Lu dans la presse
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Publié le 17 Octobre 2017

#Culture - Tobie Nathan : "La croyance est un cadeau que je n’ai pas encore reçu"

Ce grand spécialiste de l’ethnopsychiatrie, qui reçoit depuis trente ans des migrants en consultation, publie "Les Ames errantes", un récit tiré de ses rencontres avec des jeunes en danger de radicalisation.

 

Publié le 15 octobre 2017 dans Le Monde

Je ne serais pas arrivé là si

Si je n’avais pas rencontré Georges Devereux, le fondateur de l’ethnopsychiatrie en France. Là, au centre Georges-Devereux où je vous reçois, mais aussi là où j’en suis dans ma tête. J’avais 21 ans, je sortais d’une enfance un peu chahutée, j’étais plutôt un trublion… J’avais déjà un idéal de connaissances et de recherche, mais je n’étais encore jamais parvenu à me concentrer sur un sujet.

Comment se passe cette rencontre ? 

En fait, il y en a eu deux. La première date de 1969, je suis en licence de psychologie et d’ethnologie. L’année précédente, alors que nous étions sur les barricades, un camarade de fac qui savait que je m’intéressais à la psychanalyse m’avait conseillé de rencontrer Devereux – je n’en avais jamais entendu parler.

J’ai d’abord continué à faire la révolution, puis je m’en suis souvenu, et je suis allé m’inscrire comme auditeur à son séminaire. Et ça a été la gifle ! Immédiatement. Je n’ai tenu que quatre séances, pendant lesquelles il nous a analysé quatre vers d’Eschyle… C’était beaucoup trop ardu pour moi, mais j’étais ébloui. Je suis parti en me promettant de revenir quand je serais au niveau.

Je suis revenu le voir deux ans plus tard, pour m’inscrire en thèse de doctorat avec lui. Ce fut une journée incroyable. J’étais arrivé à 10 heures, je suis reparti à 22 heures ! Entre-temps, il m’avait fait passer un test de son invention, il m’avait raconté sa vie… Et m’avait dit : « Je t’accepte à mon séminaire. »

C’est au moment où il a prononcé ces mots – « Je t’accepte » – qu’il s’est passé quelque chose pour moi. J’avais pourtant des parents, je n’étais pas orphelin… Mais le fait d’être adoubé par cet homme assez raide, entouré d’un parfum d’Autriche-Hongrie et qui en avait l’accent, pour moi qui étais un passionné de Freud… C’était de l’ordre de l’adoption. C’est comme ça qu’il est devenu mon directeur de thèse, et que je suis devenu ethnopsychiatre.

En deux mots, qu’est-ce que l’ethnopsychiatrie ?

Cela consiste à apprendre des autres peuples les connaissances qu’ils ont des troubles psychiques et de leur traitement. A tenir compte de leurs traditions et de leurs rites ancestraux pour les soigner. Dans son livre fondamental, Mohave Ethnopsychiatrie (1961), Devereux décrit par le menu toutes les pensées qu’ont les Amérindiens Mohaves sur les maladies que nous appelons mentales.

C’est le sujet du film d’Arnaud Desplechin, Jimmy P. (Psychothérapie d’un Indien des Plaines), sorti en 2013, où Devereux est interprété par Mathieu Amalric. Un film que j’ai adoré, même si le vrai Devereux n’était pas ce déconneur que joue Amalric.

S’intéresser à la culture des autres, vous avez été obligé de le faire dès l’âge de 9 ans. Né au Caire en 1948, vous en avez été brutalement chassé en 1957, en même temps que 25 000 Juifs d’Egypte. Quels souvenirs gardez-vous de cette période ?

J’étais un môme, mon univers se résumait à la famille et à l’école. Mais à un moment donné, juste avant la crise du canal de Suez [qui opposa, en octobre 1956, l’Égypte et une alliance secrète formée par Israël, la France et le Royaume-Uni], j’ai vu les choses changer. Le monde arrivait dans la maison par l’intermédiaire de nos domestiques – tout le monde avait des domestiques en Egypte, les pauvres comme les riches.

Et soudain, je vois le regard que ces femmes portaient sur nous se transformer. Dans ce regard, j’entends : « Vous les Juifs, vous allez virer. » Et je me mets à écouter la radio. J’ai 8 ans, je ne comprends rien à ces discours politiques, mais je prends conscience qu’« ils » ne « nous » aiment pas. Je ne sais même pas ce que je dois mettre derrière ce « nous ». Mais cela me fait peur, et en même temps cela me fascine.

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