Lu dans la presse
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Publié le 10 Décembre 2018

Europe - A la frontière suisse, un cimetière juif, point de passage vers la liberté

Albert Cohen, l’auteur de 'Belle du Seigneur', y est enterré. Le cimetière de Veyrier fut traversé par des centaines de juifs fuyant la France occupée pendant la seconde guerre mondiale.

Publié le 9 décembre dans Le Monde

Ce 19 octobre 1981, c’est jour d’obsèques au cimetière israélite de Veyrier (Suisse), près de Genève. Un petit groupe accompagne le cercueil. Seule une imposante couronne de fleurs ­ tricolore, restée à la grille, conformément à la tradition juive, révèle l’importance du défunt.

Elle a été envoyée par l’Elysée. « Depuis Proust, je crois qu’il n’y a pas eu d’écrivain de ce niveau, avait confié, en 1977, François Mitterrand. C’est vers lui que je retourne quand je veux m’évader pour retrouver les choses importantes de la vie. »

Albert Cohen et son « costume national »

Lui, c’est Albert Cohen, l’auteur de Belle du Seigneur. « Il y avait quelque chose de ­troublant entre ce peu de monde pour l’accompagner et l’hommage de la République française au plus haut niveau », se souvient André ­Klopmann, fonctionnaire et écrivain, comme son mentor, rencontré lorsqu’il était un tout jeune auteur et Cohen, une gloire ­littéraire vieillissante.

A la fin de sa vie, l’écrivain recevait au dernier étage d’un appartement cossu mais dépourvu de luxe de l’avenue Krieg, à Genève, dans ce qu’il appelait son « costume national » : un peignoir en soie bordeaux à pois, celui-là même dans lequel il accueillit Bernard Pivot et son équipe d’« Apostrophes », en 1977, lors d’une émission enregistrée à son domicile. Son visage porte alors les stigmates de la maladie – dépression, anorexie – qui l’a tenu à l’écart de la vie publique ces dernières années.

« Cohen ne fréquentait pas particulièrement la société juive locale et la Genève internationale dont il fut un amoureux critique », analyse André Klopmann, depuis son élégant bureau de la vieille ville de Genève. Le retentissement de l’entretien télévisé fut tel qu’il permit à plusieurs générations de (re)découvrir les livres d’Albert Cohen, et aux journalistes de s’intéresser à nouveau à ­l’auteur, alors âgé de 83 ans.

Aujourd’hui, à l’entrée du cimetière, un écran plat tactile permet de retrouver facilement le lieu où il est enterré. Le nombre de cailloux déposés sur sa tombe, symboles notamment des traces laissées par le disparu, témoigne de sa popularité. Quelques rangs plus loin reposent le roi du cigare Zino ­Davidoff et le ­banquier Edouard Stern, tué en 2005 par sa maîtresse et découvert mort dans son appartement genevois, revêtu d’une combinaison en latex.

Une singularité géographique

Ouvert en 1920, le cimetière de Veyrier rassemble, comme n’importe quel autre, des hommes aux destins éclectiques. Sa particularité est ailleurs, matérialisée par deux bornes.

Traversé dans sa diagonale par la frontière franco-suisse, il est le seul au monde dont le périmètre est à cheval sur deux pays. Une géographie qui convoque l’histoire, au pied du mont Salève embrumé. Avec une porte (la principale) côté suisse, et l’autre côté français, le cimetière fut, tout au long du XXe siècle, un lieu de passage clandestin entre les deux pays.

Et le dernier espoir de centaines de juifs pendant la seconde guerre mondiale. La légende veut qu’au début du conflit, les enterrements servaient de couverture. En réalité, il valait mieux traverser la nuit.

Loin de ce passé tragique, la frontière, bien plus perméable, reste en 2018 un mince sas entre deux Etats, un lieu où l’on se doit d’être en règle. Le gardien Jean Plançon, ancien militaire dans la marine française et ­historien autodidacte, prévient avec un sourire : « Attention, si vous avez une couronne de plus de 300 francs suisses et que vous passez la frontière, vous êtes passible de payer une franchise. » L’anecdote semble sortir tout droit du Mangeclous d’Albert Cohen.

Malgré toute la fantaisie dont ses livres étaient imprégnés, le Cohen de tous les jours pouvait être strict. Il fallait arriver à l’heure juste, avenue Krieg. Si les invités avaient de l’avance, Albert Cohen faisait attendre les impolis sur le palier. Sa propre fille, Myriam, issue de son premier mariage avec la Genevoise Elisabeth Brocher, n’échappait pas à la règle. Et en cas de retard ? « Il ne venait à l’esprit de personne de ne pas arriver à l’heure », s’amuse Monique Liberman, « fille de cœur » de l’écrivain, jointe par téléphone à Jérusalem.

Ainsi recevait le seigneur des lieux, loin des cocktails et des feux de la rampe, un chapelet dans ses mains (comme son héros dans Belle du Seigneur) et, à ses côtés, une photo de son grand ami Marcel Pagnol, camarade de classe au lycée Thiers de Marseille, signée de la belle écriture cursive de l’auteur de La Gloire de mon père : « Je suis heureux, mon bel Albert, que tu aies repris ta plume d’or. »

Une plume que son entourage a cru jusqu’au bout nobélisable. « Mitterrand poussait pour le Nobel », assure François Bertrand, petit-cousin du côté maternel – son grand-père a inspiré le Saltiel des « Solal ». Cohen avait rencontré le futur président chez l’ambassadeur d’Israël à Genève un mois avant son élection, en avril 1981. La récompense ne viendra jamais. « Autour de lui, on parlait beaucoup du Nobel. Mais s’il avait des regrets, il n’en parlait pas. Il ne se serait pas autorisé à faire de commentaires », précise Monique Liberman.

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