Lu dans la presse
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Publié le 10 Juillet 2020

Culture - Trois journées d’amour et de haine : "Nuits d’été à Brooklyn", de Colombe Schneck

L’écrivaine met en scène une liaison entre une juive et un Afro-Américain que fragilisent les violences intercommunautaires de New York en août 1991.

Publié le 9 juillet dans Le Monde

« Nuits d’été à Brooklyn », de Colombe Schneck, Stock, 292 p., 20 €, numérique 15 €.

Le 19 août 1991, à Brooklyn, la mort d’un petit garçon noir renversé accidentellement par une voiture appartenant au cortège du rabbin Menahem Mendel Schneerson (1902-1994, chef de file du mouvement loubavitch, une branche du judaïsme orthodoxe) mettait le feu aux poudres dans le quartier déjà sous tension de Crown Heights. Trois jours d’émeutes à caractère ethnique s’ensuivirent dans cette partie métissée de New York, culminant avec l’assassinat d’un étudiant australien, juif orthodoxe.

C’est sur ces événements tragiques qu’a choisi de revenir l’écrivaine Colombe Schneck dans Nuits d’été à Brooklyn. S’éloignant de la veine autobiographique de ses précédents livres, sans s’en affranchir totalement, elle y met en scène une apprentie journaliste, Esther, stagiaire au bureau du Monde à New York. Quelques semaines avant le déclenchement des violences, celle-ci s’engage dans une liaison amoureuse avec Frederick, un professeur de littérature française à l’université de New York, spécialiste de Flaubert. Elle est jeune, française, juive, naïve. Il est noir et marié, père de famille, de dix-sept ans son aîné. Les événements qui mettent Brooklyn à feu et à sang vont finir par les éloigner.

Réalités de la condition noire aux Etats-Unis

Colombe Schneck décrit ici, avec finesse, la façon dont Esther, qui « ne sait rien », découvre les réalités de la condition noire aux Etats-Unis, à travers son reportage et l’expérience personnelle de son amant. Bien qu’issu de la bourgeoisie de Chicago, l’homme souffre, dans son pays natal, des mêmes discriminations que l’ensemble des Afro-Américains : « Ne pas parler trop fort, ne pas courir dans la rue sous peine d’être en danger, s’écarter quand il voyait une femme blanche devant lui pour ne pas l’effrayer, ne jamais se faire remarquer ni risquer d’être arrêté par un policier. Il était désormais constamment, quoi qu’il fasse, suspect. »

Le récit fait le parallèle, sans trop l’appuyer, entre le sentiment d’injustice et de frustration éprouvé par Frederick et sa femme, Ruth, militante pour la défense des Afro-Américains, et celui des acteurs du soulèvement populaire de Crown Heights, exacerbé, six mois auparavant, par le passage à tabac de Rodney King par des policiers de Los Angeles.

Peurs d’enfant

Mais la force du livre, qui retrace heure par heure le déroulé de ces événements historiques et des jours qui ont suivi, tient surtout à la façon dont l’autrice conduit sa protagoniste à interroger sa propre judéité au regard de son expérience new-yorkaise. Dans cette ville, où « le yiddish est une langue commune » et où elle réalise que « le monde entier n’est pas peuplé d’antisémites », contrairement aux dires de sa mère, elle est d’abord heureuse de pouvoir librement assumer son identité, pour la première fois de sa vie, avant que les appels aux meurtres contre les juifs de Crown Heights ne la ramènent à ses peurs d’enfant liées aux persécutions de ses ancêtres à Kichinev, dans la Russie tsariste.

La subtilité du roman est de montrer, à travers l’histoire d’amour condamnée d’avance entre Frederick et Esther, ce qui lie juifs et Noirs : « La même peur. Celle de mourir en raison de ce que nous sommes. » Tenter de la surmonter en mettant au jour les histoires enfouies : voilà à quoi s’emploie avec succès ce beau roman de formation qui dit l’urgence de se connaître soi-même avant de pouvoir comprendre l’autre.

Lire un extrait sur le site des éditions Stock.

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