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Publié le 2 Décembre 2021

Monde - "Ziyara" : "Des musulmans qui pleurent de nostalgie pour les juifs"

Rencontre avec Simone Bitton qui, dans un road movie documentaire, découvre le visage des gardiens de la mémoire juive du Maroc. Entretien.

Illustration : Synagogue Ibn Danan, à Fès, au Maroc

Publié le 1 décembre dans Le Point

Le van de la réalisatrice et de son équipe sillonne les routes et les chemins marocains, sur les traces de la Ziyara*, mot arabe qui désigne les pèlerinages, les visites aux Saints. Au Maroc, cette pratique est commune aux musulmans et aux juifs. La communauté riche de centaines de milliers d’âmes jusque dans les années 1950 en compte aujourd’hui environ 2 000.

À Casablanca, lorsqu’elle touche la Torah, la conservatrice musulmane du musée du judaïsme prononce la parole de bénédiction « Bismillah ».

La gardienne du cimetière de Meknès a appris les lettres hébraïques pour inventorier dans son cahier les noms inscrits sur les tombes. À Demnate, le fondateur d’un petit musée sur l’histoire du Haut-Atlas évoque, les larmes aux yeux, le départ, l’exil. Tous et toutes expriment un attachement aux juifs et à la culture juive marocaine. Simone Bitton a filmé la nostalgie contemporaine de celles et ceux qui préservent un patrimoine millénaire. Elle s’est confiée au Point Afrique.

*Le documentaire Ziyara est en salle depuis ce mercredi 1er décembre

Le Point Afrique : Vous ouvrez le film sur un décor peu commun quand on pense au Maroc : le ciel gris, la pluie, des flaques d’eau. C’était une volonté de montrer un autre visage du pays ?

Simone Bitton : Pas vraiment, ce n’était pas prévu. C’était au mois de mai, je pensais qu’il allait faire beau. Et puis il a plu et, ce qui est drôle, c’est qu’il a souvent plu pendant le tournage, y compris au mois de juillet. Mais pour quelqu’un qui vient d’un endroit où la pluie est une bénédiction, ça donne le ton. C’est la baraka. Et elle nous a suivis à Debdou aussi, il faisait très froid, c’était fin octobre, il n’était pas censé faire aussi froid et tout était mouillé.

Mon équipe, qui était entièrement marocaine, me disait tout le temps : « On a la baraka, il pleut partout où on va, il y a un petit nuage au-dessus de ta tête. » Et puis les ciels sont quand même plus beaux quand il pleut.

Le Maroc que vous filmez, c’est beaucoup celui des campagnes, que l’on voit peu également…

Oui. Il y a beaucoup de sanctuaires dans le film. Au début, mon idée n'était d’aller que dans des sanctuaires. Après, j’ai élargi, y compris à quelques lieux profanes. Neuf sanctuaires sur dix sont loin, ce sont des endroits où il faut aller et ils sont dans la nature. Donc, c’est une montagne, c’est une rivière, etc. Ils se retrouvent souvent dans des endroits très reculés du Maroc qu’on a peu l’habitude de voir effectivement, mais qui est peuplé ! Ce n’est pas seulement ça le Maroc, mais c’est beaucoup ça. Ce sont les routes défoncées, les villages très excentrés. Ce ne sont pas que les villes impériales.

Et puis ce qui est formidable, je le savais, c’est de sentir vraiment qu’il y avait des juifs partout. Même au bout de 20 km de piste, après la route défoncée à 3 heures de route de Marrakech, là aussi, il y avait des juifs. Là aussi, il y avait un Saint et souvent vénéré par les musulmans et les juifs. C’est assez merveilleux. Donc je ne l’ai pas fait dans un souci sociologique, mais en même temps, ça ne me déplaît pas du tout parce que l’on voit le Maroc tel qu’il est aujourd’hui. Même lorsqu’on fait un film qui parle du passé, le documentaire filme toujours le présent. Pendant 90 minutes, on ne parle quasiment que du passé, mais on ne voit que le présent.

Au moment de la préparation du film, vous disiez essayer de répondre à la question « Comment allez-vous depuis que nous sommes partis ? ». Le film a évolué, qu’est-ce qui explique cette évolution ?

C’est vrai qu’au départ, et même pendant le tournage, les gens m’ont souvent parlé de choses qui étaient, disons, hors sujet, mais très intéressantes pour moi et qu’il en est resté peu dans le film.

Ce « comment allez-vous », c’est « qu’est-ce que le Maroc est devenu depuis que nous sommes partis ? ». C’est cette question que l’on pose en revoyant quelqu’un après un long moment et j’espère qu’il reste quand même un peu de cet esprit dans le film. Ça passe aussi par l’image. On voit comment va le pays, on voit qu’il y a du beau et qu'il y a du déglingué. « Comment allez-vous », c’est cette enfant qui est la fille d’un gardien de cimetière, en abaya à 10 ans, mais qui veut être vétérinaire. Ça n’existait pas quand nous sommes partis une petite fille de ce milieu qui voulait être docteure. Mais c’est aussi cette jeune femme qui a fait deux ans de littérature anglaise et qui ne trouve pas de boulot, c’est celle qui s’est retrouvée à être gardienne de cimetière parce qu’elle est divorcée, alors qu’elle est éduquée.

Je n’ai jamais eu l’idée de faire un film qui ne soit que de la nostalgie, mièvre. Et je me demande si cette grande nostalgie ne recouvre pas aussi autre chose. Il y a un petit côté « c’était mieux avant ». Quand on ne va pas très bien, on a tendance à idéaliser le passé. Tout cela, ce sont des subtilités qu’on peut voir ou pas. Ce n’est pas le cœur du film.

Quel est le cœur du film ?

Le cœur du film, c’est très étonnamment des musulmans qui pleurent de nostalgie pour les juifs. Qui regrettent que nous soyons partis. Et c’est le cœur du film, parce que c’est vrai, je n’ai rien inventé, et ça me fait plaisir de raconter ça aujourd’hui. Je pense que ça a une résonance sur le présent de manière très forte, je l’espère en tout cas.

Est-ce que vous avez été surprise de cet attachement si fort de certains pour les juifs ?

Surprise je ne sais pas, en tout cas ça m’a ravie, ça m’a charmée. À Meknès par exemple, Mohamed, que tout le monde appelle Med, c’est vraiment un gardien du temple.

Il garde tout, y compris les quelques juifs qui restent, et ça m’a bouleversée. C’est une mission qu’il s’est donnée. Il ne les lâchera pas. Il enterrera le dernier. D’ailleurs, quasiment la première chose qu’il me montre, ce sont les tissus pour les linceuls.

Vous dites que vous avez retrouvé votre langue pendant les repérages du documentaire. Qu’est-ce que ça a changé ?

Je pensais vraiment l’avoir oubliée. Je pensais la comprendre encore un peu, mais ne pas être en capacité d’articuler une phrase, et puis c’est revenu. Alors, elle est ébréchée ma darija (dialecte arabe marocain), mais ça a changé beaucoup de choses pour moi, pour eux et pour le film.

Pour moi, parce que lorsqu'une langue vous revient, c’est tout un monde qui revient. Et puis, pouvoir communiquer directement avec des gens… Déjà qu’ils sont très hospitaliers, mais alors là, il n’y a plus aucune barrière. Tu es là et tu es chez toi.

De quelle façon diriez-vous que ça a changé le film ?

Je pense que cette proximité n’est pas seulement dite par ce que les gens disent, mais qu’elle se sent par le fait qu’on est entre nous.

C’est la fin d’une histoire millénaire. Où réside l’espoir ?

Les Juifs du Maroc n’aiment pas que l’on dise ça. Ils s’accrochent. Pourtant, il y a une solitude. La plupart d’entre eux sont traditionnels, traditionalistes. Et pour vivre en juif traditionnel, il faut avoir une communauté, une synagogue, un rabbin, de la viande casher, etc. À Rabat par exemple, ma ville natale, qui est quand même la capitale du Maroc, le dernier rabbin qui restait est mort du Covid. Pour les quelques familles qui restent à Rabat, c’est un vrai problème. Beaucoup de gens sont partis à cause de ça. Ils sont partis parce qu’il n’y avait plus de communauté. Ils sont partis pour rejoindre un endroit où il y a une communauté juive.

On sait bien que c’est la fin… Et au moins, tant mieux que ce soit un endroit qui sait préserver la mémoire.

Mais l’espoir, ce n’est pas que les juifs reviennent. L’espoir, c’est que les juifs et les musulmans arrêtent de se taper dessus, et pas seulement au Maroc, mais dans le monde entier. L’espoir réside dans cette petite fable, réelle, qui me touche personnellement, parce que c’est mon histoire, c’est mon pays. Un personnage le dit très bien : « A story of hope in a world full of hatred. » Parce que partout où on tourne les yeux, il y a un antisémite, un islamophobe, un xénophobe. Moi, j’ai cette impression en tout cas, de commencer à étouffer.

Et puis la chose qui nous restait, y compris en exil, la proximité entre les juifs et les musulmans à Créteil, à Sarcelles, à Belleville, la voir en train de se décomposer. Des juifs et des musulmans issus de la même immigration qui commencent à se haïr, pour moi, c’est une aberration. Le dernier havre de fraternité issu de l’enfance qui se décompose devant mes yeux, ça me fait mal. Je ne pensais pas que ça puisse arriver. Ce film, c’est peut-être un peu comme un petit radeau auquel se raccrocher.

N’est-ce pas un peu idéalisé ? Tout n’était pas rose non plus ?

Non, bien sûr. Tout n’était pas rose entre juifs et musulmans, et tout n’était pas rose chez les juifs ou chez les musulmans. Mais ce n’est pas un pays, comme d’autres, où l’antisémitisme est quasiment un fondement de l’identité, pas du tout. Il y a eu une génération de la sidération de l’exil, du départ, et maintenant je vois dans une deuxième génération des jeunes qui eux-mêmes n’ont pas vécu en Afrique du Nord avoir un renouveau d’intérêt. Se dire, « quand même on est Juifs ». Mais notre histoire n’est pas une histoire de dispute, n’est pas une histoire tragique. On n’est pas partis pour sauver notre peau. Ce que je veux dire, c’est qu'il y a une autre expérience juive que celle de la tragédie ininterrompue. Voilà. Cette histoire existe et elle est terrifiante, mais ce n’est pas la nôtre. On a une autre expérience juive. Le judaïsme n’égale pas persécution. Minoritaire, bien sûr, mais pas forcément tragédie.

 

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