Lu dans la presse
|
Publié le 27 Septembre 2017

#Crif #Negationnisme - Le négationnisme procède de la même idéologie, de la même haine que le génocide

Marc Knobel, Directeur des Etudes du Crif, interroge Ara Toranian, co-Président du Comité de coordination des organisations arméniennes françaises (CCAF)

Question : Ara Toranian, vous êtes directeur des Nouvelles d'Arménie. Vous êtes également co-président du Comité de coordination des organisations arméniennes françaises (CCAF). Pourriez-vous présenter les activités de ce Comité et pour nos lecteurs, nous parler de la communauté arménienne de France ?

Ara Toranian : Le CCAF est une confédération qui regroupe plus d’une centaine d’associations arméniennes dans toute la France, de toutes obédiences et de toute nature ( politique, culturelle, humanitaire, écoles, églises, médias,  etc). Il est l’interlocuteur des pouvoirs publics pour toutes les questions relatives à la mémoire et à la culture d’un peuple dont la majorité des membres a perdu la vie durant le génocide de 1915 perpétré dans l’Empire ottoman sur ordre du gouvernement « Jeune turc ». Une partie des rescapés de ce crime a pu trouver refuge en France après la Première Guerre mondiale. Nous sommes leurs descendants. Le CCAF organise notamment avec les autorités les commémorations du génocide, tous les 24 avril, ainsi qu’un grand diner annuel fin janvier, auquel participe depuis 3 ans le Président de la République. Il est à noter que les représentants des institutions juives sont toujours fortement représentés dans ces événements. Outre les mobilisations pour la reconnaissance du génocide et la pénalisation du négationnisme, le CCAF s’inscrit d’une manière générale dans les combats pour les valeurs de la République et de la démocratie. On compte aujourd’hui environ 500.000 Français d’origine arménienne, présents dans tous les secteurs de la société et dont le plus célèbre est bien sûr Charles Aznavour. Totalement intégrés, 100% Français, ils sont aussi les légataires directs des victimes de ce crime contre l’humanité, qui n’a obtenu à ce jour ni justice ni réparation. Ils se sentent également naturellement concernés par les enjeux d’un Etat arménien qui a accédé à l’indépendance à la faveur de l’effondrement de l’Union Soviétique. Ils le sont d’autant plus que ce pays tente de se développer dans un environnement géopolitique hostile, où les causes qui avaient présidé au génocide de 1915, faute d’avoir été éradiquées, menacent toujours de produire les mêmes effets.

 

Question : Depuis de très nombreuses années, vous vous battez avec courage et détermination pour la reconnaissance du génocide arménien et contre le négationnisme. Pourriez-vous nous expliquer cet engagement ?

A.T. : Les trois ou quatre grands génocides du XXe siècle ont chacun leur spécificité. Si la Shoah a quelque chose d’unique, de par son ampleur géographique, le nombre des morts (6 millions), l’aspect à la fois irrationnel de l’antisémitisme et très rationnel des moyens industriels mis en place pour l’extermination, la destruction des Arméniens se caractérise aussi par l’extrême gravité de son bilan (1,5 millions d’Arméniens assassinés sur une population arménienne estimée à 2 300 000 dans l’Empire ottoman) par l’impunité dont ont joui ses auteurs et surtout par la virulence du négationnisme d’Etat dont il n’a cessé de faire l’objet. En Turquie, il n’y a pas de plaques à la mémoire des victimes, mais des mausolées à la gloire de leurs bourreaux. Et la « lutte contre les allégations de génocide », comme ils disent, fait partie des priorités de la politique étrangère d’Ankara. Bref, il s’agit d’un « Etat structurellement négationniste », pour reprendre l’expression de l’historien turc Taner Akçam. Dans un meeting à la Mutualité organisé par le CCAF, Bernard-Henri Lévy a justement qualifié le négationnisme de « stade suprême du génocide ». Il permet en effet à l’Etat turc actuel non seulement de se voir totalement exonéré de ses responsabilités, mais de continuer à tirer jusqu’à aujourd’hui les dividendes de l’entreprise d’annihilation. Car, le crime a été en l’occurrence payant. L’assassinat du peuple arménien a permis la spoliation de tous ses biens, sur lesquels a prospéré l’état criminel. Et il n’est pas jusqu’à son histoire dont on voudrait aussi le déposséder. Attentatoire à la mémoire des victimes, le négationnisme exerce de surcroit une violence symbolique sur l’ensemble des descendants du groupe ciblé, où qu’ils se trouvent.  Dans une interview aux Nouvelles d’Arménie, Alain Finkielkraut avait déclaré : « avec cette non-reconnaissance du génocide on veut rendre les Arméniens fous ». Les Juifs peuvent comprendre mieux que personne ce phénomène. Tous ces éléments constituent autant de dénis de justice qui expliquent l’engagement des fils des rescapés du génocide, partout où ils sont dans le monde. Je ne fais pas exception à la règle, en ayant toutefois la chance d’être Français, d’appartenir à une nation dont l’histoire, la culture, les combats ont permis d’enrichir la compréhension et la conceptualisation de ce qui est arrivé à mes grands-parents en 1915.

Dans ce tableau plutôt noir, quelques lueurs d’espoir se font cependant jour. Il faut en effet saluer  le réveil d’une intelligentsia turque qui depuis une dizaine d’années affronte avec courage et dignité les pages sombres de son pays, lutte contre le négationnisme et l’idéologie panturque dominante. L’assassinat du journaliste arménien Hrant Dink en 2007 avait donné lieu à d’immenses manifestations de solidarité avec les Arméniens à Istanbul. La plupart des participants étaient Kurdes, mais il y avait aussi énormément de Turcs.

 

Question : En quoi et pourquoi, le négationnisme doit-il être combattu résolument ?

A.T. : Le négationnisme est consubstantiel au génocide, dès sa mise en œuvre, avec les stratégies de dissimulation des faits, d’escamotage des preuves.  Il en constitue ensuite le volet politique : contestation de la réalité, diabolisation du groupe ciblé, justification des mesures prises à son encontre, renversement du rapport bourreau/victime etc. Le négationnisme procède de la même idéologie, de la même haine que le génocide.  Si dans son cas la violence exercée est morale et non physique, il n’en représente pas moins une légitimation du crime. En cela il indique une propension à la récidive. Ce qui est particulièrement grave quand il s’agit non plus d’individus, ou de groupes plus ou moins structurés, mais d’un Etat.

Le combat contre ce fléau, correspond non seulement aux intérêts du groupe concerné, en l’occurrence les Arméniens, les Juifs ou les Tutsi, qui en ont notamment souffert, mais possède également une dimension universelle. Il marque l’une des trois lignes rouges, avec le racisme et l’antisémitisme, à ne pas laisser franchir, pour reprendre là encore une formule de Bernard-Henri Lévy. Quel que soit l’endroit où l’époque. N’existe-t-il pas effet une étrange coïncidence entre les persécutions que subissent jusqu’à aujourd’hui les Chrétiens d’Orient ou les Yézidis, dans les déserts du nord de la Syrie ou de l’Irak, et ce qu’on connut ces même lieux désigné pour être la « destination finale » des convois de déportés arméniens en 1915/16 ? Ces crimes récents ont prospéré sur le cadavre sans sépulture du peuple arménien, là-même ou la mécanique de destruction est entrée dans sa phase ultime. Là où tout a été effacé, tout peut recommencer. « Qui se souvient du massacre des Arméniens » lançait Adolph Hitler alors que la propagande nazie préconisait d’appliquer aux Juifs les recettes utilisées par l’Etat turc contre ses « parasites arméniens ». Le combat que nous menons revêt donc aussi, on le voit, une dimension préventive contre les risques de récidive. Il ne concerne pas que le passé. Il participe de la protection de l’avenir.

Nos réseaux sociaux en direct

Votre demande a bien été prise en compte.
Nous vous remercions de votre intérêt.