent du sens à son monde et lui procurent du plaisir, mais c’est aussi un être social et beaucoup de ces représentations ne sont pas fabriquées par lui. Elles lui sont amenées par une tradition, qui peut être réactivée, stimulée ou déformée par des maitres spirituels ou… par des maitres, tout court.

Car certains sont avant tout des hommes de pouvoir. Et si leur pouvoir est sans contrôle, ils peuvent imposer une nouvelle réalité. Le mensonge sur ce qu’est le présent, abus de pouvoir au sens fort, est le plus impressionnant de tous. Il se propagera peut-être plus facilement dans un monde où l’image remplace le raisonnement et où la réalité apparait de plus en plus comme une virtualité parmi d’autres.

La guerre, c’est la paix. La liberté, c’est l’esclavage. L’ignorance, c’est la force. Les règles terrifiantes édictées par Big Brother, que Orwell avait tirées de son expérience des pouvoirs totalitaires, s’appliquent devant nos yeux. La guerre en Ukraine n’est pas une guerre, mais une opération militaire spéciale, la soi-disant liberté occidentale est une décadence spirituelle, l’ours russe a le droit de dominer sans prendre d’égard envers ceux s’opposent à lui, car ces derniers sont par définition des nazis.

Dans une émission de grande audience de la télévision russe, des spécialistes discutaient gravement de ce qu’était Volodimir Zelensky. Ils n’étaient pas d’accord : c’était l’Antechrist pour l’un, Satan pour l’autre. Non, un simple démon secondaire, disait le troisième.

Je me suis demandé s’ils croyaient à leurs paroles ou s’ils avaient peur de perdre leur poste. Je ne sais pas et peut-être eux -mêmes ne le savent-ils plus. Alexandre Soljenitsine a écrit dans l’Archipel du Goulag, que le mensonge est consubstantiel à la violence. En tout cas, par peur ou par engagement, le spectateur inactif d’un mensonge devient lui aussi complice de ce mensonge.

Honneur à ceux qui sont morts ou qui croupissent en prison pour avoir défendu la vérité.

Richard Prasquier