Lu dans la presse
|
Publié le 6 Novembre 2017

#Actu #Crif - Francis Kalifat : "La législation française ne dispose pas encore d'un arsenal juridique pour combattre l'antisionisme"

Pour sa première grande interview de rentrée dans Actualité Juive, Francis Kalifat parle de ses attentes en matière de lutte contre l'antisémitisme et de maintien de la pression sur Sentinelle.

Publié le 6 novembre 2017 dans Actu J

Actualité Juive : Qu’attendez-vous du  procès Merah dont le verdict est attendu pour le 2 novembre ?

Francis Kalifat : Le CRIF s’est constitué partie civile et j’ai moi-même assisté  à plusieurs audiences de ce procès visant le frère de l’assassin des militaires et de Jonathan, Gabriel, Arié Sandler et de Myriam Monsonégo. Je voudrai d’abord vous dire mon émotion  mais aussi saluer l’intelligence, la pertinence et la pugnacité des plaidoiries des avocats des parties civiles maîtres Simon Cohen, Ariel Goldmann, Elie Korchia et Patrick Klugman, entre autres. Puis vous dire ma conviction : l’assassin n’était pas bien sûr ce loup solitaire, mais bien le bras armé de cette idéologie mortifère, l’islamisme radical, qui prospère sur la haine des Juifs, de la France, de ses valeurs et de l’Occident, guidé par son frère pour lequel nous attendons une condamnation  lourde et dissuasive car il en est le mentor, l’idéologue et l’instigateur. Une sanction exemplaire, comme signal à tous les admirateurs de ce meurtrier terroriste. Une sanction exemplaire qui, j’espère, contribuera  à faire reculer les « territoires perdus de la République ».

A.J. : Les autorités ont annoncé une prochaine évolution du dispositif Sentinelle pour le rendre « plus mobile » et « moins prévisible » selon la ministre des armées Florence Parly. Que savez-vous précisément de ces ajustements ? 

F.K. : Pour les ministères de l’Intérieur et des Armées, la sécurité est plus efficace dans le cadre d’un dispositif dynamique. Néanmoins, je ne me prive jamais de leur faire remarquer qu’il est important de répondre au sentiment d’insécurité, ressenti notamment par les parents d’élèves. Le fait de ne plus voir stationnés devant les écoles juives des policiers ou des militaires ne contribue pas à lever cette inquiétude. L’évolution dynamique de Sentinelle, à partir de septembre 2016, souffrait à ma demande d'une exception : les écoles, au moment de l’entrée et de la sortie des enfants. Malheureusement, on ne l’a pas vu s’appliquer dans les faits. Selon les autorités, cela n’a pas été possible en raison de la désorganisation du dispositif qu’une telle mesure impliquerait. Nos interlocuteurs sont de bonne volonté mais on rencontre un décalage entre l'écoute de nos besoins de sécurité et la mise en œuvre de solutions.

A.J. : Vous évoquez le cas des écoles mais nombreux sont nos lecteurs qui ont pu noter l’absence de gardes statiques devant les synagogues pendant les fêtes de Tichri.

F.K. : Les synagogues demeurent des cibles. Mais, au regard de la généralisation des menaces, nous peinons à obtenir le retour au « statique » devant nos lieux de culte. J’attends des clarifications du ministère de l’Intérieur sur l’évolution de Sentinelle.

A.J.: Lors de ses vœux à la communauté juive, le 2 octobre, le Premier ministre Edouard Philippe a annoncé un nouveau plan contre l’antisémitisme à partir de 2018. Il a également dénoncé « la banalisation de l’antisémitisme et de sa forme réinventée […] qu’est l’antisionisme ». Au-delà du constat, nécessaire et attendu, que faut-il faire pour lutter contre ces phénomènes de haine ?

F.K. : Dire que l’antisionisme est une nouvelle forme de l’antisémitisme, c’est la reconnaissance d’une réalité qu'au Crif, nous martelons depuis longtemps, notamment à travers notre combat contre le mouvement BDS. Il faudrait maintenant sortir du déclaratif. La réflexion doit désormais porter sur la manière dont on réprime ce nouvel antisémitisme. La législation française, très aboutie dans la lutte contre l’antisémitisme « classique », ne dispose pas encore d’un arsenal juridique pour combattre l’antisionisme. Pourtant, cet outil juridique existe à travers la définition de l’antisémitisme donnée par l'IHRA (International Holocaust Remembrance Alliance), reprise et votée par le Parlement européen en juin dernier. J’ai demandé au Premier ministre, au ministre de l’Intérieur et à la ministre de la Justice de faire en sorte que cette définition, qui prend en compte l’antisionisme comme forme nouvelle de l’antisémitisme, soit transposée dans l’arsenal législatif français. Pour notre part, nous travaillons à la mise en place d'un observatoire de la haine sur le Net qui donnera lieu à un rapport annuel, à l’image de celui qui existe pour les actes et violences antisémites.

A.J. : Comment expliquez-vous que ce qui est devenu « l’affaire Sarah Halimi » ait tardé à attirer l’attention dans le pays, au-delà des milieux juifs ? 

F.K. : Alors que tous les éléments étaient réunis pour qualifier ce terrible acte d'antisémite, nous nous sommes heurtés au mur du silence : médiatique, politique, judiciaire. La seule explication que je me risquerais à donner est que le temps électoral a fait peur. Nous étions à la veille de l’élection présidentielle. Il n’y a pas eu de volonté d’étouffer cette affaire mais de la différer. La crainte était que cela puisse profiter à Marine Le Pen, le Front national étant à l’époque donné en tête du premier tour dans tous les sondages.

A.J. : Est-ce à dire que la communauté juive est, dans certaines situations dramatiques, l’otage de l’agenda politique national ? 

F.K. : Otage non, mais la communauté juive en subit parfois certaines conséquences. Les responsables communautaires ont immédiatement alerté le pouvoir politique et les médias. J’ai rencontré la garde des Sceaux, le procureur général de la Cour d'appel de Paris, le procureur de la République, les ministres de l’Intérieur successifs. Et suite à mon interpellation, lors de la commémoration de la rafle Vel d’Hiv, le Président de la République a appelé la justice à faire la « clarté » sur le meurtre de Sarah Halimi.

A.J.: Vous n’avez certainement pas été insensible aux critiques dénonçant une réaction timorée des responsables communautaires dans ce dossier,  supposément pour ne pas gêner le pouvoir politique. Comment réagissez-vous à cela ?

F.K. : Je m’inscris en faux contre ces accusations. Notre action n’a pas pour but d’éviter de « gêner le pouvoir » mais de poser les problèmes tels qu’ils se présentent. Les réseaux sociaux sont parfois une caisse de résonance pour des minorités bruyantes. La communauté dans son ensemble a d’abord été, comme nous, dans l’incompréhension devant le silence puis, les élections passées, devant l’absence d’évolution. Au Crif, nous avons maintenu la pression via notre newsletter quotidienne et sur les réseaux sociaux (Facebook et Twitter) pour demander que la vérité soit établie. Dans l’attente de l’expertise psychologique de l’assassin,  il était certes difficile de faire avancer les choses. Mais nous nous sommes efforcés, en attendant, de garder le drame dans l’actualité. J'ai publié dans Le Figaro la tribune « Pour Sarah Halimi, je ne me tairai pas ». Nous ne voulions pas laisser penser que, le temps aidant, nous allions nous rallier à la possibilité que l’assassin était fou et donc irresponsable. C’était un devoir vis-à-vis de la mémoire de Sarah Halimi et de sa famille. 

Accéder à l'article en intégralité

Nos réseaux sociaux en direct

Votre demande a bien été prise en compte.
Nous vous remercions de votre intérêt.