Editorial du président
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Publié le 3 Mai 2013

Voyage à Washington

 

Au cours d’un voyage de 48 heures à Washington, j’ai participé à la commémoration du 20e anniversaire du Musée de l’Holocauste et au centième anniversaire de l’ADL (Anti Defamation League) où je suis intervenu avec le Président sortant de la Daia (Délégation des Associations juives argentines) et la Directrice générale du Conseil des Juifs d’Afrique du Sud au sujet de l’évolution du judaïsme dans le monde.

 

ADL a été fondée en 1913 à la suite du procès de Leo Frank pour assassinat. Cet ingénieur juif fut condamné à mort, puis gracié in extremis, ses recours étant épuisés, par le gouverneur de Géorgie en 1915. Mais il fut alors tiré de sa prison par un groupe de « citoyens en colère » et pendu. Ses meurtriers ne furent jamais inquiétés. Cette affaire, qu’on rapproche parfois de l’affaire Dreyfus ne fut jamais élucidée complètement. Elle a été l’occasion d’une propagande antisémite développant les stéréotypes du Juif riche et lubrique abusant et tuant sa jeune victime, une pauvre ouvrière innocente. Elle rappelle que, aux États-Unis comme ailleurs à cette époque, l’antisémitisme s’exprimait sans fard. La moitié de la petite communauté juive de Géorgie quitta l’État et l’autre garda pour longtemps un profil très bas.

 

ADL devint une prestigieuse organisation, dont le rôle  s’étend à la défense contre toutes les discriminations, mais qui revendique sans réserve sa spécificité juive. Souvent ces dernières années nous nous sommes rencontrés avec eux et leur célèbre Directeur général, Abraham Foxman. J’ai dialogué avec lui en public au Consulat général de France à New York et j’ai été invité à parler à plusieurs congrès de l’ADL.

 

Cette table ronde a permis de donner à nos amis américains, prompts comme d’autres à simplifier, une vision plus équilibrée de la communauté juive de France, de ses forces et de ses incertitudes. Elle m’a permis d’observer l’impact important des attentats de Boston où l’échec des services de police et du FBI à agir sur les frères Tsarnaev avant leur passage à l’acte réveille les réflexions sur les attentats de Toulouse.

 

Chacun admire en revanche ce qu’ont fait les réactions de la ville après l’attentat, services médicaux (pas un seul mort supplémentaire au cours des hospitalisations des blessés, malgré la gravité des atteintes), policiers (l’efficace traque à l’homme) ou simples citoyens.

 

Les représentants de l’Amérique du Sud, nombreux à Washington, soulignent  quant à eux la gravité de la situation des Juifs dans plusieurs pays, avant tout au Venezuela, où le décès de Chavez n’a fait qu’empirer les perspectives pour une communauté en diminution massive, mais aussi en Argentine avec la volte-face du gouvernement dans l’incrimination du Hezbollah dans les attentats de l’Ambassade et de l’AMIA. Ils mettent le doigt sur un phénomène inquiétant: l’infiltration islamiste croissante (notamment, mais pas uniquement chiite iranienne) dans l’économie et la fabrique de la société de plusieurs nations sud-américaines.

 

Le Musée de l’Holocauste est devenu en 20 ans l’un des lieux les plus visités de Washington. La commémoration fut à la mesure de son importance: diner de 3500 personnes réparties sur 300 tables, parmi elles environ  670 survivants de a Shoah, près de 200 vétérans de la guerre (« libérateurs » des camps), des donations à des montants à faire hurler un français de jalousie, des interventions réglées au millimètre associant dans une même ferveur des militants de base, Élie Wiesel ou Bill Clinton qui était en poste au moment de l’ouverture de ce musée. Un hommage particulier fut rendu à Wladyslaw Bartoszewski, ancien ministre des Affaires étrangères de la Pologne, actif Président, aujourd’hui encore, du Conseil International d’Auschwitz, ancien prisonnier d’Auschwitz puis des geôles communistes, citoyen d’honneur de l’État d’Israël et Juste des Nations.

 

Ma voisine, qui avait été cachée en Pologne avec sa mère, m’a parlé de la femme polonaise exceptionnelle qui les avait sauvés et avait refusé tout contact après la guerre de peur d’apparaître aux yeux de ses voisins comme une amie des Juifs. Un autre voisin, lui aussi enfant orphelin isolé survivant de Pologne, arrivé à Boston par hasard et a priori mûr pour la délinquance était  devenu professeur de chirurgie cardiaque à Harvard…

 

Ce sont ces formidables États-Unis où chaque interlocuteur, aussi minimes que soient ses fonctions professionnelles, donne l’impression de faire partie du rêve américain.

 

Ce pays m’a toujours fasciné par son mélange de conservatisme (la constitution, le patriotisme, l’ignorance du monde extérieur, la prime à  l’autodéfense) et de réactivité (le creuset migratoire, les changements de cap industriel, la capacité de rebond économique). L’autonomie de l’individu et sa responsabilité dans un jeu économique dont les règles sont intériorisées frappent l’observateur français qui en tire vite d’amères conclusions sur notre capacité nationale à faire sembler de changer pour que rien ne change.

 

Les taxis de Washington offrent toujours des cours de géopolitique et d’histoire : originaires de pays improbables, arrivés aux USA sans en connaitre la langue,  sans compétence professionnelle, sans argent, les chauffeurs ont « fait leur vie ». Ils peuvent au téléphone parler Ibo, kashmiri, tigrinya, bengali ou tagalog, ils se sentent aussi américains que les descendants du Mayflower. Contrairement à ces derniers, ils connaissent le conflit indo-pakistanais, les fractures ethniques au Nigéria ou la guerre entre l’Érythrée et l’Éthiopie. Mais aujourd’hui, ils s’intéressent plus aux Nats (base-ball) ou aux Redskins (football, ce titre insultant que les supporters refusent de changer…).

 

Le phénix américain que l’on a tant de fois donné pour moribond reconstitue son industrie grâce au gaz de schiste et va bientôt exporter son énergie. Il  s’intéressera moins désormais à ce Moyen-Orient dont il dépendait jusqu’à maintenant à cause de son addiction pétrolière d’ampleur pathologique.

 

C’est là un changement d’importance majeure pour le monde.

 

Richard Prasquier

Président du CRIF