Editorial du président
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Publié le 13 Mai 2013

Antisémitisme en Hongrie

 

La récente réunion du Congrès Juif Mondial à Budapest a été l’objet d’une importante médiatisation  et d’une protection policière sans précédent, la question de l’antisémitisme en Hongrie étant dans l’esprit de tous les participants. Le président (réélu) du Congrès Juif Mondial, Ronald Lauder, avait émis dans un journal allemand des paroles très critiques vis-à-vis du Premier Ministre hongrois, Viktor Orban ; il a récidivé à la suite du discours du Premier Ministre devant les délégués, pour atténuer ces critiques en fin de congrès. Pourquoi ce malaise ?

 

M. Orban, qui avait beaucoup travaillé son discours, avait rejeté très fermement tout antisémitisme, attribué aux forces du mal, dans une vision très manichéenne du monde, mais à aucun moment il n’a cité le nom du parti Jobbik. Cet oubli a paru incompréhensible.

 

Il a souligné les cérémonies mémorielles que son gouvernement  avait organisées, entre autres la lecture d’un Kaddish dans « ce Parlement où des lois antisémites avait été votées » et a mentionné le rôle des Croix fléchées dans la destruction de la communauté juive de Hongrie. Mais il n’a à aucun moment évoqué la responsabilité de Miklos Horthy, régent de Hongrie entre 1920  et 1944.

 

Il s’est félicité de ce que la Hongrie n’était pas au niveau de ces pays « où des Juifs sont assassinés dans des écoles et où il n’y a pas de consensus quand on demande l’imposition d’une minute de silence à la suite de ces crimes… » À entendre cette comparaison passablement biaisée, j’ai regardé, interloqué, mon voisin, le remarquable Ambassadeur de France, Roland Galharague : un ange est passé…

 

À entendre le Premier Ministre, les manifestations antisémites en Hongrie sont  analogues à celles qui sont survenues ailleurs en Europe à l’occasion d’une crise économique majeure et le gouvernement fait tout pour les éradiquer. Il a terminé par un hommage appuyé à Tomy Lapid (le père de Yaïr, originaire de Budapest) et au Grand Rabbin Yonna Metzger. Mais ce discours a déçu : il fut d’esquive, alors qu’il aurait dû être de vérité. Viktor Orban en a-t-il eu conscience ?

 

J’ai longuement parlé à une de ses conseillères les plus proches, qui est elle-même d’origine juive et se revendique de gauche. Elle s’élève contre les accusations d’antisémitisme: « si cela avait été vrai, je n’aurais jamais travaillé avec lui ».

 

La situation politique en Hongrie n’est pas banale : la « baraque la plus gaie du camp communiste » où  la chasse aux sorcières fut très limitée, était censée devenir le phare de l’occidentalisation des anciennes Républiques socialistes : ce ne fut pas le cas, la crise économique est profonde, l’immobilier est en berne et la beauté de Budapest ne masque pas l’amertume sociale. À qui la faute ?

 

 Le rejet massif d’un parti socialiste MSZP associé alors à la corruption a donné aux législatives de 2010 une énorme majorité (52% en voix et plus des deux tiers en sièges) au Fidesz, le parti de Orban Viktor (comme disent les Hongrois), originaire du centre droit, qui avait déjà été au pouvoir il y a dix ans et qui comptait bien cette fois-ci y fixer ses idées de façon définitive. Mais ses positions s’étaient durcies dans l’opposition, il est devenu de plus en plus nationaliste, autoritaire et populiste. D’où des modifications constitutionnelles peut-être définitives que seule autorisait une majorité aussi massive qui ne se retrouvera peut-être plus jamais pour défaire ce qui a été fait.

 

Ces changements sont graves : ils contreviennent aux règles de séparation des pouvoirs exigées dans les démocraties ; des appels à  des sanctions se sont exprimés. On  peut les comprendre et les approuver, mais ces menaces ont plutôt servi à faire de l’Europe un bouc émissaire commode. En tout cas l’antisémitisme du Jobbik ne peut pas être  mis au compte du Fidesz et ne fait pas partie des motifs incriminés.

 

Pour le discours anti-roms, malheureusement électoralement « payant », c’est différent, car le Fidesz n’est pas en reste : un responsable les a récemment qualifiés d’« animaux » sans être sanctionné par son parti.

 

Le Jobbik qui a obtenu 17% des voix aux élections précédentes est présent au Parlement hongrois, au Parlement européen et dans de nombreuses municipalités. Il est ouvertement antisémite, bestialement anti-rom et violemment anti israélien, admirateur du Parti nazi, des Croix Fléchées, de Chavez et Ahmadinejad. Son électorat ne se limite plus aux « beaufs » en désarroi, mais parvient à inclure des étudiants, voire des universitaires. La liste de ses « exploits » antisémites est longue: mentionnons la proposition d’un député  Jobbik d’établir un fichier de Juifs, la reprise de l’accusation de meurtre rituel dans l’affaire Eszter Solymosi en 1882 (Albin Michel vient de publier sur ce sujet le livre de l’écrivain hongrois Gyula Krudy en 1931), le drapeau israélien brûlé, les innombrables insultes à l’égard des Juifs, les sites Internet (hébergés outre-Atlantique) déversant leur haine sur la toile, les slogans en l’honneur des nazis et des Croix fléchées, les désécrations de cimetières juifs, les agressions individuelles (plus rares apparemment) telle celle dont vient d’être victime le Président des Amis de Wallenberg, etc.

 

Le Jobbik n’a pas sa place en Europe et son impunité pose problème.

 

Nul ne sait le score qu’il obtiendra lors des élections législatives de 2014, où il sera un concurrent du Fidesz. Celui-ci est donné pour favori, mais avec une marge nettement moins élevée qu’en 2010. Sera-t-il conduit à des alliances ?

 

Entre les deux partis s’il n’y a pas d’alliance électorale, il y a des connivences idéologiques qui proviennent de la réactivation d’une narration victimaire de l’histoire de la Hongrie.

 

Trianon, Trianon, Trianon… Le traité qui au sortir de la guerre de 14/18 réduisit la Hongrie au tiers de sa superficie est continuellement invoqué, comme l’est le bref et sanglant épisode du coup d’État communiste de Bela Kun, dont on ignore tout sauf que son chef était juif.

 

À partir de là, le Jobbik tient un discours antisémite complotiste : les Juifs ont toujours été et sont encore derrière les malheurs du peuple hongrois. D’ailleurs ils veulent faire de la Hongrie une de leurs colonies. Le Fidesz, lui, ne tient pas ce langage primitif, mais  sa posture victimaire le conduit à honorer la période de Miklos Horthy (cérémonies, statues, mise en relief d’écrivains antisémites, etc.). Or ce dernier qui a pris dès 1920 (le premier dans l’après-guerre en Europe) des mesures antisémites (quotas d’inscription universitaires) a joué un rôle majeur dans la déportation des Juifs hongrois entre mai et août 1944. Celle-ci, malgré le zèle meurtrier d’Eichmann et de ses sbires, n’aurait pas pu se faire sans l’appui de l’administration hongroise.

 

Certes Horthy a traîné les pieds quand il s’est agi de déporter les Juifs de Budapest, alors que les Alliés gagnaient clairement la guerre et sa démission forcée en octobre fut suivie d’une phase terrible d’assassinats sous le régime des Croix fléchées, mais honorer en 2013 un tel homme qui fut bien plus que le Pétain allemand et l’allié militaire d’Hitler est insupportable. Peter Feldmajer, le Président de la communauté l’a exprimé fortement dans son discours. Orban a préféré éluder ce sujet. Dommage…

 

Et comment prétendre qu’on est attaché à la mémoire de la Shoah quand la Hongrie, d’où provient le tiers des victimes d’Auschwitz Birkenau (400 000 sur 1 100 000) ne donnera que la somme ridicule de 100 000€ pour la réfection matérielle du camp (60 millions pour l’Allemagne, 5 pour la France…) ?

 

M. Orban dit que son parti est le meilleur rempart contre le Jobbik, et qu’il a une tolérance zéro contre l’antisémitisme. Mais on a l’impression qu’il pense que ce type de lutte peut lui faire perdre des voix et il agit moins qu’il ne parle.

 

La communauté juive de Hongrie, quant à elle, ne peut pas se contenter d’un électoralisme à court terme qui laisse s’exprimer dans la rue un discours antisémite qu’on avait pensé ne plus entendre. Il est d’autant plus intolérable que la Hongrie n’en a plus le monopole dans cette Europe que parcourent d’inquiétants frissons…

 

Richard Prasquier

Président du CRIF

 

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