Lu dans la presse
|
Publié le 30 Novembre 2018

Europe - A Chemnitz, l'extrême droite est toujours là

Dans cette cité saxonne de l'ex-RDA, des manifestations ont lieu chaque vendredi. Au grand dam des autorités.

Publié le 29 novembre dans L'Express

"Chemnitz n'est ni gris ni brun #nous sommes plus nombreux". Au pied de la monumentale statue de Karl Marx, le message est affiché en grand sur la façade d'un immeuble tout aussi imposant, siège jadis du parti communiste de cette ville de l'ex-RDA. Chemnitz reste traumatisée par les manifestations racistes qui ont suivi, le 26 août, le meurtre d'un Allemand, dont sont soupçonnés deux demandeurs d'asile syrien et irakien. 

Fin août et début septembre, près de 6000 personnes avaient défilé, dont la plupart des groupuscules d'extrême droite de la région et d'ailleurs. Postées sur les réseaux sociaux, les vidéos de néonazis et de hooligans faisant le salut hitlérien ou s'en prenant à un étranger dans la rue ont fait le tour du monde. Angela Merkel avait alors dénoncé des "chasses" aux étrangers. Un choc pour l'Allemagne tout entière. La chancelière elle-même a attendu presque trois mois avant de se rendre à Chemnitz, afin de ne pas envenimer la situation. 

La ville se serait bien passée de cette notoriété. Comme toutes les cités d'Allemagne de l'est, l'ancienne Karl-Marx-Stadt a souffert de la réunification du pays en 1990 : ses industries, désormais ouvertes au marché, ont été ruinées et près de 80 000 personnes ont dû partir faute d'emploi. Aujourd'hui, Chemnitz semble avoir relevé la tête: les larges avenues du centre-ville abritent un vaste centre commercial moderne, des théâtres et même un opéra. En cette fin de novembre, des dizaines de petits chalets en bois sont en cours d'installation pour le traditionnel marché de Noël.

"200 extrémistes organisés, dont une poignée seulement sont violents"

Cependant, des frustrations et des craintes demeurent, notamment chez les personnes âgées qui craignent de perdre ce qu'elles ont acquis. "Beaucoup de gens ne sont évidemment pas satisfaits de la politique migratoire de la chancelière depuis l'arrivée des réfugiés à la fin de 2015, souligne Miko Runkel, maire adjoint délégué à l'ordre public de cette cité de quelque 250 000 habitants. Pour autant, nous avons été surpris par la dimension prise par ces manifestations. L'extrême droite a instrumentalisé la mort d'un homme pour mobiliser des citoyens. Ces graves incidents ont été un coup de poing au visage. Cela ne correspond pas à l'atmosphère de la ville telle que nous la voyons. Ici, les services de renseignement recensent 200 extrémistes organisés, dont une poignée seulement sont considérés comme violents." 

Certes, la troisième cité du Land de Saxe est dirigée par une coalition de gauche (SPD, Verts, die Linke). Elle n'en héberge pas moins, de longue date, une importante nébuleuse de la droite radicale. "Ces réseaux prennent la forme de corporations d'étudiants, de confréries, de clubs de hooligans ou de groupes de rock identitaires ou néonazis, indique le spécialiste Danilo Starosta, du Bureau culturel, une association de Dresde. PC records, le plus important producteur de musique de cette mouvance, y a son siège." 

Au début d'octobre, un groupuscule "terroriste" y a été démantelé. Baptisé Révolution Chemnitz, la police le soupçonne de s'en être pris, le 14 septembre, à plusieurs étrangers lors d'une expédition punitive. Selon la police, sept hommes, âgés entre 20 et 31 ans, projetaient divers attentats contre des étrangers, des hommes politiques et des journalistes. Selon le Süddeustche Zeitung, ils avaient l'intention de provoquer plus de dégâts que le NSU, un autre groupuscule néonazi formé à la fin des années 1990, qui a assassiné neuf personnes d'origine immigrée et une policière , entre 2000 et 2007. "Parmi les gens qui ont fourni de l'aide à la NSU, plusieurs venaient de Chemnitz", rappelle Klaus Bartl, député (die Linke) au Landtag, le parlement régional. 

Les étrangers ne représentent que 7% de la population

Près de trois mois après les manifestations de l'été, le calme n'est pas totalement revenu à Chemnitz, en dépit des efforts des autorités. "En 2017, le taux de criminalité était en baisse de 8%, souligne Miko Runkel. Elle le sera aussi cette année. Malgré ces bons résultats, les gens ne se sentent pas en sécurité. Nous travaillons avec la police pour lutter contre ce sentiment. La présence des forces de l'ordre a été ainsi renforcée dans le centre-ville." Les étrangers ne représentent ici que 7% de la population - dont de nombreux Vietnamiens, déjà présents du temps de la RDA, mais aussi des Germano-russes et des étudiants chinois. 

Pourtant, les manifestations continuent. Depuis le 26 août, chaque vendredi, entre 1000 et 2000 personnes se rassemblent à l'appel de Pro Chemnitz, un mouvement qui se revendique plus à droite que l'Alternative pour l'Allemagne (AfD). Fondée en 2009 par Martin Kohlmann, bien connu des milieux de l'extrême-droite locale, Pro Chemnitz se définit non pas comme un parti mais comme une "plateforme politique et médiatique", qui revendique 30 000 followers sur les réseaux sociaux, où il est très actif. Cette organisation ne compte que douze membres, dont trois sont élus au conseil municipal. 

Malgré son air juvénile, son porte-parole, Benjamin Jahn Zschocke, a déjà seize ans de militantisme derrière lui. "La moitié de ma vie", souligne cet apparatchik aux cheveux blonds coupés ras sur les tempes, 4e dan de karaté. Lui-même a été élu lors de la précédente mandature. Mais il préfère désormais rester à l'arrière-plan, dans son bureau du vieil hôtel de ville. "Le parlementarisme dégénéré s'est tellement éloigné des citoyens", dénonce ce lecteur de Michel Houellebecq - "Soumission [qui raconte dans un futur proche l'élection à l'Elysée d'un président issu d'un parti musulman] est un livre brillant et prémonitoire" - et de Ernst Nolte, un historien allemand soupçonné de révisionnisme pour avoir relativisé la Shoah en établissant un parallèle avec le Goulag soviétique. Zschocke affirme que Pro Chemnitz n'est pas surveillé par le Service de protection de la constitution, qui observe les groupes extrémistes. Une demande aurait été formulée à l'encontre de Martin Kohlmann, mais elle serait en attente. 

Rendez-vous de l'extrême droite des pays d'Europe centrale

Comme il ne pèse pas au conseil municipal, Pro Chemnitz joue désormais la rue pour faire entendre ses slogans ("Nous sommes le peuple" ou "Merkel doit partir"). Zschocke ne nie pas que des néonazis viennent à ces rassemblements, mais affirme qu'il n'a pas les moyens de contrôler tous les participants. "C'est le rôle de la police", balaie-t-il. A Dresde, située à une heure de train, le mouvement anti-islam Pegida manifeste tous les lundis depuis plus de quatre ans. Chemnitz est devenu un autre rendez-vous de l'extrême droite régionale. Mais aussi de l'étranger : selon Zschocke, un tiers des manifestants viennent de la République tchèque avec laquelle la Saxe est frontalière. "Ce pays est une île où il n'y a presque pas de musulmans", note-t-il avec satisfaction. 

Face à tels groupes, les autorités paraissent désemparées. "Le 9 novembre, l'organisation voulait défiler avec des flambeaux, s'insurge le député Klaus Bartl. Vous vous rendez compte ? Le jour de la nuit de Cristal [pour la commémoration des 70 ans du pogrom des juifs en 1938 par les nazis]. Pour la première fois, les autorités les ont contraint de réduire leur itinéraire." Faut-il interdire les prochains rassemblements ? Barlt n'y est pas favorable a priori. En Allemagne, surtout à l'Est, la surveillance et l'interdiction restent des sujets sensibles. 

"Depuis la fin d'août, plus de 180 procédures [130 selon le ministère de l'intérieur saxon] ont été déclenchées contre des fauteurs de troubles. Quand de tels cas se produisent, il est possible d'agir. Appliquons la loi !" tonne cependant le député. Mais chacun est bien conscient que la réponse est ici politique plutôt que juridique. Les prochaines élections municipales auront lieu en mai 2019 et les régionales en septembre. Si Pro Chemnitz n'a pas de rayonnement régional, l'AfD, déjà lourd dans les urnes, progresse dans les sondages. Ce parti anti-euro, anti-islam et anti-Merkel talonne désormais la CDU. Son ambition ? Devenir la première force politique du Land. 

Nos réseaux sociaux en direct

Votre demande a bien été prise en compte.
Nous vous remercions de votre intérêt.