Blog du Crif - 1835 : Le calvaire des Juifs de Mascara

15 Décembre 2020 | 305 vue(s)
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Tout au long du mois de décembre, nous vous proposons de découvrir des extraits de 10 commandements*, livre de Didier Nébot.

*Éditions Erick Bonnier. Avril 2020. 504 pages. 22 €.

 "1835… Le calvaire des Juifs de Mascara", extrait de 10 commandements

 

A Mascara, devenue la capitale des arabes de l’ouest, Abdelkader, dont l’aura et la notoriété avaient grandi au fil des mois, s’était installé dans l’ancien palais du bey. Il avait négocié en février 1834 un traité de paix avec la France qui le reconnaissait comme « commandeur des croyants ». Il était entouré d’une cour importante de béni-oui-oui, vivant dans le culte des salamalecs, des pots-de vin et des bakchich et dont l’objectif était de jeter les français à la mer.

Les juifs de la région, de façon spontanée ou forcée, assuraient le bon fonctionnement de l’économie, ils étaient le rouage essentiel dont Abdelkader ne pouvait se passer. Il les utilisait pour asseoir son autorité dans tout ce qui avait trait à la finance, le commerce, le ravitaillement en armes, la confection des tentes pour ses soldats ou le transport des marchandises. 

A l’automne de l’année 1835 tous les habitants de la région de Mascara étaient préoccupés. Depuis quelques jours la situation s’était détériorée et plus personne ne pouvait sortir de la ville sans l’autorisation des hommes de l’Emir. On parlait beaucoup de la reprise des combats. Les français, après un retentissant échec à la Macta, avait changé de chef. Leur nouveau guide, le maréchal Clauzel, avait comme objectif de venger l’honneur de la France. La rumeur disait qu’il allait attaquer Mascara. Des milliers d’arabes étaient accourus pour enfin en découdre avec les infidèles, l’heure de la guerre sainte avait sonné. La communauté juive était inquiète, il s’agissait d’un véritable dilemme, d’un côté c’était la satisfaction de voir la France arriver à Mascara, d’un autre la peur de tout perdre et d’être pris en otage par Abdelkader. 

Fin novembre le maréchal Clauzel se mit en marche. Lorsqu’il apprit cette nouvelle, l’Emir fit fermer les brèches de la ville et plaça des hommes avec des pièces de canon sur des monticules de terre construits à la hâte. Puis il quitta Mascara avec ses troupes et attendit les français en embuscade sur un mamelon attenant aux montagnes environnantes. Le 1er décembre la bataille s’engagea au pied du djebel Stamboul, dans l’Atlas. La lutte faisait rage, sanglante, au corps à corps jusqu’au moment où, à la hauteur des quatre marabouts de Sidi Embarak, les français prirent l’avantage. Vaincu, Abdelkader fut obligé de se replier vers le Sud. Mascara devenait ville ouverte.

Comprenant que leur capitale était sur le point de tomber aux mains des français, les tribus des environs qui n’avaient pas suivi l’émir se jetèrent sur la ville, comme des vautours. Ils pillèrent, volèrent, violèrent détruisant tout ce qu’ils trouvaient pour ne rien laisser aux roumis. A cette nouvelle les troupes d’Abdelkader abandonnèrent leur chef et se ruèrent sur Mascara pour participer à l’hallali. Furieux, l’Emir, avec ce qui lui restait de son armée, fonça sur la ville pour rappeler ses hommes à leur devoir. Mais il ne put rien faire, assistant impuissant aux destructions.

On entendait les cris épouvantables des juifs qu’on égorgeait. Bouc émissaire de toujours, suspectés de sympathie pour les français, ils étaient  massacrés en grand nombre. Leurs cadavres jonchaient les sols des maisons ou des rues. Les arabes avaient tué avec cruauté aussi bien les femmes que les enfants ou les vieillards. Une fois leur œuvre de purification accompli ils quittèrent la ville en se repliant, non loin de là, près de Cacherou.

Quelques heures plus tard, le 6 décembre 1835, alors que la nuit tombait, sous une pluie battante,  Clauzel pénétrait dans la cité maudite. Tout n’était que désolation, tourmente, épouvante. Les combattants de l’Emir avaient pillé tout ce qui avait pu tomber entre leurs mains. Aucune âme vaillante n’osait bouger. Les soldats français avançaient tétanisés, ils entendaient les cris de détresse et de souffrance des blessés. Des maisons éventrées sortirent des survivants hébétés, un millier de juifs, qui avaient échappé au massacre et qui accueillirent les français comme des libérateurs.

Mais Clauzel n’avait que faire de cette victoire, cette ville ne lui servait à rien. Ses troupes n’étaient pas assez nombreuses pour l’occuper, il était venu pour donner une leçon à Abdelkader qui n’avait pas respecté ses engagements et son objectif avait été atteint. Il décida donc de détruire les édifices publics et les bâtiments qui appartenaient aux troupes d’Abdelkader et qui restait encore debout. Il laissa ensuite son armée se reposer trois jours avant de repartir. Les juifs, apeurés, craignant pour leur sécurité, lui demandèrent protection. Par pitié, il accepta de les emmener avec lui. 

Clauzel se retira donc avec un millier d’hommes, de femmes et d’enfants juifs, rescapés de la tuerie. La plupart de ceux qui avaient suivi les français périrent sur la route. Les conditions climatiques étaient dantesques. Ils avaient 80 kilomètres à faire pour rejoindre Oran dans le froid et sous une pluie battante. Le terrain lourd, détrempé, en pleine montagne ne laissa aucune chance aux malheureux proscrits. Chaque pas était une aventure pouvant aboutir à la mort. Ils s’engagèrent sur le flanc d’un précipice. Rocaille, terrasses, broussailles, la nature se faisait sauvage, lugubre et la peur au ventre ne rendait pas la marche facile. Cela dura une éternité, le sommet fut atteint dans un silence terrifiant. Ils étaient épuisés. C’est en abordant la descente pierreuse et boisée qu’ils commencèrent à souffler. Plein de compassion, les cavaliers français mettaient les femmes et les enfants sur leurs chevaux, les fantassins portaient les enfants sur leurs épaules. La colonne de réfugiés retarda la marche de Clauzel. Beaucoup périrent sur ce chemin diabolique. Peu nombreux furent ceux qui le 11 Décembre se retrouvèrent dans la plaine avec l’armée française. On tiraillait encore un peu ce jour-là. Le lendemain les soldats et les quelques rares survivants juifs arrivaient à Mostaganem où le duc d’Orléans blessé s’embarqua pour Paris.

Une fois Mascara abandonnée par les français, Abdelkader y revint. Mais la ville était détruite et il n’y avait plus rien à en tirer. Aussi l’Emir décida-t-il de la quitter définitivement. Il emmena avec lui, de force, les quelques juifs qui étaient restés. Certains lui serviraient de monnaie d’échange, d’autres, par leurs connaissances particulières et leur savoir faire, l’aideraient à construire son pays.

 

 

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