Lu dans la presse
|
Publié le 9 Février 2018

#Europe #Antisemitisme - En Belgique, une dangereuse escalade sur fond de communautarisme

En 2016, le nombre de signalements pour des faits antisémites a été multiplié par deux. Victime d’insultes et d’agressions, la communauté juive belge réclame une plus grande protection.

Publié le 8 février 2018 dans L'Obs Numéro spécial "Les nouvelles haines antisémites", à découvrir en ligne etdans tous les bons kiosques

Mme Fine est repartie en Amérique en poussant une brouette de pavés. "Pas de pavés de la mémoire à Anvers", lui a dit Bart De Wever, le bourgmestre de la ville et président de la N-VA, le puissant parti nationaliste flamand.

Dans toutes les rues d'Europe, des passants trébuchent pourtant sur ces petits carrés en laiton qui rendent hommage aux victimes de la Shoah. On en dénombre déjà 65.000. Plus de 200 à Bruxelles. Evelyn Fine en avait commandé sept à leur créateur, au nom de chaque membre de sa famille déporté et disparu dans les camps de la mort. Elle avait ensuite demandé à la mairie d'Anvers la permission de les déposer devant le seuil des maisons où ils avaient vécu. Mais puisque c'est non, l'Américaine a repris ses pavés et la mémoire des siens ; ils reposeront au Musée du Mémorial de l'Holocauste à Washington.

Contre les petits pavés

Mais qu'a-t-il donc contre ces petits pavés, Bart De Wever ? La communauté juive d'Anvers elle-même les refuse, prétend-il. En fait, seul le Forum der Joodse Organisaties d'Anvers, une petite minorité ultra-conservatrice, s'oppose à la mise en place de ces pavés en invoquant un argument curieux : dans le judaïsme, on ne piétine pas les pierres tombales. Leur président, Raphael Werner, avance aussi à demi-mot une autre raison :

"Les quartiers concernés sont aujourd'hui habités en majorité par de nouveaux Belges [entendre des 'immigrés musulmans', NDLR], qui pourraient ne pas être sensibles à cette forme de commémoration."

On peut douter que Bart De Wever cède devant des considérations religieuses et communautaires qu'il a toujours condamnées. Il n'a du reste jamais tenu de discours antisémite. Historien de formation, il sait en revanche la collaboration proactive du bourgmestre et de la police d'Anvers durant la guerre. Il sait surtout la complicité entretenue par la Ligue nationale flamande avec le national-socialisme, Ligue dont il n'est pas seulement l'héritier politique, mais aussi l'héritier de sang puisque son grand-père en était alors un dirigeant. Il sait d'ailleurs que des enfants et petits-enfants de collaborateurs et de Waffen-SS adhèrent à son parti, la N-VA, pendant que des élus ne se cachent même plus pour assister aux réunions des nostalgiques du IIIe Reich. Il sait enfin que son parti domine le gouvernement fédéral et suscite une résistance citoyenne de plus en plus forte face à sa gestion des réfugiés. Mieux vaut décidément pour Bart De Wever éviter d'évoquer ce passé-là.

"Purifié des juifs"

De ce passé-là, les élèves de l'Athénée Ganenou, la principale école juive de Bruxelles en entendent quant à eux souvent parler. Damien Tournay, leur professeur d'histoire, raconte :

"Chaque année, ils participent à la Marche des Vivants qui va de Pologne en Israël. Ils réalisent aussi un travail qui dure un an sur les racines ('shorashim') de leur famille."

Seulement ils ne parlent pas de l'antisémitisme qu'au passé. Des élèves sont là parce qu'ils l'ont eux-mêmes déjà vécu dans leur chair. Celui que d'aucuns appellent le "nouvel antisémitisme" ; celui qui sévit dans les écoles bruxelloises fréquentées en forte proportion par de jeunes musulmans. Des récits monstrueux en sont ressortis : des enfants cachent leur judéité ; ils sont dénoncés ; ils sont chassés.

Rapporté par le journal "le Vif-l'Express" et le sénateur Alain Destexhe, le mot a couru : "judenrein" ("purifié des juifs"). C'est ainsi qu'une partie des élèves musulmans considéreraient les écoles vidées des élèves juifs. Plus d'un tiers des jeunes Bruxellois sont musulmans et, selon une étude de l'Université flamande de Bruxelles, la moitié d'entre eux se déclarent ouvertement antisémites. Damien Tournay explique :

"Plusieurs élèves juifs ont été victimes d'insultes et de violences physiques que les parents disent ne pas avoir vu sanctionner, parfois même pas reconnues."

Des faits perçus comme étant suffisamment graves pour qu'une mère se saisisse de la loi sanctionnant l'incitation à la discrimination, à la haine ou à la violence à l'égard d'une communauté et qu'elle porte plainte contre une école. Et puis il y a eu le massacre de juifs en France et en Belgique par des islamistes. L'enseignant poursuit :

"Les enfants sont particulièrement sensibles,. Des militaires ont été déployés devant notre école, ce qui les a fortement impressionnés. Ils ont été plongés dans un climat anxiogène, et nous avons encore un important service de sécurité."

"Les juifs doivent être protégés 24 heures sur 24"

Il faudra pourtant qu'ils s'y habituent si l'on suit le rabbin Menachem Margolin : "Les juifs doivent être protégés 24 heures sur 24, c'est-à-dire que les écoles, les synagogues, les centres culturels, les restaurants, les magasins doivent être protégés jour et nuit. Si les gouvernements n'ont pas la capacité d'assurer cette protection, alors il faut permettre aux juifs d'engager des compagnies de sécurité armées ou de former des volontaires armés sous la responsabilité et l'encadrement de la police." L'antisémitisme de certains jeunes musulmans, les enfants devront aussi le regarder en face, dit le rabbin :

"Si vous demandez combien de personnes détestent les juifs dans les pays musulmans, vous obtiendrez un résultat proche de la totalité. Plus il y a de personnes provenant de pays musulmans qui immigrent en Europe, plus l'antisémitisme augmente. Il faut éduquer les immigrés et dénoncer les politiciens qui utilisent de manière cynique l'antisémitisme pour obtenir plus de voix, plus de pouvoir."

Né en Israël, diplômé d'une faculté rabbinique américaine, président de la Fédération européenne d'Associations juives, Menachem Margolin est obsédé par l'importation du conflit israélo-palestinien en Europe. Là se trouverait, selon lui, la souche la plus virulente de l'antisémitisme. La question se pose en tout cas lorsque l'on entend que "les élèves ne peuvent s'empêcher de relier le terrorisme islamiste à ce que vivent les Israéliens. Leur attachement à Israël est très fort, presque viscéral, surtout chez les plus petits, admet Damien Tournay. Beaucoup ne font d'ailleurs pas encore vraiment la différence entre une critique légitime du gouvernement d'Israël et une agression antisémite contre les Israéliens."

Antisionisme ou antisémitisme

C'est que cette frontière-là aussi est abondamment discutée. Pour le rabbin Margolin, "dès que quelqu'un critique Israël de manière récurrente et violente, on doit reconnaître l'antisémitisme sous-jacent". Par exemple, qu'en est-il des partisans du boycott, s'interroge-t-il faussement ? "Peuvent-ils, sous prétexte de viser des institutions, s'attaquer en réalité à des personnes, et à des personnes parce qu'elles sont israéliennes, c'est-à-dire parce qu'elles sont juives ? " Et le rabbin Margolin de pointer la responsabilité de "l'extrême gauche".

Déjà, en 2010, le chroniqueur Claude Demelenne avait accusé le socialiste Philippe Moureaux dont il avait été le collaborateur de "faire le jeu de l'antisémitisme". L'homme fut durant vingt ans le bourgmestre de la tristement célèbre commune bruxelloise de Molenbeek, celle-là même qui abritait des commandos de djihadistes et où il prétendait mener "un laboratoire socio-multiculturel".

Sans doute Claude Demelenne pensait-il encore prêcher dans le désert quand il dénonçait en 2014 dans "la Libre Belgique" l'emprise de l'antisionisme radical sur la capitale de l'Europe. Des enseignants, des sociologues, des humanitaires y avaient lancé une pétition pour retirer le Hamas de la liste des organisations terroristes. "Les antisionistes radicaux, écrivait-il, excellent dans la diabolisation d'Israël, présenté comme un Etat voyou, qu'ils considèrent comme l'un des plus abjects sur la planète, tellement haïssable qu'il conviendrait de le rayer de la carte. Comment certains jeunes Bruxellois d'origine arabo-musulmane ne cultiveraient-ils pas des réflexes antisémites, lorsqu'ils observent la complaisance d'une partie de l'intelligentsia de gauche envers les adversaires les plus extrémistes d'Israël ?"

"La Belgique sans les juifs n'est pas la Belgique", a dit le Premier ministre, Charles Michel. Il faut le prendre au mot : sur les 11,3 millions d'habitants du royaume ne restent que 29.000 Belges de confession juive. Et près de la moitié d'entre eux envisagent de faire leur alya, le voyage sans retour vers Israël.

Nos réseaux sociaux en direct

Votre demande a bien été prise en compte.
Nous vous remercions de votre intérêt.